Dans cet essai de « fiction scientifique », Magali Reghezza-Zitt projette son lecteur en 2055, dans un monde parvenu à la neutralité carbone.

Magali Reghezza-Zitt, maîtresse de conférences à l’École normale supérieure, connue pour ses travaux sur les risques et la résilience, a été membre du Haut Conseil pour le climat entre 2019 et 2023. Cette même année, elle a publié une Documentation photographique sur L’anthropocène. Dans son nouvel essai intitulé Bienvenue en 2055. Dans un monde neutre en carbone, Magali Reghezza-Zitt se livre à un exercice délicat de « fiction scientifique ». C’est ainsi qu’elle le caractérise, pour se démarquer de la science-fiction. Par bien des aspects, cela s’apparente à de la prospective, dans le sillage de ce que faisait Gaston Berger dans les années 1950 : à quoi ressemblera notre vie future ? On pourrait aussi y voir une forme de géohistoire futuriste : quel sera notre monde en 2055 ?

Magali Reghezza-Zitt part du principe que, sans disposer de boule de cristal, l’avenir n’est pas pour autant un parfait inconnu. Le rapport Meadows en 1972, puis les rapports du GIEC régulièrement publiés depuis 1990, ont proposé des scénarios pour l’avenir en fonction de la situation présente, des tendances qui se dessinent au fil des décennies et des hypothèses proposées par des spécialistes. La grande différence entre l’ouvrage publié par Magali Reghezza-Zitt et tous ces rapports tient fondamentalement au ton, très personnel, très incarné, très sensible. C’est un livre rédigé à la première personne, celui d’une femme qui se projette dans trente ans, et qui nous parle du monde dans lequel, grand-mère de 77 ans, elle vit désormais.

On est très loin du Que sais-je ? publié par Jean Fourastié en 1953 et intitulé : La civilisation de 1975, et dont la conclusion débutait ainsi : « La science n’a pas pour objet de décrire ce qui devrait être, mais ce qui est, était et sera. Ainsi, la science économique n’a pas pour objet de décrire ce que les hommes doivent faire ; elle doit étudier l’évolution économique passée et en déduire les probabilités de l’évolution future. La science ne dit pas ce que les Gouvernements doivent faire, mais ce qui, quoi qu’ils fassent, a les plus grandes chances de résulter de leur action. »

Une démonstration incarnée

La science sert ici de socle pour une réflexion qui la dépasse en embrassant la vie concrète. À la première lecture, on pourrait peut-être reprocher à Magali Reghezza-Zitt une certaine subjectivité, voire une intimité déplacée ou inutile. Pourtant, ce livre, par cette voix à la première personne, cherche précisément à convaincre, concrètement, qu’il faut changer notre mode de vie et qu’il faut le faire, non pas dans cinquante ans ou dans cent ans, mais à l’échelle de notre vie, à l’échelle d’une génération, pour que nos petits-enfants vivent autrement. Ce livre veut donner de l’espoir dans un temps où l’éco-anxiété pourrait nous étouffer et nous paralyser. Il faut donc prendre le titre au sérieux : Bienvenue en 2055 – en tout cas, c’est bien l’intention de Magali Reghezza-Zitt.

L’autre force de ce livre est sa clarté. Magali Reghezza-Zitt déploie ses qualités pédagogiques pour rendre accessible l’ensemble des travaux scientifiques sur le sujet. C’est un livre savant sans en avoir l’air. Elle ne fait pas la leçon à son lecteur, mais en se fondant sur ses connaissances, elle cherche à lui redonner les clés d’agir, pour le climat et la société. Quand certains historiens rappellent que le passé contenait d’autres futurs possibles, Magali Reghezza-Zitt souligne que le futur n’est pas écrit et qu’entre utopie et dystopie, il y a peut-être la place pour un avenir non pas radieux, mais meilleur que d’autres.

Ni utopie ni dystopie

Ainsi, parmi les scénarios présentés par le GIEC, Magali Reghezza-Zitt en retient un, qui n’est d’ailleurs pas le plus pessimiste : celui d’un monde neutre en carbone. Et elle le décrit, elle raconte ce que c’est d’habiter ce monde, à l’aune du territoire de la France hexagonale, même si l’horizon terrestre n’est jamais loin. Cinq chapitres en présentent différentes facettes, le sixième revient sur aujourd’hui.

