Comment enseigner les limites planétaires ? Ce manuel interdisciplinaire rassemble savoirs, controverses et outils pédagogiques pour accompagner enseignants et étudiants.

Cela va très vite. En quelques années seulement, les limites planétaires sont devenues une référence incontournable de l'enseignement supérieur. Depuis le rapport remis en février 2022 par Jean Jouzel et Luc Abbadie, les publications du Shift Project, les mobilisations d'élèves ingénieurs et de jeunes diplômés des grandes écoles, ou encore l'introduction de ces enjeux dans les concours de la haute fonction publique, les établissements d'enseignement supérieur reçoivent des injonctions convergentes : intégrer la transition écologique à toutes les formations.

Pourtant, les connaissances qui fondent cette transformation ne sont pas nouvelles. De Rachel Carson au rapport Meadows, des travaux du GIEC et de l'IPBES aux recherches sur le système Terre, les alertes scientifiques n'ont cessé de s'accumuler. Ce qui change aujourd'hui n'est donc pas tant la production des savoirs que leur transmission. Comment enseigner des connaissances à la fois solides et évolutives ? Comment articuler sciences de la Terre, économie, philosophie, droit, histoire, sociologie ou science politique sans juxtaposer les disciplines ? Comment former sans réduire ces enjeux à quelques enseignements spécialisés ? C'est à ces questions que répond No(s) limit(e)s. Étudier et enseigner face aux limites planétaires, dirigé par Baptiste Monsaingeon, Bruno Villalba et Franck-Dominique Vivien.

Le terme de « manuel » est ici pris au sérieux dans son sens le plus exigeant. Le livre accompagne enseignants et étudiants dans un apprentissage au long cours. Chaque chapitre suit la même architecture : objectifs, concepts, controverses, ressources, pistes pédagogiques, questions de réflexion, bibliographie. Cette régularité facilite l'appropriation d'un ensemble de connaissances dense et exigeant.

Comprendre avant de choisir

Le premier mérite de No(s) limit(e)s est peut-être de prendre au sérieux le mot « comprendre ». Le livre ne se contente pas de rappeler que le climat se dérègle, que la biodiversité s'effondre ou que plusieurs des neuf limites planétaires sont désormais dépassées. Il retrace les cheminements scientifiques, historiques et intellectuels qui ont conduit à la situation actuelle. Des fondements scientifiques aux conditions de l'action, l'organisation du manuel restitue les controverses dont procèdent les principales réponses aux limites planétaires, sans chercher à les clore : pourquoi elles diffèrent selon les origines disciplinaires, les échelles ou les valeurs mobilisées et pourquoi elles continuent de coexister.

Cette attention portée aux controverses est particulièrement convaincante dans les chapitres consacrés aux politiques internationales, à la géopolitique et à l'économie. L'histoire des COP, l'internationalisation des enjeux environnementaux, les dépendances énergétiques, les conflits, la gestion de l'eau ou les recompositions de la sécurité internationale replacent les questions écologiques dans des rapports de puissance. De même, la distinction entre économie de l'environnement et économie écologique, l'analyse coûts-bénéfices, les propositions de Stern et Nordhaus, la fiscalité environnementale ou l'évaluation des services écosystémiques permettent d'entrer dans des débats souvent réputés difficiles d'accès. C'est là une des réussites du manuel : rendre ces controverses accessibles sans en gommer la complexité.

Une méthode pour apprendre, mais aussi pour agir

C’est toutefois dans son projet pédagogique que No(s) limit(e)s paraît le plus singulier. Le prologue annonce la couleur. Les auteurs ne présentent pas l’enseignement des limites planétaires comme une entreprise de diffusion des connaissances scientifiques. Ils revendiquent une démarche réflexive qui interroge « nos propres connaissances » et la manière dont les savoirs académiques se construisent face à une situation historique inédite.

Surtout, ils défendent « un autre rapport aux savoirs et à l’action », invitant à « ancrer les connaissances dans des actions concrètes  » et à identifier les « verrouillages de la mise en action ». Connaître ne suffit pas pour agir. Entre le savoir et l’action se trouvent des organisations, des routines, des intérêts, des représentations, des rapports de pouvoir, mais aussi des compétences et des collectifs qu’il faut apprendre à identifier et à modifier.

Le manuel conduit le lecteur à suivre la manière dont les savoirs se construisent, sont discutés et interviennent dans l'élaboration des réponses aux limites planétaires. Les questions proposées à la fin de chaque chapitre prolongent cette logique en invitant à confronter les arguments plutôt qu'à rechercher une réponse unique.

Le dispositif est d’autant plus précieux qu’il ne s’arrête pas au texte. Questions de réflexion, propositions de séances, exercices, bibliographies, ressources numériques et artistiques, études de cas, controverses et « Aller plus loin » permettent à l’enseignant de construire son propre parcours. Le livre peut ainsi être utilisé comme un vademecum à consulter ponctuellement ou comme une structure de cours complète.

