L’ouvrage analyse les politiques envers les espaces ruraux, entre héritages anciens et recompositions récentes, en critiquant les lectures simplistes et l’absence de vision globale.

L’ouvrage publié par la Plateforme d’observation des projets et stratégies urbaines (POPSU) est un petit recueil de quatre textes qui interrogent la fracture, trop binaire, entre France des villes et France des champs, et l’approche, trop simpliste, des espaces ruraux, entre misérabilisme et idéalisme naïf.

Les petites villes à l'agenda politique

Dans le premier texte, Renaud Epstein, qui est professeur des universités en sociologie à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, retrace l’histoire récente d’un changement survenu dans la politique d’aménagement du territoire : le lancement en 2020 d’un programme intitulé « Petites villes de demain » (PVD).

Alors que pendant des décennies, l’objectif politique avait été de réduire les inégalités territoriales, la remise en cause des politiques redistributives du keynésianisme spatial au début du XXIe siècle, en France comme ailleurs en Europe, a profondément modifié les orientations de l’aménagement du territoire. Elle a conduit à promouvoir les espaces les plus compétitifs et les plus attractifs dans un contexte de concurrence internationale, à commencer par les métropoles. Jusqu’à ce qu’émerge un « problème », analysé par Renaud Epstein au prisme de la grille élaborée par William Felstiner, Richard Abel et Austin Sarat : naming, blaming, claiming (identifier, reprocher, revendiquer).

La prise de conscience du désintérêt public pour les petites villes résulte de la mobilisation de plusieurs acteurs, dont l'Association des petites villes de France (APVF), qui réunit les villes de 2 500 à 25 000 habitants. Celle-ci a relayé et prolongé la dénonciation faite par la Fédération des maires des villes moyennes (FMVM) à l’encontre de la révision générale des politiques publiques entreprise en 2008 et de la dégradation de l’offre de santé, de l’enseignement supérieur, des services ferroviaires. À partir de 2011, le Sénat multiplie les rapports, notamment « Ruralités : une ambition à partager », en 2019. Ensuite, à partir du milieu des années 2010, plusieurs organisations HLM critiquent l’absence de prise en compte des problèmes spécifiques dans les territoires en déclin.

Parallèlement, des acteurs du commerce comme la fédération Procos alertent également sur la dévitalisation des centres des villes moyennes. La Caisse des dépôts tente d'y répondre dès 2016 par le programme expérimental « Centre-ville de demain ». Plusieurs articles sont alors publiés, notamment dans Le Monde, sous la plume d’Olivier Razemon, auteur par ailleurs en 2016 de Comment la France a tué ses villes. Mais c’est peut-être davantage la victoire du Front national dans une douzaine de villes moyennes en 2014 qui met le problème des villes petites et moyennes à l’agenda politique. Deux programmes sont ainsi adoptés : « Action cœur de ville », en 2018, pour les villes moyennes, puis « Petites villes de demain » (PVD), en 2020, pour les petites villes. Mais, pour Renaud Epstein, « on peine encore à discerner un schéma d’ensemble, une vision et un projet de l’État pour les territoires ».

L’extrême droite, un vote rural ?

En quelques figures, Olivier Bouba-Olga, professeur des universités en aménagement de l’espace et urbanisme à l’université de Poitiers, revient ici sur le premier tour des élections législatives de 2024 afin de déterminer quels facteurs permettraient d’expliquer le vote pour l’extrême droite : des facteurs spatiaux (densité, centralité, accessibilité), macro-territoriaux (régions) et sociaux. Une analyse attentive aux catégorisations spatiales le montre : les territoires plus ruraux, moins centraux et à plus faible accessibilité votent davantage pour l’extrême droite, mais jusqu’à un certain seuil seulement ; ensuite, cela diminue. « L’accessibilité à un niveau suffisant de services et d’équipements peut être considérée comme un élément explicatif potentiellement important des différences de vote. » Autre facteur explicatif : la région d’appartenance des communes. De fait, les scores moyens sont particulièrement importants entre l’Île-de-France ou la Bretagne et la région PACA. Enfin, on ne doit pas oublier que des différences géographiques peuvent résulter d’effets de composition. De ce point de vue, dans chaque commune, la part de diplômés de CAP, BEP ou équivalent a une valeur explicative non négligeable du vote d’extrême droite.

Pour Olivier Bouba-Olga, ces trois grilles doivent être combinées pour dépasser le schéma binaire opposant rural et urbain, même si elles ne suffisent pas à expliquer les résultats. La dernière carte, qui représente les écarts au modèle qu’il a élaboré, est de ce point de vue particulièrement intéressante, car en eux-mêmes, ces écarts disent quelque chose : ils ne sont pas disposés au hasard, mais dessinent des continuités géographiques qui restent à analyser.

