Premier volet de notre reportage/pélerinage annuel dans l'épicentre des musiques extrêmes amplifiées.
De retour sur le site grandiose et kitsch du Hellfest, l’équipe de Nonfiction, légèrement remaniée pour l’occasion, y retrouve : un public massif (60 000 personnes / jour), majoritairement passionné et connaisseur ; une canicule de juin qui rappelle la mémorable édition à 40° C de 2022 (la seule où la consommation d’eau a dépassé celle de bière) ; et enfin une programmation à la fois pléthorique et cohérente, au sein de laquelle on pouvait notamment repérer quelques circuits thématiques : par exemple une journée metal mélodique suédois (Brothers of Metal, Sabaton, Opeth) sur la Main Stage 2 le vendredi, ou encore une journée sludge louisianais (Eyehategod, Down, Corrosion of Conformity) sur la Valley le dimanche.
Au Hellfest 2026, on pouvait surtout observer l’évolution des musiques metal dans ce qu’elle a de plus actuel et de plus stimulant, nombre de groupes venant défendre sur scène un album récent considéré d’emblée par les critiques comme une pièce maîtresse de leur discographie : Absolute Elsewhere de Blood Incantation, The Long Road North de Cult of Luna, Cancer Culture de Decapitated, Memento Mori de Marduk, Liturgy of Death de Mayhem, Muuntautuja d’Oranssi Pazuzu, World Maker de Psychonaut, Ilion de Slift, The New Flesh de Sylosis, Primordial Arcana de Wolves in the Throne Room, etc. Tous ces disques importants nous sont contemporains, certains constituant l’apothéose du style de leurs auteurs, tandis que d’autres explorent des voies fécondes pour les musiques extrêmes de demain.
Tous ces artistes, et bien d’autres encore, sont visibles sur scène en l’espace de quatre jours. Cela nous donne l’impression que, malgré l’âge vénérable d’un certain nombre de têtes d’affiche (Iron Maiden, Megadeth, Anthrax, etc.) et d’une partie non négligeable du public, la culture metal n’est pas faite que de nostalgie, ni de meilleures soupes faites dans des vieux pots. Comme l’Ange de l’Histoire dans le tableau de Paul Klee, cette culture regarde, il est vrai, souvent en arrière vers son passé, mais elle accueille également les vents puissants qui la poussent vers l’avant, vers un avenir à la fois passionnant et inquiétant.
Parmi les grands mouvements qui agitent en profondeur notre monde, le réchauffement climatique n’est pas le plus rassurant, et un festival de plein air en Loire-Atlantique affichant des températures andalouses est une bonne occasion de méditer sur pièces au sujet de ce phénomène et de ses causes. La chaleur extrême a ainsi pour vertu de fournir un cadre sensoriel adéquat pour les artistes évoquant dans leurs chansons le dérèglement climatique et la course en avant de notre civilisation vers son effondrement – les musiques metal ayant, dans ce nouveau millénaire, largement intégré le thème du cataclysme en cours à leur arsenal eschatologique (même si l’organisation d’un festival de musique international n’est pas l’acte le plus décroissant qui soit par ailleurs).
Dans ce contexte torride, les structures décoratives fastueuses du Hellfest démontrent une utilité autre qu’esthétique, en fournissant aux festivaliers accablés des ressources en ombre non négligeables aux heures les plus chaudes de l’après-midi. On était ainsi plus qu’incités à chercher le frais sous le chapiteau de la scène Temple, où pouvait se concrétiser la promesse d’un vent musical glacé grâce aux nappes de tremolo picking des groupes de black metal, un genre particulièrement bien représenté sur cette édition.
On démarre donc la « pause fraîcheur » avec les Norvégiens de Gehenna, très rares en concert, qui ont joué affublés de leurs corpse paints guerriers malgré la température tropicale, et ont livré un live de black mid-tempo d’excellente tenue, lugubre et intense, malgré un passage sur scène dans la clarté du jour (qu’abhorrent en général les groupes de black, qui préfèrent en général les atmosphères nocturnes) et quelques petits problèmes de micro en début de set (c’était en début d’après-midi, l’ingénieur-son devait faire la sieste). Un authentique voyage spatio-temporel dans le son trve black scandinave des années 1990, malgré l’ajout sur ce concert d’une (discrète) claviériste à l’orchestration.
(Gehenna, live au Wacken 2012)
L’histoire du black metal norvégien se poursuit un peu plus tard sur la même scène avec les vétérans du groupe Aura Noir, qui, dix ans après leur dernier passage à Clisson, viennent défendre leur mélange de black et de thrash metal. Dans le sillage de l’album-manifeste Black Thrash Attack (1996), qui alimente pour ses trente ans la majeure partie de la setlist, et avant la grande vague black’n’roll des années 2000, cette mixture avait donné un bon coup de fouet à la scène black à la fin du XXe siècle.
