Avec un essai issu d'une conférence, le sociologue Léo Magnin montre que l'urgence écologique exige d'abord une méthode pour comprendre les sociétés avant de prétendre les transformer.
Face à l'urgence écologique, les appels à agir se multiplient. Plus rares sont les textes qui s'interrogent sur les conditions intellectuelles de cette action. C'est précisément l'ambition du court essai de Léo Magnin. Issu d'une conférence prononcée devant les élèves de l'École nationale des ponts et chaussées, L'imagination sociologique est une urgence écologique repose sur une idée simple : avant d'espérer transformer la société, il faut apprendre à la comprendre. C'est à cet exercice que le sociologue américain Charles Wright Mills donnait, dès 1959, le nom d'« imagination sociologique », dont Magnin fait une technique intellectuelle au service de l’action.
Dans une note liminaire, il explique avoir choisi de conserver la « pédagogie de l'apostrophe » propre à cette conférence. Ce choix est particulièrement heureux. En moins de quatre-vingts pages, il introduit, presque sans y toucher, quelques concepts majeurs des sciences sociales. Le livre se lit avec un réel plaisir, tant littéraire qu'intellectuel, parce qu'il invite moins à recevoir une leçon qu'à s'exercer à comprendre les autres.
Une méthode pour comprendre
L'imagination sociologique repose sur un geste intellectuel simple en apparence : relier les structures sociales, les processus historiques et les trajectoires individuelles. Comprendre les inégalités, les comportements ou les résistances suppose de tenir ensemble ces trois dimensions. Les positions sociales éclairent les modes de vie ; l'histoire rappelle que ces structures sont le produit de transformations successives, de négociations, de controverses et de recompositions ; les biographies individuelles montrent enfin que nul ne se réduit aux catégories auxquelles il appartient.
Plutôt que d'exposer cette méthode de manière abstraite, Magnin la met en pratique en suivant, avec une attention presque anthropologique, un personnage bien réel auquel il donne le pseudonyme d'Hubert Raboliot. Ancien garde-chasse devenu policier de l'environnement, issu d'un milieu populaire et rural, autodidacte mais doté d'une solide culture scientifique, il échappe constamment aux catégories dans lesquelles on serait tenté de le ranger. À travers cette trajectoire singulière, Magnin rappelle l'un des principes fondateurs des sciences sociales : dépasser la présomption d'insignifiance des existences ordinaires. Comprendre une société suppose de prendre au sérieux ces parcours individuels, qui éclairent les transformations plus générales dont ils sont à la fois le produit et les acteurs.
Au fil du récit apparaissent plusieurs notions fondamentales. Les modes de vie sont liés aux positions sociales. Les émissions de gaz à effet de serre, directes comme indirectes, sont étroitement corrélées aux revenus. Les trajectoires sont façonnées par les différentes formes de socialisation : familiale, professionnelle ou intergénérationnelle. Les concepts émergent du récit sans pédanterie.
Le monde agricole illustre cette démarche. Magnin revient sur plusieurs idées reçues en rappelant la diversité des revenus, des patrimoines et des trajectoires qui le traversent. L'imagination sociologique devient ainsi un antidote aux simplifications. Elle invite à résister aux catégories toutes faites et aux discours qui homogénéisent les groupes sociaux.
Un policier de l'environnement comme guide
L'histoire joue un rôle tout aussi décisif. Dans le sillage de Norbert Elias, Magnin rappelle que les sociétés sont des réalités processuelles. Les paysages, les institutions ou les pratiques agricoles sont le produit de transformations successives, de négociations, de controverses et de recompositions. Comprendre cette profondeur historique, c'est aussi comprendre que rien n'est immuable.
La démonstration gagne encore en profondeur lorsqu'il s'attache au métier même d'Hubert Raboliot. Policier de l'environnement, celui-ci ne se contente pas de faire respecter la réglementation. Son activité consiste aussi à expliquer, négocier, convaincre et trouver des points d'appui auprès d'acteurs dont les intérêts et les représentations diffèrent. À travers lui, Magnin donne à voir la complexité de l'action publique environnementale. Les administrations, les corps et leurs histoires ne poursuivent pas toujours les mêmes objectifs. Les agents doivent composer avec des logiques institutionnelles multiples et parfois contradictoires.
S'exercer à l'imagination sociologique
L'imagination sociologique apparaît alors comme une méthode d'enquête. Elle invite à observer les situations, à écouter les acteurs et à percevoir les transformations silencieuses qui s’opèrent dans le temps. Elle conduit surtout à prendre au sérieux les débats et les redéfinitions d’alliances qui accompagnent toute évolution sociale.
Par sa manière de s'adresser aux agriculteurs, Hubert Raboliot incarne une forme de diplomatie environnementale. Plutôt que de leur opposer un discours abstrait sur la biodiversité, il s'appuie sur des travaux de l'INRAE publiés dans La France agricole pour replacer les enjeux écologiques dans leur propre univers de préoccupations : rendement, qualité des sols, pollinisation ou viabilité économique des exploitations. Il ne renonce pas à la connaissance scientifique, mais il apprend à la traduire. Magnin mobilise ici les travaux du sociologue Alban Landré sur l'« agricolisation des savoirs », qui permet de rendre des connaissances recevables en les formulant dans les catégories de ceux auxquels elles s'adressent, ici les agriculteurs.
À la fin de l’essai l’auteur résume ainsi cette éthique de l'enquête : « Sans imagination sociologique, on censure ou on encense les autres groupes et individus, mais on ne les comprend pas. On les réduit à des étiquettes qu'on leur colle sur le front. Pratiquer l'imagination sociologique, c'est essayer de comprendre leur point de vue. » Cette phrase éclaire l'ensemble de la démonstration. Comprendre ne signifie ni excuser ni renoncer à agir ; il s'agit de se donner les moyens de construire des échanges et des alliances là où les jugements hâtifs enferment chacun dans son camp.
Si comprendre est la première fonction de l'imagination sociologique, la seconde est tout aussi décisive : rendre pensables d'autres façons d'habiter le monde et d'agir sur lui. Le livre s'achève ainsi par une série d'exercices pratiques qui prolongent l’invitation à enquêter. Parmi les plus stimulants figure l'exploration du site Remonter le temps de l'IGN. Magnin invite le lecteur à choisir un territoire familier, puis à comparer, grâce aux cartes anciennes et aux photographies aériennes, les paysages d'hier et d'aujourd'hui. Il suggère ensuite de faire parler un parent, un grand-parent ou un voisin plus âgé de ce qu'il a vu changer au cours de sa vie sur ce territoire. D'autres exercices proposent de situer les personnes de son entourage selon leur position sociale et leur empreinte carbone, ou de tenir un carnet d'étonnement ou encore de s'entraîner, dans les échanges avec ses amis, à écouter avant de convaincre. L'imagination sociologique n'est pas seulement une théorie, mais bien une pratique qui se cultive au quotidien.
Sans jamais donner l'impression de donner un cours, Léo Magnin initie son lecteur à une manière d'enquêter sur le monde social. Il démontre ainsi qu'il est possible de transmettre une méthode sans jamais sacrifier le plaisir de lire.