Pierre Singaravélou propose dans ce court essai une réflexion sensible sur l’écriture de l’histoire, entre autobiographie intellectuelle, critique de l’européocentrisme et expérience du monde.

Pierre Singaravélou est aujourd’hui professeur d’université à la Sorbonne et British Academy Global Professor au King's College de Londres. Il est connu pour avoir publié de nombreux ouvrages, dont on pourra retenir Tianjin Cosmopolis : une autre histoire de la mondialisation (2017), Pour une histoire des possibles : analyses contrefactuelles et futurs non advenus, avec Quentin Deluermoz (2016), ou Le Magasin du Monde : la mondialisation par les objets du XVIIIe siècle à nos jours, codirigé avec Sylvain Venayre (2020). L’ouvrage qui paraît chez Verdier est un petit livre. À moins de cinquante ans, Pierre Singaravélou y retrace son parcours, l’entrelacement de son histoire personnelle et de sa pratique de l’histoire du monde. Le texte s’apparente à une égohistoire, sans en être une, au sens académique du terme. Il est issu d’une conférence donnée le 1er août 2024 au Banquet du livre, à Lagrasse, dont le thème général était : « Penser et regarder ailleurs ». C’est donc la transformation d’une causerie d’été en un essai littéraire.

Des bribes d’histoire personnelle

Le récit n’est pas chronologique, on découvre donc cette histoire par quelques allusions. Pierre Singaravélou est le fils de Singaravélou, professeur de géographie à l’université – d’un père qui n’a qu’un prénom, ou qu’un nom, associé à un dieu, frère de Ganesh dans le panthéon hindouiste : le choix de son arrière-grand-père, en pèlerinage lorsqu’il a appris la naissance de son petit-fils. Pondichéry, qu’il visite en 1984, fait partie des anciens comptoirs français, jusqu’à la rétrocession à l’Inde en 1962 ; mais de l’émigration en France, Pierre Singaravélou ne parle pas. On comprend juste qu’il a vécu un temps aux Antilles, puis qu’il a grandi à Gradignan, dans la banlieue bordelaise. En fait, il le dit quelque part, reprenant Pierre Bourdieu : il faut se méfier de l’« illusion biographique », donner du sens a posteriori à une vie, et en l’occurrence à une trajectoire qu’on pourrait juger brillante.

Pierre Singaravélou s’attarde volontiers sur les albums de La vie privée des hommes, collection créée par Pierre Miquel en 1977, et notamment sur la couverture de l’album Au temps de la découverte des Amériques, réalisé par Philippe Paraire et Michael Welply. Mais cet album date de 1991 – il n’était plus tout à fait un enfant –, et d’autres avant ont dû marquer son imagination, comme celui paru dix ans plus tôt, en 1981, Au temps des Mayas, des Aztèques et des Incas, qui proposait un véritable décentrement. Cependant, dans ces jeux d’influence à l’âge où la curiosité ouvre des fenêtres sur le monde, on ne saura pas si Pierre Singaravélou, comme beaucoup de sa génération, a été marqué par les Mystérieuses Cités d’or, ce dessin animé franco-japonais diffusé en France à partir de 1983, qui mêlait invitation au voyage dans un ailleurs mêlé de fantastique, histoire par le bas, à hauteur d’enfants, et discours décolonial, où les conquistadors avaient systématiquement le mauvais rôle, ainsi que la Malinche, dépeinte comme véritable traîtresse.

L’histoire des possibles

Pierre Singaravélou rappelle sa lecture des «  livres dont vous êtes le héros  » pour expliquer son intérêt pour la what if history, ce champ historiographique auquel peu d’historiens en France se sont intéressés, probablement à tort. Cette exploration des ramifications du passé a donné lieu à un ouvrage, Pour une histoire des possibles, coécrit avec Quentin Deluermoz. Les uchronies, récits imaginés d’un passé non advenu à partir d’une bifurcation historique, sont envisagés non comme de futiles jeux de l’esprit, mais au contraire comme des laboratoires réflexifs. C’est à la fois stimulant, intellectuellement, pour sortir du simple récit et sonder les hypothèses explicatives, et foisonnant sur le plan de l’imagination. Pierre Singaravélou le rappelle à propos de la colonisation française de l’Inde : « Qu’ils inspirent ressentiment ou nostalgie, ces rêves et chimères, espoirs et craintes, possibles évanouis et projets inaboutis façonnent l’histoire telle qu’elle est advenue, si bien que nul chercheur ne devrait les ignorer. »

L’histoire décentrée

La question du décentrement s’est d’abord traduite par des travaux sur la colonisation. Mais il n’en parle pas vraiment. Pierre Singaravélou s’attarde davantage sur sa lecture d’Edward Said, qui aurait conforté sa réflexion sur l’altérité, sur l’écriture de l’histoire et sur la nécessité de s’affranchir de tout nationalisme méthodologique. Comme l’écrit Achille Mbembe, qu’il cite, « si l’on devait appliquer les postulats de la théorie postcoloniale à la France, par exemple, on dirait que, depuis la traite des esclaves et la colonisation, il n’y a pas d’identité française ou de lieux français de mémoire qui englobent simultanément l’ailleurs et l’ici. En d’autres termes, l’ailleurs est constitutif de l’ici et vice versa. » L’histoire coloniale, aujourd’hui, ne peut que conduire à interroger la question de l’histoire française et à déconstruire un roman qui ignorerait sa dimension mondiale. Or, comme Pierre Singaravélou le dénonce, combien existe-t-il en France de chaires d’enseignement de l’histoire de la Chine ou de l’Inde ?