Une interdisciplinarité à prolonger

L’ambition de l’ouvrage ouvre également quelques pistes que les enseignants pourront prolonger.

La première concerne les formes mêmes de l’apprentissage. L’interdisciplinarité y est exceptionnelle par la diversité des savoirs et des auteurs convoqués. Elle est peut-être moins aboutie dans les situations pédagogiques proposées. Les étudiants sont principalement invités à lire, analyser, discuter et débattre. Autrement dit, à rester dans des formats connus. On aurait envie, à la lecture du prologue, d’aller plus loin dans une interdisciplinarité devenue expérience : faire travailler ensemble sciences sociales, sciences de la Terre, ingénierie et arts autour d’un territoire, d’un objet ou d’un problème ; enquêter, fabriquer, cartographier, expérimenter ; faire entrer le son, l’image, la matière, le vivant ou l’alimentation dans les situations d’apprentissage.

La création artistique figure dans les ressources proposées, de L’Île aux fleurs de Jorge Furtado au Voyage de Chihiro de Miyazaki. Mais la création contemporaine pourrait sans doute être considérée comme une forme de connaissance et pas seulement comme une ressource complémentaire. Au moment même où les grandes scènes lyriques, les festivals, les arts plastiques ou la poésie font des bouleversements écologiques un thème majeur de création, ces formes artistiques auraient pu être mobilisées comme des ressources cognitives à part entière, et pas seulement comme des supports illustratifs.

Une autre piste concerne la manière dont l'État et les collectivités sont appréhendés dans l'ouvrage. Ils apparaissent principalement comme les acteurs des politiques environnementales. Or les administrations ne forment pas un ensemble homogène : elles sont traversées par des débats, des intérêts professionnels, des conflits et des apprentissages qui contribuent à façonner les politiques elles-mêmes. La transition écologique s'y élabore autant qu'elle s'y met en œuvre. Les syndicats, les réseaux professionnels ou les collectifs d'agents engagés dans ces évolutions jouent aujourd'hui un rôle important dans ces recompositions. Cette dimension aurait mérité un chapitre dédié.

La même question pourrait être posée à propos de la justice sociale. Le manuel prend très au sérieux les inégalités environnementales, mais les savoirs produits par les personnes directement concernées par la pauvreté ou la précarité restent moins visibles. Les travaux récents du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale (CNLE), qui s'appuient notamment sur la tradition du croisement des savoirs portée par ATD Quart Monde, montrent pourtant combien ces personnes sont aussi productrices de connaissances sur les transformations écologiques.

Enfin, l’ambition pluraliste du collectif pourrait encore s’étendre à ses filiations intellectuelles. L’interdisciplinarité est forte mais l’horizon culturel demeure essentiellement occidental. L’encadré consacré à la sobriété en fournit un exemple révélateur. La généalogie grecque, latine et chrétienne de la tempérance et de l’autolimitation est solidement établie. Elle aurait pu être mise en regard d’autres traditions philosophiques et religieuses, notamment asiatiques, qui ont elles aussi réfléchi à la modération des désirs, à la frugalité, au renoncement ou à la non-accumulation. Il ne s’agit évidemment pas de lier artificiellement ces traditions de pensée à la « sobriété écologique » ou à la décroissance contemporaines, mais de rappeler que les questions de mesure et d’autolimitation ne sont pas un patrimoine exclusivement occidental.

Ces pistes ne diminuent pas la réussite d’un ouvrage qui ouvre autant de portes qu’il aborde de questions.

Une bibliothèque portative pour penser les limites

No(s) limit(e)s s'inscrit dans un paysage éditorial désormais riche consacré à la transition écologique. Il complète utilement les ouvrages de Baptiste Lanaspeze et le travail éditorial de Wildproject, plus tournés vers les fondements philosophiques, littéraires et sensibles des pensées écologiques. Ces entreprises ne se concurrencent pas ; elles se répondent. Aux textes qui déplacent notre imaginaire et notre rapport au vivant, No(s) limit(e)s apporte un instrument de travail, donnant les moyens de comprendre les sciences, les concepts, les controverses et les choix qui structurent aujourd'hui la transition écologique.

Comme tout manuel, celui-ci vieillira. Mais c'est précisément ce qui fait sa valeur : il saisit un état des connaissances, des débats et des pratiques pédagogiques à un moment où l'enseignement supérieur cherche à intégrer la transition écologique dans l'ensemble de ses formations. On le referme avec des repères solides, des questions renouvelées et l'envie de poursuivre l'exploration à travers une bibliographie d'une remarquable richesse. Pour qui souhaite s'orienter dans le champ des limites planétaires, ce manuel constitue d'ores et déjà une référence.