On serait tenté d’ajouter que ce qui manque à cette lecture est du sens : peut-on comprendre le lien entre, d’une part, l’écart mesuré en termes de distance aux services et de réussite scolaire, et, d’autre part, le vote d’extrême droite, comme l’expression d’un ressentiment — ou plus simplement d’un sentiment d’injustice ?

La continuité des politiques d’aménagement des ruralités

De son côté, Monique Poulot, membre de l’UMR Lavue (Laboratoire, architecture, ville, urbanisme, environnement), interroge les politiques actuelles au prisme de l’histoire de l’aménagement rural, qui a lui-même succédé à l’aménagement agricole au cours des années 1960, et son constat est très réservé sur une quelconque nouveauté de cette « rural mania ». Au fil des décennies, le discours reste globalement le même : moderniser des espaces qui apparaissent en retard. Le dernier plan mis en œuvre, en 2024, en est l’illustration même : Zones France ruralités revitalisation (ZFRR). L’absence de politique globale, la mise en concurrence de pôles, la limitation de la question écologique aux espaces des parcs naturels régionaux ne permettent pas une approche systématique.

Recomposition des politiques territoriales

Dans le dernier texte, Hélène Reignier, professeur des universités en aménagement de l’espace et urbanisme à Aix-Marseille Université, réinterroge l’aménagement des territoires dans un pays où les paysans n’ont définitivement plus la place qu’ils ont eue pendant des millénaires, rappelant la diversité des espaces : « campagnes des villes » périurbaines, « campagnes agricoles et industrielles » productives, « campagnes vieillies à très faible densité »… Pour elle, il importe surtout d’identifier les trois facteurs qui ont contribué à déstabiliser les petites villes et les territoires ruraux. Tout d’abord, l’accroissement des vitesses de transport et des circulations a pour conséquence de court-circuiter les petites villes et ainsi de « démailler » le territoire. Ensuite, la révision générale des politiques publiques, à partir de 2007, y a réduit les services publics, et n’a été que partiellement contrebalancée par l’Agenda rural de 2019. Enfin, on observe une décroissance urbaine consécutive à la fois à la désindustrialisation et au déclin démographique.

Contrairement peut-être aux textes précédents, Hélène Reignier voit dans cet enjeu du maintien des petites polarités productives et de services l’enjeu majeur des divers programmes existants : « Action cœur de ville », « Petites villes de demain », zonage France ruralités revitalisation. Le souci, d’après elle, se trouve dans des sujets encore orphelins de toute politique publique : l’agriculture elle-même, dans la perspective d’une transition vers un modèle qui tiendrait compte du réchauffement climatique, qui serait plus respectueux de l’environnement, bref, qui serait moins dépendante du capitalisme financier ; les espaces ruraux périurbains, qui constituent un entre-deux mal identifié.

Ce court ouvrage d’une centaine de pages a l’intérêt de mettre en perspective les préoccupations contemporaines pour les espaces ruraux dans la perspective historique de plus d’un demi-siècle d’aménagement du territoire. On retrouve également de façon plus ou moins explicite une double critique : celle, très directe, à l’encontre de Christophe Guilluy, essayiste connu pour son ouvrage La France périphérique ; et une autre critique, à demi-mot, envers Jacques Lévy, dont les travaux n’ont eu de cesse de réduire l’urbanité à une sorte d’idéal-type paré de toutes les vertus. Entre les grandes métropoles urbaines, les espaces agricoles productivistes et les parcs naturels, il existe une multitude d’espaces hybrides d’urbanité et de ruralité qui méritent davantage d’attention de la part des pouvoirs publics, et ce non pas dans le cadre de programmes ponctuels, mais dans celui d’une politique nationale ambitieuse.

Petite remarque pour finir : l’usage de la notion de ruralité en lieu et place d’espace rural, qui n’est pas propre à l’autrice, interroge. Il s’agit d’un glissement regrettable d’un mot exprimant une qualité, une essence, aux réalités qui présenteraient cette caractéristique. Ce n’est pas le seul cas où on observerait cette évolution. Il semble que le terme « vulnérabilité » connaisse la même évolution dans la géographie contemporaine. Cela semble être une source de confusion, car il y a un mélange entre l’objet empirique et les propriétés qui lui sont attribuées. Ruralité est un concept fort permettant de penser ce qui fait ou non le rural, et non un simple équivalent d’espace rural.