Surtout, on appréciera sa critique des programmes scolaires, lorsque « l’attention des élèves [était] accablée par l’histoire de la France, dont la litanie d’événements et la cohorte de grands personnages trahissent le point de vue parisien ». Le roman national, depuis, a sans doute perdu un peu de son importance, avec la reconnaissance de la traite et de l’esclavage grâce à la loi de 2001, avec l’introduction de l’Afrique subsaharienne en 2008… Tout cela est resté, toutefois, assez timide, reconnaissons-le ; et, pourrait-on ajouter, bien fragile. L’écriture des programmes d’histoire est très politique et pourrait être substantiellement revue au gré des élections futures.

L’histoire mondiale

Il n’y a pas d’histoire possible, aujourd’hui, sans prendre en considération le monde. C’est le titre du livre. Mais de quel monde s’agit-il ? Pierre Singaravélou évoque son émerveillement, enfant, pour les planisphères accrochés aux murs des classes. Le monde serait bien à comprendre ainsi comme la totalité de l’espace terrestre, offerte à la contemplation en un seul regard, ce que nul dispositif scriptural ne permettrait pour embrasser l’histoire humaine. Ces cartes, surtout celles d’ailleurs, sont un support de choix pour interroger notre manière de regarder le monde, comme ces cartes à bâtonnets du Pacifique.

De fait, c’est vers les objets que son attention s’est portée : « plus petits dénominateurs communs entre toutes les sociétés de la planète, [les objets] permettent d’appréhender les circulations matérielles, économiques et culturelles entre les différentes régions du monde, y compris celles réputées sans écriture et sans archives. » Cela a donné lieu à un livre, coécrit avec Sylvain Venayre : Le Magasin du monde.

La pulvérulence des histoires est un choix, celui d’échapper à « un métarécit hors sol, désincarné et téléologique de l’uniformisation progressive de la planète aboutissant irrémédiablement à la mondialisation actuelle ». En cela, Pierre Singaravélou se démarquerait quelque peu d’une histoire globale, dont l’expression même semble le gêner. Il interroge même la pertinence des notions employées et sur leur validité pour écrire l’histoire du monde. La confrontation avec la pluralité des cultures « interroge radicalement notre rapport au temps et à l’espace, mais aussi toutes les catégories de l’entendement  ».

De fait, il l’affirme clairement : « nous envisageons le monde moins comme une échelle d’analyse que comme une expérience ». Il y aurait sans doute là une dimension phénoménologique à conceptualiser et à explorer. De ce point de vue, ce petit livre, par son écriture sensible, donne corps à cette expérience sensorielle du monde, de « l’alose de printemps fondante sur son lit d’oseille » à « l’étrangeté des odeurs et des bruits entêtants de la maison » à Pondichéry en passant par les dunes qui s’étirent le long de l’Atlantique ».

Nonobstant, la notion de monde peut-elle se définir uniquement comme une juxtaposition d’ailleurs, comme le tissage de récits multiples et discordants ? Le refus de l’abstraction, la défense d’une histoire par le bas, à hauteur des hommes et des femmes, défendu également avec une grande finesse par Romain Bertrand, n’empêchent-ils pas de penser et de définir ce que serait un monde et de considérer le Monde comme objet ? On ne trouvera rien sur ce qui constitue les différentes dimensions de l’humanité d’aujourd’hui : le globe, la planète, le Monde. Car Pierre Singaravélou se méfie de ce qui pourrait n’être qu’« une ultime ruse de l’ici pour subjuguer – au sens propre – l’ailleurs  ». Dans ce plaidoyer pour l’ailleurs, qui n’est pas sans rappeler la xénologie défendue par Sanjay Subrahmanyam lors de sa leçon inaugurale au Collège de France en 2013, on pourrait déceler une conception kantienne du Monde comme champ clos des migrations humaines où l’histoire doit savoir accueillir l’autre. C’est donc presque à une histoire reclusienne, où le centre serait partout et la circonférence nulle part, que nous invite Pierre Singaravélou, une valse à mille temps où l’historien et l’historienne doivent incessamment faire un pas de côté, et tourner, tourner, tourner, pour regarder le monde différemment. Ce qu’il écrivait déjà en 2017 avec Fabrice Argounès : « Si l’on admet l’existence de plusieurs “centres” du monde, cela signifie que l’histoire doit s’écrire à partir de différents points de vue. »