Quatre siècles après la mort de Richelieu, l’heure est au bilan. Retour sur les écrits, récits et représentations qui ont façonné notre image du ministre-cardinal.

Dans son essai intitulé Richelieu, paru en 2003, l’historien François Bluche écrivait : « On croit connaître le cardinal de Richelieu. Il compte parmi les six ou sept figures de proue de l'histoire de France, admiré, rarement aimé. On croit le connaître, mais il est mal connu. » En 2026, cela reste toujours d’actualité. C’est pourquoi Françoise Hildesheimer, conservatrice générale du patrimoine aux Archives nationales et professeure associée à la Sorbonne, dans son ouvrage Richelieu et l’Histoire, reprend ce postulat afin de rappeler que Richelieu est avant tout un homme de son temps. Son but n’est pas de réaliser une énième biographie sommaire du cardinal de Richelieu, mais plutôt de revenir sur son héritage, tant historique que mémoriel.

Richelieu, l’artisan de sa propre histoire

Françoise Hildesheimer se penche d’abord sur les traces laissées par le cardinal lui-même. Armand Jean du Plessis était à la fois un homme de guerre, de foi, mais aussi, d’une certaine manière, de plume. Il se veut en effet l’artisan de sa propre histoire, par différents moyens. Les témoignages directs et indirects demeurent multiples, comme c’est le cas de son Testament politique, dont il n’existe que des copies et dont l’authenticité a longtemps suscité les interrogations des historiens. Publié pour la première fois en 1688, il fallut attendre 1947 et le travail de l’historien Louis André pour clore ce débat. D’après lui, l’œuvre majeure de Richelieu aurait été composée dans le plus grand secret entre 1634 et 1638, avec la collaboration de plusieurs personnes, dont le Père Joseph, dans le seul but d’être lue par Louis XIII.

Les Mémoires constituent une deuxième source directe attribuée à Richelieu, mais leur authenticité est également controversée : celles-ci ne seraient qu’un ensemble composite de divers manuscrits dont personne n’aurait vérifié l’authenticité. De nos jours, l’édition critique des Mémoires demeure inachevée.

Les écrits du cardinal ne sont pas que politiques, ils sont également religieux. Trop souvent oubliés ou négligés par les historiens et biographes, il n’existe qu’une seule véritable étude complète de ses travaux théologiques : une thèse de Louis Valentin, professeur à l’Institut catholique de Toulouse, rédigée intégralement en langue latine en 1900. Deux ouvrages sont publiés du vivant de Richelieu et deux autres après sa mort, en 1642. S’ils ne sont pas révolutionnaires quant aux sujets traités, ils mettent en lumière plusieurs aspects de leur auteur. Tout d’abord, ces textes prouvent que Richelieu ne minimisait pas son rôle de cardinal, comme certains historiens ont pu le prétendre ; ensuite, ils mettent en avant son ambition d’unité religieuse dans un royaume encore meurtri par les guerres de Religion (1562-1598 et 1621-1629) ; enfin, le ministre peut être vu comme un homme qui use davantage de la raison que de la force.

D’autres textes peuvent potentiellement être attribués au cardinal. Se trouvent parmi eux les Maximes d’État, publiées en 1880 par l’historien Gabriel Hanotaux, dont la critique érudite démontra qu’il s’agissait en réalité de l’œuvre de l’un de ses secrétaires. Plus inattendues peut-être, certaines pièces de théâtre pourraient être créditées au cardinal lui-même, non pas en tant qu’auteur des vers, mais plutôt comme une sorte de génie créateur insufflant l’idée générale de la pièce. À une époque où la création d’œuvres littéraires de ce style était perçue comme une activité frivole, un personnage de son envergure ne pouvait en effet signer une pièce de son nom. Il utilisa donc les services d’une pléiade d’auteurs tels que Pierre Corneille ou Jean Desmarets de Saint-Sorlin pour composer des tragi-comédies comme L’Aveugle de Smyrne (1638) ou Europe (1642).

Enfin, viennent les sources indirectes. Si les papiers d’État liés à ses activités ministérielles — prélude à ce que les historiens nomment « monarchie de papier » — sont légion, il n’existe pas une seule ligne qui puisse être attribuée de manière certaine au cardinal. Les conditions dans lesquelles cette masse documentaire fut produite doivent être, de ce fait, soulignées. Compte tenu de l’état de santé du ministre et des nombreuses affaires qui l’occupaient, il paraît évident que son entourage fut composé d’un grand nombre de secrétaires.

