Deuxième volet de notre reportage/pélerinage annuel dans le plus grand festival metal du monde.
Après un premier round consacré à l’existentialisme funèbre des artistes black metal programmés sur la scène Temple, notre équipe de live-reporters au Hellfest transite d’une longueur de piscine (olympique) sur sa gauche pour rendre compte, sur la scène Altar voisine, d’un plateau death particulièrement relevé et réjouissant.
Si, sur la Temple, comme les lecteurs de notre précédent article l’ont compris, cela ne rigolait pas franchement à gorge déployée, en revanche sur l’Altar on pouvait avoir la confirmation que le death metal, malgré son nom un tantinet agressif, constitue un genre profondément joyeux et vitaliste (du moins pour qui accepte la rupture avec les rythmes et les harmonies de la musique dite pop, et qui accepte la violence formelle comme porteuse de sens dans l’expression de la condition humaine).
Prenez par exemple le concert du groupe Decapitated. Quand on se prépare pour aller voir un groupe de death metal polonais, plus proche du brutal death dissonant que du melodeath harmonique, répondant au doux nom de Decapitated, dont un membre est mort lors d’un accident de voiture (l’histoire ne dit pas si la tête s’est détachée du tronc), et dont le dernier disque, Cancer Culture, vitupère à peu près tout de notre époque, on ne s’attend certes pas à une atmosphère de bal-musette. Pourtant les musiciens, emmenés par leur charismatique nouveau hurleur Eemili Bodde venu de la Finlande voisine, et surtout par le riffing incisif et inspiré de leur guitariste-compositeur Vogg, déploient rapidement un live d’une intensité très positive.
(Decapitated, live au Wacken festival 2025)
Après un départ un peu poussif, la sonorisation prend de l’ampleur (un effet crescendo volontaire ?) tout au long d’un set au light show par ailleurs impeccable de bout en bout. On reste bluffé par la maîtrise affichée par le groupe, par cet équilibre paradoxal entre la raideur et le groove qui constitue le Graal dans le death metal technique. Musiciens comme spectateurs, tout le monde se sépare avec de grands sourires après une heure (trop courte) d’un bel échange d’énergie noire. Cerise sur le gâteau, un groupe dont le batteur s’appelle James Stewart ne pouvait que plaire à nos cœurs cinéphiles.
Le plaisir reste au plus haut avec le concert épique des Britanniques de Sylosis, qui évoluent dans un registre plus rond et mélodique, mais surtout totalement brise-nuques (dans le bon sens du terme). Le public de l’Altar ne s’y trompe pas, enchaîne les mosh parts et les circle pits, et fait une ovation à tous les nouveaux morceaux du groupe de Josh Middleton – il est vrai tirés d’un album, The New Flesh, qui fait déjà figure de point d’orgue de leur discographie.
(Sylosis, clip de "All Glory, No Valour", 2026)
Là encore, l’impression de puissance provient avant tout, non pas d’un potentiomètre de volume poussé à 11, mais d’une implacable maîtrise vocale et instrumentale. En tout cas, les musiciens n’étaient pas venus à Clisson pour poser du lino, et si un jour vous voulez hacher du bois en cadence avec quelques milliers de personnes, inviter Sylosis à jouer vous facilitera certainement la tâche, tant les nouveaux titres du groupe sont dynamiques, immédiatement lisibles, pleins de contrastes et gorgés de groove.
L’actualité discographique du groupe Blood Incantation est également brûlante, puisque les Américains débarquent à Clisson pour défendre sur scène un récent album audacieux et fortement acclamé, Absolute Elsewhere. Et c’est peu dire qu’ils se sont parfaitement acquittés de leur tâche, puisqu’au bout de trois quarts d’heure, le chanteur émerge de la fumée et des éclairages en contre-jour qui relèguent les musiciens au rang d’ombres chinoises, et prend la parole pour dire : « That’s it… That was our last album. » Effectivement, les deux très longs morceaux du disque, « The Stargate » et « The Message », viennent d’être joués dans leur intégralité.
(Blood Incantation, live au Best Kept Secret, 2026)
Là encore, on n’a pas vu le temps passer, tant la proposition musicale de Blood Incantation est ambitieuse et diversifiée. Le pari esthétique du groupe consiste en gros à alterner entre des passages death midtempo bien gras à la Morbid Angel, toutes guitares dehors, et des passages progressifs beaucoup plus aériens, intégrant le clavier à l’avant-plan de l’orchestration et des bends de guitare à la Pink Floyd (dont un passage formidable au milieu de « The Message », visible dans la vidéo ci-dessus à partir de la 28e minute).
On peut désormais affirmer que cette proposition artistique de durcissement du space rock passe au moins aussi bien sur scène que sur disque (ce qui ne nous semblait pas gagné d’avance), et même que cela confère à l’expérience de concert une dimension aventureuse, presque déstabilisante, qui en fait toute l’épaisseur (là encore, au bon sens du terme). Il est certain que, pour des oreilles avides de plans instrumentaux intenses et variés, il y avait ici de quoi se régaler en continu.