Magali Reghezza-Zitt débute par un tour d’horizon de cette vie décarbonée : l’effondrement de l’exploitation des ressources fossiles, la fin du plastique, la production alimentaire en circuits courts, la baisse de la consommation de viande et de poisson, le rééquilibrage de l’alimentation, la transformation des mobilités, plus collectives, plus douces, la végétalisation des villes et le retour de la nuit, le renouveau des campagnes… Conciliante dans ses propos, elle essaye de rendre cette vie concrète, sans brusquer. Ce n’est pas un livre révolutionnaire, mais la tentative de montrer qu’un changement radical est autant possible que nécessaire.

Nécessaire, car en 2055, le climat sera plus chaud : +2° C – cela pourrait être davantage encore si les émissions ne diminuent pas. Il y a la nostalgie des glaciers disparus, mais surtout les dangers de cette chaleur qui pèse sur les plus vulnérables, l’assèchement des stocks d’eau, les difficultés de la végétation à s’adapter aux hivers plus doux, aux sécheresses l’été. Au-delà, ce sont toutes les transformations écosystémiques, à l’échelle du monde, dont la géographe dresse ici le tableau.

Au cœur de tout cela, elle ne pouvait faire l’impasse sur la question énergétique, un débat qui cristallise les tensions au sein de l’opinion publique. Si l’abandon des énergies fossiles est la priorité, la solution miracle n’existe pas et Magali Reghezza-Zitt envisage plutôt un mix entre énergies renouvelables, énergie nucléaire et baisse de la consommation. De ce point de vue, elle se rapproche de Jean-Marc Jancovici, qui avait fait le choix de la bande dessinée pour essayer de vulgariser   . Le quatrième chapitre approfondit la décarbonation de l’industrie, de l’agriculture et du transport. Le récit repose toutefois sur une ellipse : comment en est-on arrivé là ? On ne le sait pas trop. On aurait aimé en savoir davantage sur la trajectoire, même si le livre n’a pas vocation à être un programme politique pour les trois prochaines décennies.

Le cinquième chapitre prend un peu plus de recul avec une réflexion autour de l’idée de sobriété. Magali Reghezza-Zitt revient sur la critique, qu’on voudrait évidente, sur l’idéal de croissance. Il faudrait, selon elle, arrêter d’agiter le chiffon rouge de la décroissance : « le moins n’a jamais été l’ennemi du mieux », rappelle-t-elle. Lutter contre le superflu, le gaspillage, les inégalités peut être un projet de société. Sans le dire, elle a en réalité quitté la géographie. Ce qu’elle décrit n’est pas seulement un mode de vie imposé par la nécessité. Il est porteur de normes, de valeurs qui sont celles de l’autrice, et qu’on peut totalement partager. Vouloir le bien commun n’est pas un programme si banal, car il est des acteurs qui s’opposent manifestement à ces changements.

De la nécessité impérieuse de bifurquer, maintenant

Le sixième chapitre revient au temps présent : pourquoi ça bloque ? L’irrationalité, le doute, la fabrique du mensonge sont autant de facteurs de l’inaction contemporaine. Il y a une stratégie délibérée d’obstruction de la part d’entreprises dont les intérêts sont menacés par la décarbonation. Elle le dit et son lecteur le sait. Le « rassurisme », le technosolutionnisme, le comportementalisme (« la faute aux gens ») empêchent d’aborder de front le problème et la bifurcation politique qui s’impose. Et c’est peut-être là que le livre de Magali Reghezza-Zitt pourrait sembler atteindre sa limite : comment, politiquement, rendre cette révolution possible ? Elle ne le dit pas. Pas explicitement du moins ; car en réalité, ce livre n’est pas qu’une fiction de géographie futuriste.

Le choix de la narration rétrospective, un an avant les élections présidentielles, n’est pas anodin. Tout ce texte est en réalité politique : un choix, à la fois individuel et collectif, existe pour infléchir les décisions politiques vers tel ou tel avenir. La question est : sommes-nous prêts à assumer les conséquences présentes de ce que nous voudrions comme monde futur pour nos petits-enfants ? Derrière les belles illustrations de Marc Bati, il y a un texte qui, doucement, défend une insurrection morale.