Nicholas Carr retrace l'histoire des technologies de communication et interroge leurs effets sur nos sociétés.

Nicholas Carr part d'un paradoxe : jamais les moyens de communiquer n'ont été aussi nombreux, rapides et accessibles, et pourtant cette abondance ne semble pas avoir amélioré notre capacité à nous comprendre. Dans Communiquer à tout prix : Une histoire (très) critique des réseaux sociaux, traduction de Superbloom: How Technologies of Connection Tear Us Apart, il retrace l'histoire de cette promesse et examine les effets de sa réalisation.

Nous n'avons jamais autant communiqué. Il n'a jamais été aussi facile de transmettre instantanément une information, une opinion ou une image à des millions de personnes. Pourtant, cette multiplication des échanges semble aussi avoir accompagné la polarisation politique, la fragmentation sociale et la difficulté croissante à distinguer le vrai du faux.

L'auteur d'Internet rend-il bête ? Ce que le réseau change à nos cerveaux élargit ici une interrogation qui traverse son œuvre : pourquoi avons-nous admis si facilement que communiquer davantage nous permettrait nécessairement de mieux nous comprendre ?

Le mythe de la communication salvatrice

L'un des principaux intérêts du livre est de rappeler que l'enthousiasme suscité par les réseaux sociaux n'a rien d'inédit. À chaque grande innovation dans les moyens de communication a correspondu la promesse d'un monde mieux informé et, par conséquent, plus pacifique et plus rationnel.

Le télégraphe devait rapprocher les peuples ; la radio élargir l'accès à l'information ; Internet et les réseaux sociaux donner à chacun la possibilité de s'exprimer et contribuer à démocratiser l'espace public. Carr déconstruit cette évidence : les nouvelles technologies ne suppriment ni les conflits ni les passions collectives ; elles peuvent leur donner de nouvelles formes et accélérer leur propagation. La quantité de communication n'est pas sa qualité. Transmettre une information n'est pas la même chose que la comprendre, et pouvoir s'exprimer ne garantit ni que l'on sera entendu ni qu'une véritable discussion s'engagera.

Pour autant, Carr est plus convaincant lorsqu'il conteste l'idée que davantage de communication soit nécessairement bénéfique que lorsqu'il semble raconter l'histoire inverse : celle d'un progrès technique conduisant presque inévitablement au désordre. Les technologies de communication ont aussi permis de nouvelles formes de coopération, de circulation des connaissances et d'action collective.

Quand la communication devient un marché de l'attention

Communiquer ne signifie pas seulement faire circuler des messages. Une conversation suppose du temps, une attention portée à l'autre et la possibilité de modifier son propre point de vue. Or les technologies contemporaines privilégient la rapidité, l'instantanéité et la multiplication des échanges.

Dans cet univers saturé, le problème n'est plus seulement de pouvoir parler, mais de parvenir à être remarqué. La communication devient inséparable de la concurrence pour l'attention, et les contenus qui provoquent une réaction immédiate disposent d'un avantage sur ceux qui exigent davantage de temps ou de réflexion.

Carr retrouve ici certaines des préoccupations de ses livres précédents, mais les applique aux relations sociales. Son analyse du fil d'actualité est particulièrement importante : en organisant la succession des contenus et en nous exposant sans interruption à des informations, des opinions et des réactions, il contribue à transformer notre manière de prêter attention aux autres et au monde.

Son diagnostic peut toutefois donner une image un peu unilatérale de la manière dont les réseaux sociaux nous transforment. Carr parle souvent de leurs effets sur « nous » comme si l'expérience du numérique était relativement homogène. Or les usages sont très différents : certains privilégient les échanges privés, d'autres s'en servent pour s'informer, travailler ou entretenir des relations, d'autres encore limitent fortement leur temps de connexion. Les plateformes orientent les comportements, mais elles ne façonnent pas tous leurs utilisateurs de la même manière, y compris au sein d'une même génération.

Qui organise la communication ?

