Troisième et ultime volet de notre reportage en terres clissonaises.
Après un premier article consacré au lyrisme glacé bienvenu des groupes de black metal, et un second centré sur la puissance vitaliste et dissonante des groupes de death metal, voici venu le temps pour notre petite équipe d’audacieux reporters d’oser franchir le seuil des chapiteaux Altar et Temple, et, malgré le soleil menaçant et le bois de platanes à traverser, de partir s’aventurer sur les scènes découvertes du Hellfest.
Notamment vers la Valley, pas très bien nommée puisqu’il faut gravir une petite côte pour y accéder. La Valley est une scène stoner/doom/post-hardcore/sludge à la programmation très diversifiée, avec des propositions parfois aux frontières du metal. Un point commun à la plupart des groupes est qu'ils travaillent, non sur l’extrême vélocité, mais sur la lenteur et la massivité du son.
C’est le cas, exemplairement, des Suédois de Cult of Luna, qui, depuis la retraite de Neurosis, constituent le groupe phare du style post-hardcore. Soit des compositions amples d’une dizaine de minutes, émotionnellement complexes, qui dégagent une profonde impression de puissance, encore amplifiée par un light show qui accentue la brutalité des transitions.
(Cult of Luna, live au Hellfest 2026)
Un son massif, de lentes montées progressives, des ponts parfaitement abordés, puis des entrées orchestrales qui réintroduisent des pics d’intensité lorsqu’on pensait qu’on planait déjà à l’altitude maximum. On ne dira pas que c’était une surprise pour nous qui suivons les Suédois depuis vingt ans, mais la façon dont ils parviennent à renouveler à la fois leurs prestations scéniques et leur répertoire discographique (avec une présence de plus en plus affirmée du clavier depuis l’album Vertikal, dont deux titres sont joués sur ce live) nous laisse admiratifs.
On goûte aussi particulièrement leur attitude anti-star, les musiciens officiant quasiment en ombres chinoises derrière les fumées et les lumières à contre-jour. Cela ne les empêche pas de produire l’impression d’une véritable machine de guerre scénique, leurs deux (!) sets de batterie étant martelés avec une conviction épique. Fun fact : l’un des deux batteurs, Thomas Hedlund, officie également derrière les fûts pour les concerts du groupe pop-rock français Phoenix ! C’est ce qu’on appelle de la versatilité. Vous pouvez d'ailleurs admirer la variété de son jeu dans l’énorme « Leave Me Here » (à partir de 26 min., 30 s. dans la vidéo ci-dessus), seul titre ancien d’une setlist qui faisait la part belle aux chansons récentes du groupe.
L’autre grand moment de la Valley s’est produit le lendemain au soleil couchant, avec le concert-événement des Américains d’Acid Bath. C’était tout simplement la première fois que ce groupe légendaire – auteur de deux albums-cultes dans les années 1990 et qui vient de se reformer trente ans plus tard pour une tournée – se produisait live en Europe, et c’est peu dire qu’il était attendu par de nombreux festivaliers.
Il n’existe pas, à notre connaissance, de captation vidéo correcte de ce groupe sur internet, donc il faut nous croire sur parole quand on vous dit que c’était une claque monumentale. Après avoir chauffé le public en diffusant en intégralité le morceau « Black Sabbath » du groupe éponyme, un titre cinquantenaire qui a édicté en son temps les tables de la loi de l’alliance entre la lenteur et la violence, les éminents représentants du sludge louisianais font leur entrée et lancent tambour battant un « Tranquilized » qui évolue doucement vers un tempo ralenti propice au headbanging.
Tout va bien, le soleil se couche après une journée caniculaire, le son est énorme et gras comme on l’espérait, le chanteur Dax Riggs reste cramponné à son micro et à ses fioles de Jack Daniel's mais fournit une prestation magnétique, et le tout dégage un parfum blues d’une grande authenticité. Car si la musique d’Acid Bath parle de tout ce qui fait souffrir dans la vie, elle le fait avec une forme musicale romanesque et évocatrice, avec des compositions à la fois sombres et groovy qui prennent sur scène une dimension éclatante.
