Arnaud Esquerre interroge les conditions du pluralisme et la manière dont les médias organisent la diversité des points de vue.
Le pluralisme paraît constitutif de la démocratie ; mais encore faut-il savoir comment le faire exister concrètement. Dans Le point de vue manquant, le sociologue Arnaud Esquerre s’intéresse aux règles et aux pratiques qui organisent la coexistence des points de vue dans l’espace public, en particulier dans les médias. Son enquête auprès de journalistes et de producteurs de Radio France montre comment ceux-ci cherchent à identifier le « point de vue manquant », plutôt qu’à réduire le débat à l’affrontement de deux positions. Cette réflexion conduit l’auteur à distinguer deux manières d’articuler liberté d’expression et pluralisme : la « démocratie articulée » et la « démocratie violente ».
Nonfiction : Le pluralisme est devenu une notion importante dans les États démocratiques, et en France en particulier, assez récemment. Comment expliquer cette évolution ? Et comment le définiriez-vous ?
Arnaud Esquerre : Le pluralisme est une idée née dans la philosophie allemande au XVIIIe siècle. Par opposition au monisme, elle a été discutée par de nombreux philosophes, en particulier William James. Mais les philosophes se préoccupent peu de savoir comment une idée peut concrètement s’appliquer. Entre le concept philosophique et les pratiques ordinaires, il y a l’échelon intermédiaire des textes juridiques, qui fixent des lois et des règles à suivre.
On peut retenir une définition minimale du pluralisme, pour la vie politique et médiatique, comme étant la coexistence, au sein d’un collectif, d’une multitude, toujours ouverte, de points de vue portant sur une partie ou la totalité de ce collectif, ainsi que sur ses relations avec d’autres collectifs. Or, comment s’applique et s’évalue ce pluralisme ? Pour clarifier ce problème, il faut l’envisager de manière spatiale en se posant deux questions : premièrement, est-ce que l’espace d’expression est limité ou illimité ? Deuxièmement, à quelle échelle reconnaît-on le pluralisme et le fait-on exister : à l’échelle d’un individu ou d’un collectif, et si c’est un collectif, quelle est sa taille, celle d’un parti, d’un mouvement, d’un syndicat, d’une association, à l’intérieur d’un État, ou celle d’un État lui-même ?
Si l’on se place dans un espace illimité, et à une échelle individuelle, comme le permettent les réseaux sociaux, le pluralisme des points de vue n’a jamais été aussi grand qu’aujourd’hui. Mais cela crée une tension avec les procédures de prise de décision d’un État démocratique représentatif comme la France. On pourrait imaginer d’autres procédures, en particulier en modifiant les possibilités de recourir à diverses formes de référendum, mais c’est un autre sujet que celui dont je traite dans ce livre.
Le pluralisme s’est progressivement imposé, à travers des dispositifs juridiquement encadrés, dans deux domaines : la politique et les médias. Mais, dans ce dernier domaine, ce que recouvre le pluralisme des opinions fait aujourd’hui débat. Quelles difficultés cette notion soulève-t-elle ?
Le pluralisme appliqué à l’audiovisuel fait l’objet de règles spécifiques car c’est un espace historiquement limité par le nombre de fréquences hertziennes disponibles. La parole des personnalités politiques sur les antennes est donc distribuée en fonction de leur position : un tiers pour le pouvoir exécutif, deux tiers pour les représentants de partis et de mouvements, en fonction de leur poids électoral. Cependant, des animateurs, des éditorialistes, des invités divers peuvent tenir aussi des propos politiques sans pour autant être des personnalités politiques. Le Conseil d’État a donc jugé le 13 février 2024, à propos d’une affaire opposant l’association RSF à l’Arcom concernant la chaîne d’information en continu CNews, qu’il fallait modifier la manière d’évaluer le pluralisme et prendre en compte aussi ces propos.