(Aura Noir, live au Hellfest 2016)
Du côté du groupe ukrainien 1914, l’intensité était surtout politique. Comme son nom le laisse entendre, cette formation black/death compose autour d’un concept consistant à exprimer visuellement et musicalement l’expérience de la guerre totale moderne et de ses destructions. Or, du fait de leur nationalité, on peut être désormais certain que, depuis le début de l’invasion de leur pays par la Russie, les musiciens connaissent d’encore plus près ce sujet douloureux.
(1914, live au Motokultor 2024)
Malgré cette pertinence existentielle qui leur vaut le soutien massif de l’assistance, la prestation du groupe mené par le chanteur Dmytro Ternuschak nous a semblé un peu trop linéaire. Peut-être qu’on manque d’appétence pour la musique à programme, ou que la narration du set manquait de relief. Ce n’était en tout cas pas par défaut de solidarité pour la cause (« Fuck war ! Fuck imperialism ! Fuck Putin ! ») ardemment défendue par le groupe ukrainien.
Musique à programme toujours, avec le groupe allemand Non Est Deus, qui se démarque visuellement par une impressionnante scénographie liturgique, incorporant, au-delà du décor de cathédrale miniature et des costumes de papes de l’enfer, toutes sortes de petits rituels religieux dévoyés (communion, flagellation, etc.), exécutés au milieu des morceaux avec une jubilation blasphématoire.
(Non Est Deus au Summer Breeze festival 2025)
Au niveau thématique on est donc dans une dénonciation très théâtrale, par l’absurde, du fanatisme religieux. Au niveau musical, on est face à un efficace black mid-tempo, un brin moins ébouriffant que la proposition visuelle toutefois.
Au moment de la chanson « Fuck your God », nous nous posons tout de même une question, au vu du nom du groupe (« Non est deus » = « il n’y a pas de Dieu ») : du coup, peut-on « baiser » quelqu’un qui n’existe pas ? Un bon sujet pour le bac (ou le black) de philo.
Parce que lorsqu’on nous enjoint à « baiser Poutine », on se dit que ce n’est certes pas gagné d’avance (il doit y avoir pas mal de barrières à franchir pour parvenir à cet objectif, l’homme étant probablement difficile d’accès), mais au moins, cela fait partie des choses potentiellement réalisables dans une vie humaine. Tandis que baiser un Dieu qui n’existe pas, cela semble une impossibilité logique.
À moins bien sûr que le signifiant « Dieu » ne désigne, non pas une entité réelle, mais plutôt, à un niveau plus métaphorique, la dévotion envahissante de ceux qui, loin de vivre leur foi dans la sphère intime et l’acceptation du mystère de la transcendance, font de la religion un prétexte pour imposer dans la sphère publique et politique leurs propres préjugés archaïques. Là encore, rien de nouveau, la dénonciation de l’emprise religieuse sur la société faisant partie des thèmes récurrents du vaste champ metal.
Une autre question est de savoir si une telle approche du live, extrêmement théâtrale, favorise ou au contraire pénalise la concentration sur la musique. Mais depuis Alice Cooper et Iron Maiden (par ailleurs deux groupes programmés sur les Grandes Scènes), cela est un vieux débat dans le metal. D’ailleurs, un peu plus tôt sur la même scène Temple, le groupe suisse Vígljós n’a pas été en reste, avec ses musiciens-apiculteurs médiévaux, affublés de robes de bure blanches et de masques en osier.
À noter que Noise, le chanteur grimé et encapuchonné de Non Est Deus, à l’identité civile tenue secrète, est par ailleurs l’unique membre permanent du groupe Kanonfieber, un projet musical visant à exprimer le cataclysme de… la Première Guerre mondiale (comme 1914, programmé dans la foulée sur la même scène). Cohérence de programmation, on vous dit.
Le niveau monte, en termes musicaux mais également en termes de mercure au thermomètre, avec Wolves in the throne room, un groupe états-unien de black metal atmosphérique qui explore le versant panthéiste du black metal. Quasiment aucun signe extérieur distinctif du black traditionnel (corpse paint, références satanistes) chez ce groupe de l’Oregon qui cultive plutôt le potentiel lyrique et méditatif d’une musique faisant la part belle aux harmoniques en tremolo picking.
(Wolves in the Throne Room, live au Fire in the Mountain 2019)
Un black à la fois progressif (musicalement) et progressiste (thématiquement), mettant en avant la puissance primordiale des éléments terrestres et le rapport profond qui nous lie au vivant, non sous la forme d’un écologisme béni-oui-oui à la We Love Green, mais plutôt par l’expression d’une quête sensorielle et spirituelle en forme de combat à mener, dans un monde livré pieds et poings liés aux catégories perceptives du techno-capitalisme dominant.
L’engagement environnemental des frères Weaver (le guitariste et le batteur) va d’ailleurs au-delà de la scène, avec une vie en semi-autarcie dans les forêts de l’Oregon et une certaine proximité philosophique avec le courant éco-terroriste – ce qui pourrait à terme leur causer quelques problèmes au pays de Donald Trump.
