Dans deux livres parus simultanément, Anne-Marie Pelletier met en dialogue la Bible et Vassili Grossman autour d’une même exigence : reconnaître l’autre dans son irréductible humanité.

Parus au même moment, les deux livres d’Anne-Marie Pelletier semblent à première vue extrêmement différents. Engagée dans l’Église et spécialiste du dialogue judéo-chrétien, elle réfléchit, après avoir brillamment exploré la place des femmes dans la Bible (Le christianisme et les femmes. Vingt siècles d’histoire, Cerf, 2001), à la question de l’identité chrétienne dans Vivre au risque de l’autre. Diplômée en littérature et enseignante, elle étudie l’œuvre littéraire de Vassili Grossman, dans le contexte de la guerre en Ukraine, dans Résister avec Vassili Grossman. Mais derrière cette hétérogénéité apparente se dégage, dans les deux livres, une même idée : ce qui fait l’homme — et pas seulement le chrétien, le juif, le communiste, le Soviétique ou tout autre individu défini par une appartenance susceptible de lui donner le sentiment d’une supériorité ou d’une forme d’absoluité —, c’est le souci de l’autre homme, quel qu’il soit. Est absolu, au sens où l’entend ici l’auteure, ce qui ne se rapporte à rien ni, surtout, à personne d’autre.

« La Bible contre l’identitarisme »

« La Bible contre l’identitarisme » est le sous-titre du livre Vivre au risque de l’autre et manifeste la conséquence religieuse à laquelle doit mener la lecture du livre : la voix des écritures est inconciliable avec une notion d’identité fermée. L’ouvrage s’ouvre en effet sur un constat : « le drame du christianisme contemporain est peut-être moins son recul, que sa dénaturation, qui consiste à prétendre le défendre en le repliant sur lui-même, en l’enfermant dans des ghettos de survie, qui ne font que l’aliéner de lui-même, en refusant que ce soit dans sa relation à l’autre qu’il accomplit sa mission  ». Le danger que perçoit l’auteure, c’est celui de faire du christianisme une identité, de s’affirmer comme chrétien contre d’autres identités, considérées comme concurrentes, et qui seraient non seulement différentes, mais surtout infériorisées. L’auteure rejette ce qu’elle estime être une vision mensongère et déformée du christianisme. Aux yeux d’Anne-Marie Pelletier, le meilleur — et peut-être le seul véritable — moyen de lutter contre cette attitude consiste à lire attentivement la Bible pour voir comment se constitue authentiquement, conformément au texte qui lui sert de fondement, l’identité chrétienne. Il s’agit de montrer que le texte biblique lui-même construit bien une identité, mais une identité qui se définit toujours dans la relation à l’autre, et non dans l’affirmation d’une différence ou d’une supériorité par rapport à lui. En effet, lire soigneusement le texte fondateur est le seul remède contre ce qui se présente comme une idolâtrie.

Aussi l’auteure lit-elle, en spécialiste de l’exégèse biblique, de nombreux passages qui attestent de cette ouverture à l’autre comme commandement de Dieu. La Bible, à qui l’auteure attribue une « très saine fonction critique », est lue à la fois comme révélation théologique, mais aussi anthropologique, c’est-à-dire qu’on peut y puiser non seulement un contenu pour la foi juive ou chrétienne, mais aussi des informations sur l’être humain en tant que tel.

Dans l’Ancien Testament, on trouve des passages qui donnent à réfléchir sur l’homme, avant même toute appartenance à une communauté religieuse quelle qu’elle soit. Le récit de la création, par exemple, est présenté comme un acte de souveraineté divine, à l’initiative de Dieu. Dieu crée une réalité qui existe de façon consistante, en face de lui, comme son vis-à-vis. Dieu ne veut pas seulement être l’absolu, refermé sur lui-même : il s’ouvre à l’autre et rend possible la relation. Corrélativement, l’humanité est définie comme étant à son image, ce qui fait que l’identité de l’homme est d’abord une identité relationnelle. La conséquence de ce récit de création, c’est que Dieu n’est plus tout. Dieu se retire pour faire de la place à ce, et surtout à ceux, qu’il crée. D’une certaine façon, le geste de Dieu consiste à cesser d’être tout pour faire place à l’autre. Dieu prend le risque de l’autre, car créé avec sa liberté, l’homme peut s’opposer à Dieu.

