Pour Georges-Henri Soutou, la dégradation des relations russo-occidentales résulte des errements de l’après-guerre froide.
La guerre en Ukraine a brutalement dissipé l’espoir d’un arrimage de la Russie post-soviétique au monde occidental. Cette fracture s’inscrit cependant dans une histoire longue, faite de déceptions, de malentendus et d’occasions manquées. C’est en tout cas la thèse que défend l’historien des relations internationales Georges-Henri Soutou, dans La grande rupture. De 1989 à nos jours (Tallandier, 2024, réédition actualisée 2025), qui prolonge des réflexions entamées dans La guerre de Cinquante Ans. Les relations Est-Ouest (1943-1990) (Fayard, 2001).
Au cœur de ce nouvel ouvrage, une idée centrale : le délitement des rapports entre Russie et Occident ne relève pas d’un basculement soudain mais procède d’une « gestion calamiteuse » de l’après 1989. Loin de souscrire à une lecture moralisante ou téléologique des relations russo-occidentales, Soutou privilégie ici une analyse des rapports de force et des perceptions réciproques entre Russes, Américains et Européens depuis plus de trente ans. Refusant de céder au fatalisme, l’auteur esquisse également des pistes qu’il espère voir faciliter le retour du dialogue entre des mondes qui semblent ne plus se comprendre.
Entre Europe et Asie
Appréhender la spécificité des relations russo-occidentales suppose de les considérer sur le temps long. Pour Soutou, ces rapports pâtissent de ce que la question de l’appartenance de la Russie à l’Europe n’a jamais été véritablement tranchée. Si Pierre le Grand a initié un mouvement de rapprochement vers l’Ouest à la fin du XVIIe siècle, nombreuses sont les élites européennes et russes à interroger, dès cette époque, l’européanité de la Russie.
Ces controverses, qui tiennent à la géographie, aux caractéristiques politiques (tsarisme, maintien du servage) et aux spécificités culturelles (langue, alphabet, orthodoxie) de ce pays-continent, se font particulièrement vives au XIXe siècle. Pour Soutou, le regard que portent les Occidentaux sur leurs voisins oscille régulièrement : considérés comme européens durant la majeure partie du XIXe siècle, ils sont renvoyés à une sorte d’altérité asiatique dès que des crises éclatent (guerre de Crimée, révolution de 1917). À la même époque, en Russie, occidentalistes, slavophiles, panslavistes puis eurasistes débattent de l’identité profonde de leur pays.
Ces disputes perdent de leur intensité au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La guerre froide, tout en achevant d’éloigner l’URSS de l’Occident, les relègue en effet au second plan.
Le temps des mirages
La chute du mur de Berlin et la réunification de l’Allemagne ont permis d’envisager une conversion de la Russie aux normes, aux institutions et aux standards économiques occidentaux. À l’Ouest, l’époque est à l’optimisme : le 11 septembre 1990, le président George H. W. Bush proclame l’avènement d’un « nouvel ordre mondial », fondé sur le droit et la coopération internationale. Deux mois plus tard, l’URSS renonce à s’opposer à la résolution 678 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui autorise le recours à la force et contraint l’Irak à se retirer du Koweït. Au même moment, Gorbatchev signe la Charte de Paris et déclare vouloir transformer son pays en une véritable démocratie (une ambition contrariée par la dissolution de l’Union soviétique, officiellement prononcée le 26 décembre 1991). En 1992, le politiste américain Francis Fukuyama publie La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, un essai dans lequel il prophétise la propagation mondiale du libéralisme.
Et les faits semblent, un temps, lui donner raison. Boris Eltsine, premier président de la nouvelle fédération de Russie, tente en effet de poursuivre l’œuvre réformatrice de Gorbatchev. Ce projet, entravé par de nombreuses difficultés (baisse de la natalité, effondrement du PIB, production en berne, inflation, chômage, corruption, privatisations anarchiques, résistances du complexe militaro-industriel, de l’administration et des services secrets), est d’abord soutenu par les Occidentaux, qui conservent à la Russie son siège au Conseil de sécurité et lui permettent d’intégrer le FMI puis le G7 (lequel devient G8 en 1998). En 1994, Eltsine aurait même obtenu de Clinton l’engagement de ne pas étendre l’OTAN vers l’Europe de l’Est.
