Alexander Neumann analyse la propagande nazie comme un système durable, dont les logiques survivraient dans l’industrie culturelle et certains dispositifs médiatiques contemporains.

Il ne s'agit ni d'un travail d'historien, ni d'une étude circonstanciée consacrée à l'élaboration puis à l'inscription de la propagande nazie dans la société du IIIe Reich, pas davantage d'une analyse centrée sur sa dimension violente et exterminatrice. Nous sommes ici en présence d'un ouvrage de philosophe. Son auteur, Alexander Neumann, professeur à l'Université Paris 8 – Vincennes, inscrit sa réflexion dans un dialogue constant avec l'histoire, la sociologie et l'anthropologie. Mais, comme le montre ce livre, il opère surtout un déplacement des notions afin d'éclairer notre propre époque.

Sur le plan théorique, Alexander Neumann a été formé à la Théorie critique par Oskar Negt, disciple de Theodor W. Adorno. C'est dans cette filiation qu'il entreprend une réflexion sur la « propagande nazie », non pour en proposer une nouvelle histoire, mais pour nous aider à en comprendre les mécanismes et, finalement, à nous en dégager.

Au demeurant, que faut-il entendre par « propagande nazie » ? La connaît-on réellement lorsque l'on se contente des quelques images qui lui sont habituellement associées — affiches, slogans, spectacles — ou lorsque l'on affirme simplement qu'elle consiste à soutenir, conforter, étendre et légitimer le régime hitlérien, en dissimulant la réalité des camps et des formes de domination ? Rien de tout cela n'est faux. Mais ces constats demeurent superficiels.

La propagande nazie a pourtant fait l'objet de travaux majeurs retraçant son développement, de sa naissance à son effondrement en 1945. Alexander Neumann en rappelle les principaux traits, soulignant notamment que son idéal était précisément de ne jamais apparaître comme une propagande, mais comme l'expression d'un ordre naturel. À cette fin, elle repose sur quelques principes fondamentaux : privilégier l'image et la parole au détriment de l'écrit et de la presse, substituer le pouvoir de suggestion au débat contradictoire, faire prévaloir le sentiment sur la raison et le divertissement sur l'esprit critique.

Mais là ne réside pas encore l'originalité du livre. Celle-ci tient au fait que le terme de « propagande » désigne ici un système complet d'organisation sociale. L'auteur ne cherche donc pas à retraverser toute l'histoire du nazisme, même s'il en rappelle les principales étapes dans plusieurs chapitres. Il mène une enquête plus ambitieuse, à la fois historique et contemporaine, orientée vers la mise au jour puis la désintégration critique de ce système. En dévoilant l'organisation de la propagande nazie, ses thèmes, ses relais et ses modalités d'action, il en suit également les survivances, les déplacements et les réactualisations, qu'il repère notamment chez Ford, Disney, Elon Musk, certains écrivains ou encore dans la seconde présidence Trump, qu'il considère comme largement ouverte à des thématiques issues de l'imaginaire nazi.

Un système qui survit à sa disparition

Ce n'est donc plus seulement la propagande du nazisme, entendue comme un ensemble de discours, qui est ici interrogée, mais le système propagandiste lui-même : son mode d'organisation du parti, du spectacle, de l'université ou encore du pouvoir économique. Alexander Neumann en montre les incorporations, les récupérations et les prolongements bien au-delà de la disparition du régime hitlérien. Il met ainsi au jour les survivances de certains schèmes d'organisation, les modalités de fabrication des images et des discours, le potentiel idéologique inscrit dans certains objets techniques ou culturels, ainsi que les violences qui peuvent résulter de la réactivation de ces procédés.

L'ouvrage propose ainsi une approche originale des ressources fondamentales de la propagande nazie, en remontant à ses principes organisateurs plutôt qu'à ses seules manifestations visibles. Cette critique minutieuse conduit l'auteur à examiner une longue série d'institutions, d'entreprises ou de responsables qui, bien au-delà des hooligans ou des skinheads, trop facilement désignés comme les seuls héritiers du fascisme, constituent selon lui des portes d'entrée vers des leitmotivs issus de la propagande nazie.

Cette persistance est telle qu'elle conduit à une interrogation : comment avons-nous pu, historiquement comme aujourd'hui, la rendre presque invisible ? Non seulement parce que l'on simplifie souvent les processus ayant conduit à l'installation du régime hitlérien, mais aussi parce que l'on demeure largement aveugle aux mécanismes contemporains qui en prolongent certains aspects. L'influence actuelle de la propagande nazie est ainsi volontiers réduite à quelques individus bruyants ou à quelques groupes marginaux, tandis que sa logique profonde se trouve neutralisée ou oubliée, notamment lorsqu'il est question des camps.