C’est là que réside tout l’intérêt de ce livre : à l’image de Marc Bloch comparant le métier d’historien à celui d’un juge d’instruction, Françoise Hildesheimer remet en contexte le travail colossal de l’historien face à la figure historique que représente Richelieu.

Écrire Richelieu

Françoise Hildesheimer examine ensuite la manière dont Richelieu a été raconté et interprété par ses biographes au fil des siècles. En 1992, l’historien Roland Mousnier écrivait déjà dans L'Homme rouge : La vie du cardinal de Richelieu : « Écrire une nouvelle biographie de Richelieu peut sembler une entreprise téméraire, tant la bibliographie accumulée depuis plus de trois siècles paraît immense et inépuisable. » La tâche, complexe et monumentale, fait l’objet d’incessants travaux dès le XVIIe siècle. La première biographie, publiée après sa mort en 1660, est l’œuvre d’Antoine Aubery, avocat au Parlement. Commandée par la nièce du défunt, la duchesse d’Aiguillon, celle-ci entendait combattre la mauvaise réputation de son oncle. Les biographies écrites à cette époque — selon des normes historiographiques qui ont profondément évolué depuis — manquent cruellement de sources, notamment dans le domaine de la guerre et de la diplomatie, et présentent une vision historique assez stéréotypée.

Au XIXe siècle, Gabriel Hanotaux livre une biographie d’une ampleur nouvelle, quoique souffrant d’une approche trop événementielle. Hanotaux reste, lui aussi, un homme de son temps : s’inscrivant dans le courant de l’école méthodique et se situant peu après la défaite de 1870, ses écrits se veulent patriotiques et tendent à mettre en avant la puissance et la grandeur de la France. Toutefois, comme le disait l’historien Fernand Braudel : « Il serait injuste de sous-estimer la valeur de ce volume plein de renseignements sous prétexte qu'il est, avec une évidence indéniable, construit selon d'anciennes règles, discutables, et qui ne correspondent pas à nos goûts. » Car c’est bien Hanotaux qui a durablement imposé l’image de Richelieu comme homme politique au service de la raison d’État. La première moitié du XXe siècle poursuit la même continuité avec des œuvres très littéraires, académiques et excessivement élogieuses.

Après la Seconde Guerre mondiale, ces biographies deviennent plus innovantes, notamment grâce à la contribution d’historiens étrangers (anglophones et germanophones principalement), qui réactualisent leurs recherches sur le Grand Siècle et repositionnent l’homme dans son contexte, tels que Joseph Bergin ou Rudolf von Albertini. Malgré leurs qualités, la plupart mettent toujours de côté les pratiques religieuses de Richelieu, pourtant centrales dans son quotidien. S’il fut un ministre-cardinal, il fut tout autant un cardinal-ministre.

Aujourd’hui, les historiens prennent davantage en compte cet élément et relativisent l’image du cardinal en nuançant la plupart des consensus établis jusque-là : artisan de la guerre ou de la paix, un homme sûr de lui, émotionnellement imperturbable… La tâche se révèle pourtant toujours ardue, tant par la masse de sources et d’informations à rassembler et à analyser que par le risque d’anachronisme ou d’une approche trop psychologisante du personnage. À cela s’ajoutent les évolutions des pratiques éditoriales, qui imposent désormais des formats plus courts et des approches plus souples, rendant d’autant plus difficile la publication d’une biographie réellement complète.

Françoise Hildesheimer illustre ces difficultés à travers un exemple qu’elle examine sous tous les angles : la journée des Dupes. Du 10 au 11 novembre 1630, Louis XIII fait face à un choix cornélien : gouverner en suivant la tradition à l’aide de sa mère, Marie de Médicis, ou gouverner en suivant la raison avec son fidèle conseiller depuis 1624, le cardinal de Richelieu. L’Histoire a retenu cette date, cet évènement, voire ce coup de théâtre ; les historiens en ont rédigé des livres, des articles, des bandes dessinées ; cet épisode apparaît même dans des séries ; mais le principal intéressé ne l’aborde qu’une seule fois dans ses écrits. En effet, Richelieu l’évoque uniquement dans son Testament et de manière très factuelle, sans jamais dénigrer la Reine mère. Dès lors, pourquoi cet évènement fascine-t-il autant ? La raison en revient aux contemporains de l’époque : diplomates et mémorialistes ont probablement exagéré l’évènement ou menti. D’ailleurs, le nom qui lui a été donné provient d’un poète de l’époque, Guillaume Bautru. Par la suite, bon nombre d’historiens ont déconstruit, reconstruit, amplifié, déformé ou encore exagéré, eux aussi, cette journée.