Un groupe qui, au contraire, ne place pas l’harmonie entre l’homme et le vivant au premier rang de ses préoccupations, c’est Mayhem. Mayhem, c’est un peu le groupe de black metal par excellence, celui qui a fait partie des débuts de l’aventure du genre, en a traversé les différentes époques avec leurs lots de controverses (performances scéniques extrêmes, incendies d’église, suicides, assassinats, etc.), et a constamment cherché à en repousser les frontières. Parfois déroutants par leur côté avant-gardiste, leurs disques du nouveau millénaire puisent une grande partie de leur violence, non dans le contenu gore ou « l’ampli poussé à 11 », mais bien dans l’expérimentation musicale.
Là sans doute réside l’explication du mystère par lequel, en toute fin de festival, les Norvégiens parviennent à proposer un concert aussi captivant, tout en étant à ce point constant dans la brutalité. Révélateur de leur refus de la facilité, en termes de setlist, ils ne jouent désormais plus qu’un seul titre (« Freezing Moon ») de leur grand album classique et fédérateur, De Mysteris dom Sathanas (1994) – qu’ils ont dans le passé (tournée de 2017), il est vrai, performé en intégralité sur scène. En 2026, plutôt que de s’assurer ainsi un triomphe aisé, ils préfèrent revisiter l’ensemble de leur discographie, en mettant en avant leurs compositions les plus modernes, celles qui en font un groupe des plus actuels.
(Mayhem, live au Wacken festival 2024)
Quant au folklore scénographique black metal, il est ici précisément circonscrit. Avec son décor épuré et son armée de cordes patibulaire aux t-shirts courts et aux cheveux rasés (le membre originel Necrobutcher à la basse, les nouveaux guitaristes des années 2010, Teloch et Ghul, aux guitares), l’ambiance visuelle est particulièrement dure, froide et martiale.
C’est surtout le chanteur (Attila) qui, naviguant entre le costume de maître de cérémonie funèbre et celui de sergent de la Légion étrangère sur le retour, assure la part excentrique du show, changeant d’accoutrements entre les morceaux avec autant d’aisance que de registres vocaux (cri primal, grognement, gargouillement, vocalise païenne, etc.) au sein de ces derniers, et livrant, comme à son habitude, une prestation singulièrement habitée.
Le résultat, c’est ce que l’Alex d’Orange Mécanique appellerait un « festival d’ultra-violence ». À voir la tête effarée des gens qui revenaient dans l’espace presse après le live des Suédois de Marduk, une heure plus tôt sur la même scène, on ne préjuge pas du fait que celui de Mayhem fût ou non plus brutal – même si la musique des Norvégiens est plus aventureuse et radicale.
On observe en tout cas une nouvelle cohérence dans la programmation du Hellfest, ces deux groupes historiques du black scandinave tournant pour défendre un album (« Memento Mori » pour Marduk, « Liturgy of Death » pour Mayhem) dédié au thème de la condition humaine prise dans son être-pour la-mort.
Cet existentialisme funèbre, traité de façon tout à fait sérieuse et sans surenchère grand-guignolesque, conduit Mayhem à conclure son set par les titres de l’EP… My Death de 1987, aérant ainsi un concert très black metal par des compositions aux relents thrash et punk (qui apparaissent presque guillerettes après ce qui précède), et bouclant ainsi la boucle d’une obsession bien compréhensible (bien que rarement prise en charge de nos jours sur les plans artistique et médiatique) pour le destin implacable qui attend tout être humain.
Derrière les musiciens sont projetées des images photographiques en mémoire à l’éphémère chanteur des débuts de la formation, répondant au nom de… Dead, et que l’on voit bien vivant dans des photos-souvenirs des premières tournées du groupe. Des photos qui datent d’avant son suicide par arme à feu (« Dead » était en effet un nom prédestiné…), et dans lesquelles il est plus à son avantage que sur celle de son cadavre, prise alors par les autres membres du groupe qui en firent, au début des années 1990, une pochette de disque.
Au niveau visuel, on constate donc l’intention du groupe de regarder en direction de son passé historique, tout en continuant à défricher des voies fécondes pour un genre, le black metal, dont il a puissamment contribué à forger l’esthétique classique. Si le principe spirituel et stylistique du black metal consiste en une poétique de l’agression sonore afin de dégager les auditeurs de leurs catégories habituelles d’appréhension de la musique et de les placer en contact avec des puissances violentes et primitives d’ordinaire recouvertes par le processus de « civilisation », alors le concert « terminal » (dans tous les sens du terme) du Hellfest 2026 donné par Mayhem le dimanche soir a parfaitement tenu toutes ses sombres promesses.
Le Hellfest , le black metal, et la canicule sur Nonfiction.fr, c’est aussi :
https://www.nonfiction.fr/article-11758-live-report-hellfest-2023-scene-par-scene.htm
https://www.nonfiction.fr/article-11377-hellfest-2022-canicule-fin-du-monde-et-death-metal.htm