Si Acid Bath et Cult of Luna ont été pour nous les deux meilleurs concerts de la Valley (et du festival, si on leur ajoute ceux de Mayhem et de Sylosis), d’autres lives intéressants ont eu lieu sur cette scène, la plus aventureuse du Hellfest, qui programmait à des heures de forte audience potentielle des groupes relativement jeunes.
Parmi eux, le groupe belge Psychonaut, un power trio évoluant dans les horizons artistiques progressifs et ambitieux du label de post-metal Pelagic Records, fondé par Robin Staps, le guitariste du groupe The Ocean. Servis par des instrumentistes en « solo permanent » (avec une basse particulièrement mise en avant dans le mixage) et par un double chant clair et growlé assuré par les deux gratteux, les morceaux de Psychonaut alternent ainsi entre des moments planants et techniques, et d’autres plus puissants et lyriques. Le tout devant une solide fanbase, malgré la chaleur de la fin d’après-midi.
(Psychonaut, « The Fall of Consciousness », live at GMM 2025)
Que dire alors de la fanbase réunie pour les voisins toulousains de Slift, venus défendre leurs récents albums de space rock psyché Slift et Fantasia, sinon qu’elle était tellement dense qu’elle a rendu presque compliqué l’accès à leur concert ? Comme pour Psychonaut, la proposition musicale est belle et ambitieuse, mais manque encore un peu de relief et d’incarnation sur scène – surtout si on la compare à celle des groupes cités plus haut. Cela est peut-être dû à un léger manque de charisme, ou de contraste narratif dans l’élaboration du set, qui le font paraître un tantinet longuet sur une scène aussi grande et non couverte (un chapiteau créant une ambiance plus intime aurait peut-être été mieux adapté), alors même que les compositions sont toutes très riches en événements.
(Slift, « Ilion », live in La Cigale, 2024)
On est toutefois heureux d’avoir pu voir ces artistes sur une scène aussi grande que la Valley du Hellfest, et à un horaire aussi fédérateur. On sait l’effet d’accélération que produit un passage dans ce festival dans le parcours d’un groupe sur la pente ascendante, et on est certain qu’on les y reverra à l’avenir.
Il en va de même du groupe anglais Conjurer, qui, après les échappées psychédéliques de Slift et Psychonaut, nous replonge la tête dans un étau de puissance et de lourdeur. Guidés par un batteur bestial et par un double chant grave et éraillé qui prend aux tripes, le groupe alterne entre les accélérations frénétiques et les ralentissements massifs, exprimant ainsi une condition existentielle pleine de douleur et de révolte, sur des thèmes d’ailleurs peu souvent pris en charge par les musiques metal, comme la transphobie (dans le morceau « Let Us Live »).
(Conjurer, « live at Saint Vitus in Brooklyn, 2017)
Les groupes britanniques qui se produisaient sur cette scène de la Valley très exposée au soleil ont eu la chance de ne pas être programmés le dimanche, jour où le mercure est monté jusqu’à 40 °C. Et c’est heureux, car selon Matthew Baty, le chanteur-beugleur de Pigs x7 : « We are fuckin’ British… We are not fuckin’ used to this kind of fuckin’ weather. » Il nous dit ça alors qu’il fait 30 °C, et on pense : « Nous, en France, c’est ce qu’on appelle un temps frais désormais… ».
C’est vrai qu’il n’avait pas l’air parfaitement dans son élément, le Baty. Le fait qu’il ressemble à une serpillère usagée de lendemain de cuite n’est pas en cause ; après tout, il s’agit d’un chanteur de stoner originaire de Newcastle. Ce n’est pas non plus le fait que son registre vocal ne consiste qu'en une seule note, ce chant parlé-aboyé à la Helmet étant partie intégrante du style déjanté et déliquescent de Pigs x7.