Que retenir de Richelieu ?

Une ultime relecture de la figure de Richelieu s’impose alors, à travers son héritage mémoriel et les usages qui ont été faits de son histoire. La recherche a permis de mettre un terme aux vieilles légendes, telles que son absence de vocation religieuse, sa manipulation d’un roi faible ou encore son amour pour les chats. Trois raisons majeures font que Richelieu reste finalement dans les mémoires : son autoritarisme, sa capacité à avoir renforcé l’État et sa politique face aux Habsbourg. Cependant, si la sacralisation de Richelieu en a fait un personnage presque mythique, il n’est pas et n’a jamais été un homme providentiel. L’historien Joseph Bergin en parle comme d’un homme de son temps et non pas comme d’une figure politique intemporelle. Ses textes misogynes, son autoritarisme, son bellicisme pratiquement constant, sa conception du maintien du pouvoir par la force et la violence, ainsi que la place accordée à la religion chrétienne dans l’exercice du pouvoir, témoignent d’une vision politique profondément éloignée de nos valeurs contemporaines.

De même, les débats concernant les intentions bellicistes ou pacifistes du cardinal paraissent désormais anachroniques. Certains historiens avaient voulu voir en lui un visionnaire de la construction européenne. Or, son Testament politique semble difficilement compatible avec une telle lecture : le mot « guerre » y revient deux fois plus que celui de « paix ». Par ailleurs, une telle lecture semble difficilement conciliable avec la politique de Richelieu à l’égard de la maison des Habsbourg : l’un de ses principaux objectifs consistait en effet à réduire son influence en affaiblissant l’Espagne. Afin de renforcer l’hégémonie française, il organisa enfin la Marine royale à partir de 1626. Toutefois, si ses ambitions furent grandes, les moyens demeurèrent limités. Ainsi, la volonté du ministre peut se résumer à l’adage latin : Si vis pacem, para bellum (« Qui veut la paix, prépare la guerre »).

En revanche, ce qui apparaît plus clairement reste sa volonté d’user de la raison d’État. La ragione di stato employée ici ne renvoie pas à la conception politique de Machiavel, souvent associée à l’immoralité, mais à une raison d’État compatible avec la morale chrétienne. Abordée par Richelieu lui-même à trois reprises dans son Testament, elle n’est envisagée que comme un pis-aller. La vénalité des offices, « dont il reconnaît la perversité », selon l’historien Arnaud Teyssier, en constitue un bon exemple, puisqu’il n’y recourt que de manière temporaire. Son objectif n’était donc pas d’accabler le peuple d’impôts. Cette volonté se perçoit également à travers sa politique financière, lorsqu’il cherche à ouvrir la voie à de nouveaux circuits économiques destinés à favoriser la prospérité de l’État. Richelieu connaissait toutefois ses lacunes en matière d’économie et déléguait une partie de ce travail au surintendant des finances, Claude de Buillon.

Ainsi, Armand Jean du Plessis demeure un personnage complexe, dont les qualités et les défauts ne sauraient être jugés par les historiens au seul prisme de la morale, mais doivent être remis dans leur contexte. C’est en ce sens que peut se comprendre le travail de Françoise Hildesheimer, qui invite à considérer le cardinal de Richelieu au-delà de sa légende. Indéniablement, l’image et le nom de Richelieu se sont progressivement inscrits dans le paysage national. Des tableaux de Philippe de Champaigne, où le cardinal est représenté pratiquement en alter ego du roi, aux représentations du XIXe siècle, dont l’une des plus célèbres est sans doute Richelieu sur la digue de La Rochelle d’Henri-Paul Motte (1881), en passant par les anciens billets de francs, les timbres, les statues, les figurines populaires ou encore les films et les séries, l’image du ministre-cardinal est omniprésente. Son nom l’est tout autant : sur des plaques de rues, des bâtiments, des écoles, d’un cuirassé de la Marine nationale, et plus encore inscrit dans des œuvres qui ont fortifié sa légende, chez des auteurs tels qu’Alfred de Vigny, Alexandre Dumas ou Victor Hugo. Comme le démontre Françoise Hildesheimer, l’écriture et la représentation de Richelieu, loin d’être figées, continuent d’évoluer au gré des époques et des usages de son image.