La fin de l’utopie libérale
Cette tentative de « greffe libérale », ainsi que la nomme l’auteur, fait cependant long feu. Les ambitions d’Eltsine se heurtent à des oppositions internes et s’accommodent difficilement de la complexité administrative de la fédération, où républiques et districts autonomes contestent parfois l’autorité du pouvoir central. L’intervention de l’OTAN en ex-Yougoslavie à partir de 1995, perçue comme une ingérence, la reprise des négociations relatives à l’intégration de plusieurs pays d’Europe orientale dans l’Alliance atlantique, au mépris des promesses américaines, ainsi que la crise économique de 1997, qui frappe durement l’Asie, achèvent de discréditer l’Occident aux yeux de nombreux Russes.
C’est dans ce contexte qu’Eltsine, fatigué, vieilli et de plus en plus critiqué, choisit de faire de Vladimir Poutine le chef de son gouvernement. En décembre 1999, celui-ci le remplace à la tête de l’État. Devenu président, il s’est ingénié à noircir le bilan de son prédécesseur, lequel avait pourtant permis à la Russie de rompre avec le totalitarisme.
Hésitations occidentales
Les rapports qu’entretiennent l'Occident et la Russie poutinienne ont considérablement évolué au cours du dernier quart de siècle. Reste à savoir si la politique suivie par Moscou s’inscrit dans le cadre d’un plan cohérent depuis 1999 ou si elle s’est adaptée aux orientations géostratégiques occidentales.
Encore faut-il garder à l’esprit que ces orientations ont beaucoup varié. De fait, Américains et Européens n’ont pas toujours porté le même regard sur la Russie. Au gré des changements de majorité, les Américains se sont montrés tantôt conciliants, tantôt offensifs, ne rechignant pas à s’immiscer dans les affaires de sécurité européenne. L’Union européenne, quant à elle, n’est jamais vraiment parvenue à définir une ligne claire à l’égard de sa voisine. Ces hésitations s’articulent à des questions plus vastes, touchant à la nature même de l’Union : quelles sont ses limites ? Doit-elle devenir une « euro-puissance » ou demeurer dans le giron américain ? Dans quelle mesure peut-elle influer sur la démocratisation du continent ? Peut-elle sortir de la dépendance aux hydrocarbures russes ?
Le moins que l’on puisse dire, c’est que ces atermoiements n’ont pas permis aux Russes de se faire une idée précise des intentions occidentales. Parvenu au pouvoir, Poutine a d’abord adopté une posture de relative ouverture à l’égard de l’Ouest. Cette attitude se muera en défiance puis en franche hostilité à partir de 2003.
Vers la rupture
Car si le nouveau président s’emploie, dès le début de son premier mandat, à rééquilibrer la politique étrangère de son pays en direction de la Chine, de l’Inde et de la Corée du Nord (Soutou y voit l’une des conséquences des frappes otaniennes sur la Serbie, que les Russes condamnent), il s’attache également à soigner ses relations avec les Occidentaux. Poutine accueille ainsi favorablement l’élection de George W. Bush à la présidence des États-Unis. Après les attentats du 11 septembre 2001, il se revendique même « occidental » et met à la disposition des Américains plusieurs bases d’Asie centrale. Pour le maître du Kremlin, l’invasion de l’Afghanistan par l’US Army prouve que Washington se range aux vues de Moscou quant au danger que constitue l’islamisme. Réunis en Italie en 2002, diplomates russes et occidentaux réfléchissent même à l’opportunité d’intégrer la Russie à une architecture de sécurité globale, susceptible de s’étendre « de Vancouver à Vladivostok ».
Le projet achoppe néanmoins sur la façon dont les États-Unis gèrent la crise irakienne de 2002-2003 et, surtout, sur le soutien apporté par les Occidentaux aux « révolutions de couleur » ukrainienne et géorgienne. Les Russes, en effet, considèrent que ces pays appartiennent à leur « étranger proche », un ensemble d’États sur lesquels ils estiment devoir exercer une influence. En 2006, lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, ils ne ménagent plus leurs critiques : en s’ingérant dans les affaires de l’Europe orientale et du Caucase, les Occidentaux se rendent coupables d’interventionnisme. La même année, Moscou et Pékin décident de renforcer l’Organisation de coopération de Shanghai, conçue de manière à garantir la sécurité de l’Asie centrale. Deux ans plus tard, au sommet de l’OTAN de Bucarest, une proposition d’adhésion est adressée à l’Ukraine et à la Géorgie sans qu’aucun calendrier, toutefois, ne soit fixé. Soutou voit dans cette demi-mesure une erreur stratégique car elle crée une zone tampon instable sans offrir de protection réelle à ces pays. En août, l’intervention russe en Géorgie participe encore à distendre les liens entre l’Ouest et la Russie. L’opération est interprétée en Occident comme la manifestation d’un durcissement de la politique étrangère russe et de la mue autoritaire du régime poutinien. En 2011, la rupture est consommée : les Russes, qui avaient accepté que les Occidentaux interviennent en Libye, s’estiment floués lorsque Français et Britanniques décident de renverser le régime de Muammar Kadhafi. L’aide apportée par la Russie au régime de Bachar el-Assad durant la guerre civile syrienne scelle ce divorce.