(Pigs x7, live at KEXP, 2025)
Non, on dit cela surtout parce que le sieur Baty s’est trompé plusieurs fois dans la setlist, pourtant affichée à ses pieds devant les retours, comme le lui indique d’ailleurs gentiment son guitariste en plusieurs occasions. Ainsi, Baty peut passer une minute à introduire une chanson qui ne sera finalement pas jouée car non prévue dans le set, et de repartir de plus belle sur ladite chanson avec un « Fuck ! » retentissant.
Bref, un super concert, très authentique dans l’esprit punk, avec toutefois une pleine maîtrise par le groupe des ralentissements de tempo, tous les musiciens donnant alors l’impression d’enfoncer ensemble le même clou, avec un effet très communicatif sur nos nuques de spectateurs.
On termine ce reportage en retournant sur la scène Temple pour le concert le plus inclassable du Hellfest 2026, celui d’Oranssi Pazuzu. Déjà passés au Hellfest en 2012 et 2018, les Finlandais sont méconnaissables à chaque fois, tant ils font entre-temps évoluer leur musique. Difficile de décrire cette dernière avec les catégories génériques habituelles, mais on dira que c’est un peu comme la rencontre entre Tangerine Dream et Burzum, avec un univers visuel et thématique proche du black metal, mais un instrumentarium qui fait surtout la part belle aux claviers et aux sampleurs, chaque musicien ayant le sien et s’en servant d’abondance.
Le tout présente une dimension noise affirmée, mais on pourrait également penser au drone metal, au krautrock, voire au jazz (notamment au niveau de la rythmique). Très peu de mélodies ou de structures identifiables, on est vraiment face à du « son organisé », mais pas des petits bruits épars à la Varèse, plutôt un gros magma sonore qui donne l’impression d’être sous l’eau d’une piscine ou dans un cratère en fusion – mais avec des variations.
(Oranssi Pazuzu, live @ Ferrailleur, 2017)
Voilà, je crois qu’on est allés jusqu’au bout de ce que les mots peuvent exprimer, débrouillez-vous avec cela, ou regardez la vidéo ci-dessus. Dans le public, certains crient au génie, d’autres ne comprennent pas trop le délire. On n’est pour notre part pas certains de notre évaluation, mais on sait gré au groupe de nous avoir emmené dans un territoire musical aussi original. Une vraie expérience, dans tous les sens du terme.
À l’heure de dresser le bilan de cette édition 2026 du Hellfest, que peut-on dire ? Le festival et son public semblent s’être stabilisés, aussi bien dans l’ampleur de la manifestation (l’énorme jauge à 60 000 personnes par jour semble désormais indépassable) que dans le panachage entre les différents styles de metal, des plus extrêmes aux plus lite. Le festival s’est incontestablement ouvert, dans la programmation comme dans le public, à des sensibilités naviguant aux frontières de la vaste galaxie metal, et c’était peut-être, à un moment, la condition de son développement.
Si nous avons toujours salué cette ouverture au niveau musical, nous avons également pu nous inquiéter, par le passé, de « l’envahissement », par des « touristes » peu concernés par la musique, de ce festival initialement fait par des passionnés et pour des passionnés. Et il est clair que l’audience très puriste des premières éditions s’est inévitablement un peu diluée dans les années 2010, avec la médiatisation croissante autour de cette manifestation. Pour autant, là encore, la tendance ne s’est pas trop accentuée, et le public d’un Hellfest des années 2020 reste majoritairement beaucoup plus mélomane, respectueux des artistes, connaisseur de leur répertoire, que celui de la plupart des autres festivals de musique populaire que l’on a eu l’occasion de couvrir par ailleurs.
Ce respect, les festivaliers se le témoignent aussi entre eux. Au Hellfest, une personne qui vous effleure involontairement s’agenouille immédiatement à vos pieds et vous prie de lui accorder votre pardon pour lui et ses descendants jusqu’à la dixième génération. Quand on compare aux jeudis soirs electro-rave de Dour, où des gens surdosés se mordent entre eux jusqu'à ce que mort s'ensuive sans même s’en apercevoir, c'est sûr que cela change.