Dans la même perspective, l’auteure analyse l’épisode de la tour de Babel. Au début de ce récit, les hommes sont décrits comme enfermés dans l’identité : identité du projet, identité de la langue. Le texte donne l’image d’une humanité qui veut s’en tenir à l’entre-soi, éliminer ce qui est autre (en l’occurrence égaler, se rendre semblable à Dieu). Aussi Anne-Marie Pelletier lit-elle le geste de Dieu moins (ou du moins pas seulement) comme une punition mais comme un geste de salut, parce que l’enfermement dans la catégorie du même est suicidaire. Ce monde de Babel n’est pas viable.

Dans le même ordre d’idée, l’auteure propose une conception, peu évidente, de l’élection d’Abraham (et avec lui du peuple juif), qui a suscité tant d’antijudaïsme chrétien au cours des siècles. En contraste avec l’anonymat des constructeurs de la tour de Babel, Dieu choisit et met à part Abraham, qu’il bénit et dont il fait le père d’un nouveau peuple. Le premier effet de cette élection est le risque de susciter la jalousie de celui qui n’est pas élu. Mais la pédagogie divine viserait à imposer à l’élu une « exemplarité redoutable ». Celle-ci se manifesterait chez Abraham aussi bien dans son hospitalité à Mambré que lorsqu’il laisse Lot choisir la part de la terre dont il aura l’usufruit, ou encore dans son intercession pour Sodome. Certes, les livres historiques et prophétiques se font l’écho du péril qu’il y a dans le risque de l’autre : l’autre n’est pas toujours bienveillant ou bien intentionné. Une grande place est faite à la figure de l’étrangère, notamment, mais l’auteure rappelle les exemples de Ruth, Rahab ou la fille de Pharaon qui sont incorporées à Israël. L’auteure montre également que chez Isaïe, l’Égypte, traditionnellement associée à l’oppression et à l’ennemi d’Israël, devient paradoxalement bénéficiaire de la promesse de salut : Dieu ne se contente pas de sauver Israël de ses ennemis, il ouvre aussi à ces derniers la possibilité d’entrer dans son peuple. Dans sa relation avec Dieu, Israël sait faire place à l’autre.

Et cette logique d’ouverture à l’autre continue à s’affirmer et s’affermir dans les évangiles. Jésus accueille tous les autres, qu’il constitue en un groupe de disciples. Il accueille des personnes différentes, comme des publicains, des prostituées rejetées à leur époque. Jésus donne aussi dans sa prédication des étrangers en exemple (par exemple la veuve de Sarepta, phénicienne, et Naaman, syrien, au chapitre 4 de l’évangile de Luc). Et, surtout, en prenant l’exemple du bon Samaritain, dont Jésus fait son porte-parole, lui-même étranger à Israël, Jésus énonce ce qu’il considère comme le plus grand commandement : « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Il insiste ainsi sur le fait que mon prochain n’est pas seulement celui qui est comme moi : il est l’autre, quel qu’il soit. Je ne peux donc définir aucun espace dans lequel circonscrire ceux que je devrais considérer comme mes prochains : c’est à moi de me faire leur prochain. L’accueil du prochain ne saurait ainsi avoir de limite.