Selon Soutou, le monde n’est pas pour autant entré, depuis cette date, et comme le prétendent certains observateurs, dans une nouvelle guerre froide. L’auteur rappelle que ce conflit s’inscrivait encore dans l’ère des idéologies universalistes, tandis que la situation, aujourd’hui, oppose plutôt l’Occident à un « Sud global », organisé autour de grandes puissances autoritaires.
Tragédie ukrainienne
Dans les années 2010, le discours poutinien verse dans l’injure et le dénigrement systématiques. Réputé proche de l’idéologue Alexandre Douguine, le président se fait volontiers le relais d’une vulgate assimilant l’Occident à une civilisation prédatrice, perverse et décadente.
Cette rhétorique prend des accents clairement agressifs lorsque survient la première crise ukrainienne. Le conflit, dont Soutou rappelle les « racines profondes » (place de l’Ukraine dans l’imaginaire russe, identité composite du pays, statut de Sébastopol), éclate en 2013, quand le président ukrainien Ianoukovytch renonce à un accord d’association avec l’UE. Il n’en faut pas plus pour que des milliers d’Ukrainiens pro-européens envahissent la place Maïdan, à Kiev. Pour Moscou, ces manifestations participent d’un coup d’État orchestré par les services occidentaux. La réponse est immédiate : en quelques jours, les Russes s’emparent de la Crimée, laquelle est officiellement annexée en 2014. À Minsk, en 2015, Français et Allemands se posent en médiateurs du conflit. Leur objectif, comme ils le reconnaîtront par la suite, consiste alors à donner à l’Ukraine le temps de s’armer.
Car la confrontation paraît inéluctable. Pour Poutine, les puissances atlantiques vacillent : ébranlées par la crise de 2008, largement absentes du dossier syrien et fragilisées par l’essor des populismes, elles ne disposent plus des moyens de s’opposer aux vues du Kremlin. À l’automne 2021, les services américains considèrent que l’armée russe s’est mise en ordre de bataille. Début 2022, Moscou reconnaît l’indépendance des républiques russophones de Donetsk et de Lougansk. C’est l’acte inaugural de l’« opération militaire spéciale », déclenchée en février de la même année. Rapidement, toutefois, l’armée russe patine et échoue à prendre Kiev. Le conflit se transforme alors en guerre d’usure, associant haute technologie et tactiques archaïques. La capacité de résistance ukrainienne, clairement sous-estimée par Poutine, s’explique, selon l’auteur, par la combativité des défenseurs et l’aide prodiguée par l’Ouest. Quatre ans après le début du conflit, la situation semble bloquée : si l’armée russe progresse timidement, ses pertes sont lourdes. Selon Soutou, la « surchauffe » économique du pays pourrait même conduire Poutine à infléchir ses objectifs de guerre. Pour l’heure, aucune tentative de négociation n’a cependant abouti.
Un futur incertain
Pour Soutou, rien n’est envisageable à court terme pour sortir de cette impasse : les positions se sont par trop radicalisées et tout compromis semble impossible. Une défaite de Poutine et la chute de son régime ne déboucheraient pas nécessairement sur un rapprochement, les Russes n’ayant aucune raison mécanique de s’aligner sur l’Occident. Reste à repenser le rôle d’institutions comme l’OSCE et à corriger certaines erreurs du passé, comme celle qui a consisté à ne pas tracer de frontières respectueuses des réalités linguistiques entre l’Ukraine et la Russie après la Première Guerre mondiale.
La tâche, titanesque, supposerait d’examiner des dossiers vieux d’un siècle, que la fenêtre ouverte en 1989 n’a pas permis de traiter. Pour l’auteur, la responsabilité en revient aux deux camps et se paie, aujourd’hui, par ce qu’il appelle sombrement le « troisième suicide de l’Europe ».