Alexander Neumann insiste également sur la continuité des acteurs. Le système propagandiste a survécu parce que nombre de ceux qui l'avaient conçu ou mis en œuvre ont eux-mêmes survécu à la guerre, souvent en dissimulant leur passé. Industriels, ingénieurs, responsables des médias de masse, du cinéma ou de la télévision ont largement contribué à diffuser des formes de communication où l'oralité et l'image prennent définitivement le pas sur l'écrit.

L'exemple de Volkswagen est, de ce point de vue, particulièrement éclairant. L'auteur consacre des pages précises et solidement documentées au projet initial de la marque : un véhicule pensé pour transporter trois soldats et une mitrailleuse plutôt qu'une famille de quatre personnes, ainsi qu'à la conception même de Wolfsburg, véritable ville-caserne. Il montre surtout combien la collaboration de Ford et son modèle de management occupent une place centrale dans cette histoire.

L'industrie culturelle comme prolongement

L'industrie culturelle n'est évidemment pas en reste. Encore faut-il comprendre que les thèmes de la propagande nazie n'ont jamais été figés ; ils demeurent plastiques, adaptables et, pour cette raison même, efficaces. Goebbels a très tôt compris que la propagande explicitement doctrinale était profondément ennuyeuse. Il a donc cherché à l'intégrer dans des formes de divertissement susceptibles de toucher un public beaucoup plus large. Les films de Leni Riefenstahl, notamment à l'occasion des Jeux olympiques de 1936, illustrent parfaitement cette fusion entre doctrine et spectacle.

L'industrie cinématographique produit ainsi des récits simplifiés, aisément identifiables, dans lesquels le public peut se reconnaître au travers de stéréotypes soigneusement construits. Charlie Chaplin a précisément été l'un de ceux qui ont refusé cette logique, bien qu'il se soit trouvé pris entre un nazisme qui le croyait juif et une Amérique qui le dénonçait comme communiste.

Parce que son ambition est de penser un système, Alexander Neumann étend son analyse à des phénomènes beaucoup plus récents. Il suffit d'observer les discours de certains candidats aux élections législatives de 2024 ou de plusieurs élus de 2026 pour voir réapparaître des procédés rhétoriques comparables. L'un des exemples les plus significatifs, aux yeux de l'auteur, est la transformation contemporaine du thème du « judéo-bolchevisme » en celui de « l'islamo-gauchisme ». Associer un préjugé religieux visant indistinctement les musulmans à une qualification politique dépréciative revient, selon lui, à reprendre le schème fondamental de la propagande nazie en le déplaçant vers un nouvel objet. Plus largement, la haine des Noirs, des femmes, des homosexuels ou des communistes, souvent articulée à l'antisémitisme, traverse de nombreux discours.

Pour penser ces continuités, Alexander Neumann mobilise le concept d'« industrie culturelle », élaboré au sein de l'École de Francfort par Adorno, Benjamin, Kracauer et leurs contemporains. Cette notion lui permet d'établir des liens entre le fordisme, les industries cinématographiques et le modèle hollywoodien, tout en revenant sur les compromissions de Disney avec le nazisme ainsi que sur les préjugés racistes, antisémites et sexistes qui lui sont largement attribués et documentés.

L'auteur multiplie d'ailleurs les exemples — dirigeants d'entreprise, chefs d'État, papes, philosophes, écrivains — afin de montrer que les formes de persistance de la logique propagandiste traversent des domaines très divers de la société contemporaine.

Les complaisances contemporaines

L'analyse s'étend enfin aux médias. Selon Alexander Neumann, la propagande nazie a inventé une manière nouvelle de privilégier la parole orale et l'image, en s'appuyant sur l'efficacité charismatique des grands meetings, tout en corrigeant progressivement leurs limites. Au cœur de ce dispositif réside un principe simple : l'absence de réponse possible, de participation ou de débat. Cette structure autoritaire se retrouve aujourd'hui, selon lui, dans l'organisation même des grandes plateformes numériques qui dominent les réseaux sociaux.

À cette critique s'ajoute celle du racisme constitutif des propagandes modernes. L'auteur revient aussi bien sur le racisme nazi — en passant notamment par Konrad Lorenz — que sur les différentes formes de racisme biologique héritées des préjugés coloniaux et toujours actives aujourd'hui.

Enfin, il montre que la mode demeure elle aussi un vecteur privilégié de diffusion de références ou de messages pouvant s'apparenter à l'imaginaire nazi, souvent dissimulés derrière des stratégies de dénégation ou de réécriture. Zara, rappelle-t-il, a ainsi été condamnée pour certaines références au franquisme. À cela s'ajoutent les analyses consacrées à Fanta, Dior, Coco Chanel, Gallimard, Le Figaro et à bien d'autres exemples, qui témoignent, selon l'auteur, de la diffusion persistante de certains schèmes propagandistes dans l'ensemble des sphères sociales.