Ces sains principes de coexistence (qui ne valent toutefois plus rien du tout dans les wall of death) surprennent toujours les néophytes du Hellfest. Ils sont peut-être aussi liés à la moyenne d’âge élevée de ce festival, lequel doit d’ailleurs prendre en compte cet aspect pour envisager son avenir.
La preuve en est faite désormais : on peut réunir 180 000 personnes et 180 groupes dans un four à ciel ouvert pendant quatre jours, et faire en sorte que tout se passe au mieux, grâce notamment à une organisation aux petits oignons. Il nous a notamment semblé que le festival avait avancé techniquement dans la sonorisation des concerts. Cette dernière, malgré les conditions express avec lesquelles les groupes font leur balance, nous a cette année beaucoup impressionnés.
Cela vaut pour les concerts des scènes Temple, Altar et Valley, où nous avons sans trop de peine atteint notre position favorite, centrés 5 ou 10 mètres devant la console. Mais cela vaut également pour le son des Main Stage, relayé très loin sur le site au moyen de haut-parleurs judicieusement positionnés. Cela nous a permis de profiter d’un peu plus loin, ou de positions plus excentrées, des live très complets de légendes du metal comme Opeth ou Iron Maiden, des prestations farfelues des groupes pour ados des années 1990 Limp Bizkit et The Offspring, ou encore de la prestation « terminale » de Dave Mustaine et de son groupe Megadeth.
(Megadeth, live au Graspop 2026)
Cela sent en effet le sapin pour l’abonnement à vie au Hellfest dont jouit cette formation légendaire du thrash metal (que l’on a l’impression de voir dans le line-up tous les ans depuis 2012), car l’état de santé déclinant du leader-chanteur-guitariste ne lui permet plus d’assurer comme auparavant les registres vocaux et instrumentaux exigeants de titres comme « Holy Wars » ou « Hangar 18 ». Sic transit gloria mundi, et toute cette sorte de choses…
Judas Priest, Black Sabbath, Kiss, etc., à la retraite, la question se pose de savoir qui seront les têtes d’affiche du Hellfest dans dix ans, quand Iron Maiden ne sera plus là non plus pour faire chanter ensemble 30 000 personnes a capella sur « Fear of the Dark » ou « Run to the Hills ». Cette question est liée à celle, plus générale, de l’évolution des musiques et cultures metal, mais en tout cas nous sommes repartis du Hellfest 2026 avec un certain optimisme à cet égard.
Nous avons en effet vu beaucoup de groupes défendre sur scène un album à la fois récent et majeur de leur discographie (pour en rester aux groupes de la Valley : Cult of Luna avec « The Long Road North », Conjurer avec « Unself », Psychonaut avec « World Maker », etc.), plusieurs groupes sur la pente toujours ascendante montrer une maîtrise de la scène qui permettra sans doute à terme de les programmer sur une Main Stage (Sylosis, Cult of Luna), comme l’ont été par le passé des groupes extrêmes comme Emperor, Converge ou Meshuggah.
Et surtout, nous avons vu une programmation avec pas moins de 80 groupes qui ne s’étaient encore jamais produits au Hellfest. Tous ces groupes ne sont certes pas des perdreaux de l’année, mais cela rassure, incontestablement, sur la vitalité de la sphère metal.
L’aventure continuera l’an prochain, avec une édition anniversaire des vingt ans, pour laquelle les organisateurs du Hellfest ont déjà fait des annonces spectaculaires : 10 scènes au lieu de 6 et 300 groupes au lieu de 180. On aura donc l’occasion de manquer encore davantage de groupes que d’habitude !
Le Hellfest et sa programmation de la Valley sur Nonfiction, c'est aussi :
https://www.nonfiction.fr/article-8971-hellfest-2017-jour-2-place-sous-le-signe-du-doom.htm
https://www.nonfiction.fr/article-11758-live-report-hellfest-2023-scene-par-scene.htm