Que dire alors du menu ultra-copieux servi par les Britanniques de Carcass ? D’abord que l’on se réjouissait de revoir le groupe britannique depuis leur prestation marquante du Hellfest 2014 (chroniquée ici). Ou de les « voir » tout court, en fait, puisqu’en 2014, le sol de la scène Altar n’étant pas bitumé, les mouvements effrénés de la fosse avaient fait naître un épais nuage de poussière qui ne s’était jamais vraiment dissipé, empêchant de distinguer davantage que la silhouette des musiciens, et ajoutant encore à l’atmosphère sauvage du moment.
On voulait voir ? On a été servis, lors de l’arrivée sur scène de Jeff Walker, l’emblématique chanteur-bassiste du groupe, qui débarque en pantalon-chemise comme le chef-comptable d’une enseigne d’électroménager qui sortirait d’une quelconque réunion PowerPoint. Certes, l’habit ne fait pas le moine, et on apprécie toujours quand les artistes metal tranchent sur scène avec les clichés folkloriques, mais pour les grands représentants de ce qu’on appelait jadis le gore-grind, le contraste entre le visuel et la musique est saisissant.
Car dès que Walker commence à chanter (ou plutôt à grogner), on retrouve son inimitable style vocal carnassier. Le son est superbe et nous permet même de distinguer, derrière les riffs endiablés des deux guitaristes (dont le cofondateur du groupe Bill Steer, au look un peu plus metal), ce que joue sa basse, souvent peu audible en live.
S’ensuit une heure de tubes non-stop, avec des compositions pour certaines plus que trentenaires, qui soulèvent toujours, sinon la poussière, du moins l’enthousiasme du public. Walker mène avec humour et conviction ce grand-huit musical, et, entre deux aboiements au micro et deux solos de ses comparses guitaristes, passe son temps à jeter à la populace rassemblée à ses pieds, indifféremment, des bouteilles d’eau et des médiators.
(Carcass, live au Hellfest 2026)
La fatigue d’un troisième jour de festival agissant, on avoue avoir ressenti un peu de lassitude en fin de concert. Si notre état de forme personnel a pu influer sur notre perception, une part de notre éreintement était également due à la richesse et à la vitesse des compositions d’un groupe qui, lui, n’a jamais faibli, mais qui pourrait peut-être « aérer » un peu plus son set. Un live de Carcass demeure en tout cas, en 2026, un lieu de haute technicité et de groove ; définitivement death’n’roll.
L’Altar accueille en fin de festival une autre légende britannique du death metal à tendance grind (vélocité extrême, esprit punk), qui partage d’ailleurs une part de son histoire avec Carcass : certains musiciens sont passés par ces deux groupes qui étaient, à la fin des années 1980, parmi les plus radicaux de la scène metal.
Chez Napalm Death, la radicalité est demeurée constante (là où Carcass a un peu arrondi les angles au fil du temps), et elle est également politique : l’esprit punk s’observe ici dans un engagement vindicatif, très à gauche, résolument antireligieux et antifasciste. On pourrait l’ignorer en assistant au concert, tant les paroles des chansons sont indiscernables pour les oreilles non exercées, mais heureusement le chanteur-aboyeur Mark Greenway ne se contente pas d’arpenter la scène de long en large comme un bouledogue enragé en poussant des borborygmes, il a également la présence d’esprit d’expliquer en quelques mots le thème des morceaux pendant les petits temps de pause que le groupe accorde à son public.
(Napalm Death, live au Hellfest 2026)
Au fond, ces temps de pause, le groupe se les accorde aussi à lui-même, particulièrement en ce dimanche 21 juin. Nous sommes à la fin d’une journée particulièrement torride, et la prestation incandescente de Napalm Death ne contribue certes pas à faire baisser la température. C’est d’autant plus admirable de la part des musiciens que leur grind-death est une musique particulièrement intense et technique, très exigeante en énergie.
Arrive cependant le moment fatidique où, aux trois quarts du set, probablement vaincu par la chaleur (ou par l’alcool, ou par les deux), le guitariste John Cooke déclare forfait, victime d’un malaise. Après quelques minutes en coulisse à faire le point, encouragés par les clameurs d’un public ô combien compréhensif, le groupe annonce qu’il revient, courageusement, pour « deux morceaux ». Ce seront deux morceaux de pur grindcore : durée totale, cinquante secondes !
Sacré final pour le concert que l’on pensait être le plus violent de l’édition 2026… C’était juste avant Mayhem. Mais vous avez déjà lu cette chronique ici.
Le Hellfest, la joie de vivre et le death metal sur Nonfiction, c’est également :
https://www.nonfiction.fr/article-11377-hellfest-2022-canicule-fin-du-monde-et-death-metal.htm