Dans le même ordre d’idées, l’Évangile de Matthieu rapporte la bénédiction de ceux qui auront eu des gestes de compassion/secours pour l’autre, quelle que soit son identité. Ainsi, si on peut penser une identité chrétienne, elle devrait s’inscrire dans l’héritage du judaïsme – ce que résume très précisément le titre du chapitre 7 « être chrétien, c’est être précédé ». L’auteure s’appuie sur des formules de D. Bonhoeffer au moment de la promulgation des lois de Nuremberg : « Seul celui qui crie en faveur des juifs a le droit de chanter du grégorien » ou dans une lettre : « Celui qui veut immédiatement passer au Nouveau Testament n’est pas chrétien, à mon avis ».

Témoigner pour la vie de tous

Résister avec Vassili Grossman s’ouvre sur une lettre adressée à l’écrivain, mort depuis longtemps, dans laquelle l’auteure établit des parallèles entre l’époque stalinienne, durant laquelle Grossman a vécu et qui sert de cadre à nombre de ses textes, et l’époque actuelle. Elle mentionne notamment le contrôle de la parole dans l’espace public — parler de « guerre » à propos de l’invasion de l’Ukraine étant puni par la loi — ainsi que la traque des opposants au pouvoir. Elle établit toutefois une différence importante entre les deux époques : « avec la complicité très active du patriarche de Moscou, Kyrill, l’Église n’est plus aujourd’hui sous la menace et la persécution. Mais, peut-être bien pire, elle est vampirisée, enrôlée, pour travestir d’oripeaux mensongèrement spirituels les desseins criminels du pouvoir ».

Une brève biographie de l’auteur fait suite à cette lettre, dans laquelle elle rapporte qu’«  il se plia pendant des années avec une incontestable aisance à l’ordre régnant » (ukrainien d’origine, la famine organisée par Staline dans les années 1930 est totalement absente de ses premiers textes par lesquels il se rend célèbre et soutient l’ordre soviétique) avant la Seconde Guerre mondiale, où il fut journaliste de guerre. Au cœur de nombreuses batailles, ses articles lui assurent une grande popularité et il a l’occasion de vivre la guerre au plus près de l’Armée rouge, dont il se fait le chantre — du moins jusqu’à ce qu’elle sorte des frontières de l’URSS. À partir de ce moment-là, il remplit ses carnets de notes sur les violences, les viols et les pillages de l’armée rouge. L’auteure conclut de ce détail biographique que Grossman n’ignore jamais la souffrance des hommes quel que soit leur bord, leur nationalité, comme il notait la commune souffrance des allemands et des russes à Stalingrad. Anne-Marie Pelletier rapporte également ses années après la guerre, la genèse rocambolesque de son chef-d’œuvre Vie et Destin, dont le manuscrit fut confisqué en URSS, et la fin de sa vie.

Plus originale est l’analyse que l’auteure propose de l’œuvre de Grossman. Pour ce faire, elle s’appuie bien sûr largement sur Vie et Destin, mais aussi sur plusieurs autres textes remarquables : Tout passe, La paix soit avec vous, et des textes plus courts « Le Phosphore », « La madone Sixtine ». Elle montre que Grossman ne se contente pas d’évoquer les morts, mais il décrit des vivants. « Son parti est celui de la vie, qui fut celle de chaque victime. Chaque mort, sous son regard, est d’abord un vivant, sur lequel la barbarie s’est abattue (…) C’est cette vie d’avant qui importe à Grossman, car c’est elle qui exprime l’identité d’êtres humains qui, avant d’être des victimes, furent des vivants avec un nom, une mémoire familiale, des attachements sentimentaux, une profession, des douleurs, des rêves. C’est cette vie, qu’il se donne pour tâche de sauver du naufrage, d’arracher à l’anonymat  ». Concrètement, l’écriture de Grossman résiste à toute forme d’abstraction en multipliant les énumérations, qui rendent au récit la richesse concrète de la vie et rappellent que chaque existence est unique et irremplaçable. Si Grossman reconnaît que la Shoah a produit une forme d’effacement des victimes, comme si leur existence avait été anéantie avec leur mort, il refuse néanmoins de s’en tenir à ce constat : la mémoire et le récit constituent une résistance à cet anéantissement.