Or, en faisant cela, le Conseil d’État a activé une autre logique d’évaluation du pluralisme. Dans la première, que j’appelle pluralisme politique, il suffit de calculer le temps de parole des personnalités politiques, sans trop se préoccuper de ce qu’elles disent. Dans la seconde, que j’appelle pluralisme d’opinion, il faut examiner, au contraire, ce que disent les personnes qui, par ailleurs, ne s’expriment pas au nom d’un parti ou d’un mouvement. L’Arcom a donc, dans la foulée, précisé trois critères : il faut qu’il y ait une variété des sujets et des thématiques, une diversité des intervenants et une pluralité de points de vue. Mais qu’est-ce qu’un point de vue ? Comment l’évalue-t-on ? L’écart entre des points de vue est-il calculable et selon quel idéal ?
Votre enquête auprès des journalistes et des producteurs de Radio France montre qu'ils cherchent moins à opposer systématiquement deux points de vue qu'à faire apparaître le « point de vue manquant ». Que désigne cette notion et que change-t-elle dans la manière de concevoir le pluralisme ?
Le pluralisme, ce n’est pas la présentation de deux points de vue systématiquement opposés sur un sujet. Cela, c’est penser contre le pluralisme, car l’auditrice ou l’auditeur doit choisir l’un des deux camps, et on ne l’invite pas à se formuler sa propre opinion. En veillant à présenter plusieurs points de vue sur un sujet, on élargit l’éventail des positions possibles, et l’auditrice ou l’auditeur peut se dire : « J’ai une autre manière de voir les choses que celles qui ont été entendues ». C’est alors une perspective absente, qui vient s'ajouter à celles qui ont été entendues.
Mais il y a un autre point de vue manquant : celui qui est exclu, car il fait peser une menace sur l’existence des autres, parce qu’il appelle à la haine, parce qu’il diffame, etc., ce que les limites juridiques de la liberté d’expression encadrent ou cherchent à encadrer.
Vous opposez deux manières d’organiser le débat public et l’expression des différents points de vue : une manière nuancée, très largement partagée par les journalistes auprès desquels vous avez enquêté, et une manière violente, dont Trump constitue aujourd’hui l’archétype. Qu’est-ce qui distingue fondamentalement ces deux manières de concevoir la liberté d’expression et le pluralisme ?
L’enquête réalisée auprès des journalistes et des producteurs de la radio publique fait apparaître, en effet, un usage de la liberté d’expression qui favorise la multiplication des points de vue, tout en conduisant à en exclure certains pour les raisons que j’ai précisées. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de clivage entre la droite et la gauche. Ce clivage structure la vie politique en France comme dans bien d’autres États, et son expression est organisée, dans un espace limité, par ce que j’ai appelé le pluralisme politique, et dans un espace illimité, par des médias d’opinion ou des sites d’opinion, comme il en existe sur YouTube, par exemple. Dans tous les cas, l’expression de ces points de vue est soumise au respect des limites de la liberté d’expression qui visent à exclure des propos menaçant l’existence de certains points de vue. Je propose d’appeler ce système une démocratie articulée.
Or, dans un État comme les États-Unis, l’usage de la liberté d’expression, en particulier par Donald Trump, mais pas seulement par lui, vise à glorifier un point de vue, le sien, et à en humilier un autre, celui de l’adversaire. Dès lors, la logique est de reculer le plus possible la frontière de la liberté d’expression pour pouvoir humilier le plus possible l’adversaire. C’est pourquoi je propose de l’appeler, simplement, une démocratie violente. Le gouvernement Trump, par la voix de J.D. Vance, a dénoncé l’usage européen de la liberté d’expression comme falsifiant la démocratie. La distinction que je propose permet de comprendre que la démocratie articulée et la démocratie violente mettent en leur cœur la liberté d’expression, mais selon des logiques opposées.
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Un entretien de l'auteur à propos de son livre précédent : Liberté, Vérité, Démocratie (Flammarion, 2025)