En prenant le jeu pour fil conducteur, Benjamin Gizard et Olivier Coulaux proposent une interprétation originale de l'œuvre de David Graeber.
Une pensée en mouvement
Anthropologue, militant anarchiste et figure du mouvement Occupy, David Graeber appartient à cette catégorie rare d'intellectuels pour lesquels la recherche ne saurait être séparée de l'engagement politique. Depuis sa disparition en 2020, son œuvre n'a cessé de gagner en influence, de Dette. 5000 ans d'histoire à Bullshit Jobs, sans oublier ses travaux sur la bureaucratie, la démocratie ou les origines des inégalités.
Dans David Graeber. Le jeu de l'imagination anthropologique (Michalon, 2026), Benjamin Gizard et Olivier Coulaux, docteurs en sociologie et en anthropologie à l'EHESS, ne proposent ni une biographie intellectuelle au sens strict ni une simple introduction à une œuvre foisonnante. Leur ambition est plutôt de reconstruire l'unité d'un projet théorique dont la cohérence n'apparaît pas toujours d'emblée. Leur hypothèse est que le « jeu » pourrait constituer le principe organisateur d'une pensée attentive à la créativité des pratiques sociales et à leur capacité de transformation.
Ils mettent cette hypothèse à l’épreuve des différents versants de l'œuvre : son rapport à la discipline anthropologique, dans la foulée de la critique du structuralisme, ses enquêtes ethnographiques (non traduites en français), de Madagascar au mouvement altermondialiste, et ses grandes synthèses historiques, de Dette à Au commencement était..., écrit avec David Wengrow.
Une anthropologie des possibles
L'un des intérêts du livre est de montrer que, chez Graeber, l'anthropologie ne consiste pas à décrire des sociétés lointaines, mais à mettre en crise les évidences du présent. L'enquête ethnographique devient un outil critique : elle rappelle que les formes d'organisation économique, politique ou bureaucratique que nous tenons pour naturelles sont le produit d'une histoire et, à ce titre, peuvent être modifiées.
Les auteurs mettent ainsi en lumière la continuité entre les travaux de Graeber sur la dette, la valeur ou la bureaucratie. Tous participent d'un même projet : élargir le champ des possibles politiques en révélant la diversité des expériences humaines.
L'engagement comme méthode
L'ouvrage a également le mérite de ne pas dissocier le chercheur du militant. Loin d'être un supplément biographique, l'engagement anarchiste de Graeber éclaire sa pratique intellectuelle. Refuser les hiérarchies figées et s'intéresser aux formes d'auto-organisation collective relèvent d'une même démarche.
Sans céder à l'hagiographie, Gizard et Coulaux montrent comment cette position a nourri une anthropologie soucieuse de restituer aux acteurs leur capacité d'invention. L'imagination n'est pas ici une faculté abstraite, mais une pratique sociale et politique.
Une synthèse qui assume ses choix
Le format de l'ouvrage impose une forte sélection. Certains débats suscités par les thèses de Graeber, notamment sur le terrain historique ou économique, sont rapidement évoqués. Les travaux de Graeber sur le travail, pourtant décisifs dans sa réception publique, sont presque absents. Les auteurs privilégient une lecture interne de l'œuvre plutôt qu'une discussion des controverses qu’elle a suscitées.
Ce choix a son revers : en privilégiant une logique d’ensemble, le livre tend parfois à atténuer les tensions et les déplacements qui traversent le parcours intellectuel de Graeber. Certains rapprochements ne vont pas de soi, comme entre l'enquête sur la ruralité malgache et celle consacrée au mouvement altermondialiste. Le commentaire des textes prend également un tour parfois abstrait, qui suppose déjà une certaine familiarité avec l'œuvre de Graeber. Enfin, les auteurs partagent largement l'optimisme anthropologique de Graeber sans en discuter véritablement les limites. La capacité des sociétés à inventer de nouvelles formes institutionnelles est ainsi posée comme une ressource politique, davantage qu'elle n'est soumise à l'épreuve des rapports de domination ou des contraintes historiques.
Relire Graeber aujourd'hui
Le principal mérite de cet essai est de rappeler que la pensée de David Graeber ne se réduit ni à une critique du capitalisme ni à une théorie anarchiste. Elle repose sur une confiance méthodique dans la capacité des sociétés à inventer d'autres règles du jeu.
En faisant de l'imagination anthropologique le cœur de leur lecture, Benjamin Gizard et Olivier Coulaux proposent une interprétation stimulante, quoique parfois exigeante. Leur essai rappelle surtout que, pour Graeber, les sciences sociales n'ont pas seulement pour fonction de décrire le monde existant : elles peuvent aussi contribuer à élargir l'horizon des possibles.