L’auteure développe aussi certaines caractéristiques qu’elle juge notables dans l’œuvre de Grossman : la description des animaux comme des refuges pour l’humanité, la gestion de la culpabilité à la suite d’une époque dans laquelle dénonciation et lâcheté ont laissé peu de gens indemnes, et, tout particulièrement, la présence dans son œuvre de « figures féminines inoubliables » (ce point avait déjà fait l’objet d’un article), dotées en quelque sorte d’un « visage » au sens de Levinas, et parmi lesquelles on ne peut s’empêcher de citer Sofia Ossipovna dans Vie et Destin, de nombreuses femmes dans Tout passe et l’émouvant passage de « La Madone Sixtine », tableau devant lequel le narrateur reconnaît que la femme peinte, avec son enfant, « c’était elle qui foulait de ses pieds nus et légers cette terre vacillante de Treblinka, marchant depuis l’endroit où l’on déchargeait les wagons jusqu’à la chambre à gaz. Je l’ai reconnue à l’expression de son visage et de ses yeux. J’ai vu son fils, et je l’ai reconnu à son expression étrange qui n’avait rien d’enfantin. C’était l’expression des mères et des enfants quand ils voyaient, sur le fond de la verdure sombre des pins, les murs blancs de la chambre à gaz de Treblinka, c’était ainsi qu’étaient leurs âmes ».

La « petite bonté »

Évoquée dans Vivre au risque de l’autre et analysée dans Résister avec Vassili Grossman, la notion de « petite bonté », qui figure dans Vie et Destin, est au carrefour des deux ouvrages. Cette « petite bonté » est décrite par le personnage d’Ikonnov, pour faire comprendre ce en quoi il croit : une façon de bien agir sans prétendre agir pour ou au nom du Bien (comme cela a pu être le cas du parti communiste, ou de l’Église). On lit ainsi dans Vie et Destin :

« Il existe, à côté de ce grand bien si terrible, la bonté humaine dans la vie de tous les jours. C’est la bonté d’une vieille qui, sur le bord de la route, donne un morceau de pain à un bagnard qui passe, c’est la bonté d’un soldat qui tend sa gourde à un ennemi blessé, la bonté de la jeunesse qui a pitié de la vieillesse, la bonté d’un paysan qui cache dans sa grange un vieillard juif ; c’est la bonté de ces gardiens de prison qui risquent leur propre liberté, transmettent les lettres de détenus adressées aux femmes et aux mères. Cette bonté privée d’un individu à l’égard d’un autre individu est une bonté sans témoin, une petite bonté sans idéologie. On pourrait la qualifier de bonté sans pensée. La bonté des hommes hors du bien religieux et social (…) cette bonté n’a pas de discours et n’a pas de sens. Elle est instinctive et aveugle. »

Cette « petite bonté », telle que la décrit Grossman, constitue une forme de résistance : elle permet notamment de rester humain en continuant à traiter l’autre homme comme un être humain, en l’aidant et en le considérant comme un être proprement humain, même lorsque des doctrines politiques visent à déshumaniser ou sous-humaniser certains individus ou certains groupes. Et même si Grossman n’est pas chrétien, Anne-Marie Pelletier ne peut pas ne pas mettre en regard cette définition de la bonté et le message évangélique, en particulier le passage de l’Évangile de Matthieu dans lequel Jésus explique que ceux qui auront fait un certain nombre d’actions pour leur prochain seront récompensés comme si ces actions lui avaient été directement destinées.

Ces deux ouvrages, différents mais complémentaires, invitent ainsi à remettre l’autre être humain au cœur de la vie individuelle comme de la vie ecclésiale. Ils rappellent que sa pleine et entière humanité doit toujours être reconnue comme intangible, et que rien ne saurait justifier qu’on la nie, qu’on la néglige ou qu’on la rejette.