On pourrait aussi reprocher à Carr d'ignorer quelque peu la dimension économique des réseaux sociaux. Son analyse du fil d'actualité montre comment leur architecture organise notre attention. Il insiste moins, en revanche, sur les conditions économiques qui ont conduit les plateformes à adopter cette architecture : publicité, captation de l'attention, collecte des données et concentration du pouvoir entre quelques entreprises.

La question n'est donc pas seulement de savoir si nous communiquons trop, mais pourquoi les plateformes sont organisées de manière à favoriser certaines formes de communication plutôt que d'autres. Cette dimension permettrait aussi de mieux distinguer ce qui relève de la technologie elle-même de ce qui résulte des choix économiques et politiques qui l'encadrent.

Les réseaux sociaux ne sont pas non plus l'origine unique de la crise contemporaine de l'espace public. L'affaiblissement des institutions collectives, les inégalités ou la défiance politique ont leurs propres causes. Les plateformes sont peut-être moins à l'origine de ces fractures que l'infrastructure qui leur donne aujourd'hui de nouvelles formes.

Trop savoir pour mieux se comprendre ?

Carr est particulièrement intéressant lorsqu'il s'attaque à une autre promesse des réseaux sociaux : mieux connaître les autres devrait nécessairement nous rendre plus proches d'eux.

Plus nous connaissons les opinions, les goûts et les vies des autres, plus nous devrions être capables de les comprendre. Carr mobilise au contraire différents travaux de psychologie pour montrer que la multiplication des informations personnelles peut aussi faire apparaître davantage de raisons de désapprouver quelqu'un ou de s'en éloigner.

Le paradoxe est important. La transparence n'est pas nécessairement la condition de la compréhension. Une relation humaine suppose aussi de ne pas tout savoir, de ne pas être constamment confronté aux opinions de chacun et de pouvoir préserver des espaces distincts.

Une intelligence artificielle réduite aux faux contenus

C'est dans la dernière partie du livre que les réserves deviennent les plus importantes. Carr s'intéresse à l'intelligence artificielle principalement sous l'angle de la prolifération des contenus synthétiques et des deepfakes. Après les chapitres historiques, particulièrement riches, cette partie apparaît nettement moins convaincante.

En considérant surtout l'IA comme une nouvelle étape dans l'histoire des technologies de communication, Carr en réduit peut-être considérablement la portée. Ses effets ne se limitent pas à la production et à la circulation de messages vrais ou faux. L'IA transforme déjà la production, le travail, la création et l'accès au savoir. Elle peut intervenir directement dans la manière dont nous écrivons, décidons et agissons.

Surtout, en inscrivant l'IA dans la seule histoire des technologies de communication, il risque de passer à côté de la rupture que pourrait constituer l'apparition de systèmes capables non seulement de produire des messages, mais aussi d'agir de manière de plus en plus autonome sur le monde.

Une critique puissante, mais quelle issue ?

La réponse proposée par Carr paraît finalement assez modeste : retrouver une relation plus directe au monde et préserver des espaces de silence et de retrait.

Cette conclusion est cohérente avec son diagnostic, mais elle paraît limitée face à l'ampleur des mécanismes décrits. Si le problème est structurel, peut-on y répondre principalement par la déconnexion individuelle, alors que les plateformes sont devenues des infrastructures du travail, de l'information et de la sociabilité ?

Carr laisse ainsi ouverte une question plus large : pourquoi avons-nous fait de la multiplication de la communication un idéal en soi ? À l'heure où l'intelligence artificielle promet d'augmenter encore notre capacité à produire et à diffuser des textes, des images et des messages, cette question prend une nouvelle dimension. Il ne s'agit plus seulement de savoir ce que nous voulons communiquer, ni même comment distinguer le vrai du faux, mais de déterminer quelle place nous voulons accorder à cette profusion de messages dans nos vies et dans nos sociétés.

 

On pourra lire également sur Nonfiction une recension d'un autre de ses livres Remplacer l'humain. Critique de l'automatisation de la société.