En partenariat avec l'APHG, retour sur 10 livres qui se démarquent par la qualité de leurs analyses, leur travail sur les sources ou leur participation au renouvellement des questionnements.

1. Notre coup de cœur du trimestre : Bénédicte Savoy, 1815, le temps du retour, Paris, La Découverte, 2026.

De 1794 à 1812, la France révolutionnaire et impériale s’est emparée de milliers d’œuvres d’art et de livres précieux dans les pays occupés, dirigés vers le Louvre et la Bibliothèque nationale. Le palais du Louvre, alors dénommé musée Napoléon, se constitue ainsi une immense collection, justifiée par le fait que la France révolutionnaire s’estime héritière de la Grèce démocratique. Plusieurs œuvres célèbres sont ramenées vers Paris comme Les noces de Cana de Véronèse et le quadrige de la basilique Saint-Marc volés à Venise. Avec Waterloo et le congrès de Vienne, les pays spoliés réclament la restitution de leur patrimoine, mais face aux émissaires étrangers, les conservateurs français usent de subterfuges plus ou moins grotesques pour empêcher la restitution (par exemple, utiliser l'argument du risque de dégradation du tableau de Véronèse pendant son transport). La plupart de ces œuvres finissent par être rendues et participent dès lors au socle permettant l’émergence des mouvements nationaux. Au-delà d’une analyse fine des restitutions, Bénédicte Savoy nous permet d’épaissir notre compréhension de ce moment décisif que fut l’année 1815.

2. Édith Thomas, Louise Michel, Paris, Gallimard, coll. «  NRF Biographies  », 2026.

Les éditions Gallimard publient une nouvelle édition de la biographie de Louise Michel par Édith Thomas, parue en 1971. Si l’institutrice a depuis été l’objet d’ouvrages plus aboutis, le travail d’Édith Thomas a longtemps été la référence. C’est d’ailleurs une biographie croisée des deux femmes que Michelle Perrot propose en guise de préface. La lecture confirme, s’il en était encore besoin, la difficulté de l’exercice biographique, puisque Louise Michel fascine autant qu’elle rebute Édith Thomas. La quantité d’archives mobilisées et le volume de l’ouvrage de cette chartiste ont impressionné, mais aussi inquiété son éditeur de l’époque, Pierre Nora, trouvant le manuscrit trop dense. Édith Thomas nous plonge au plus près de l’action de Louise Michel mais nous amène aussi à saisir les interrogations de l’auteure sur son propre engagement dans le Parti communiste. La plume vive d’Édith Thomas permet de retrouver une figure mise en avant lors de la cérémonie d’inauguration des Jeux Olympiques de Paris, régulièrement proposée pour rejoindre le Panthéon et pourtant méconnue par une grande partie de la population française.

3. Clément Thibaud, 1815. Fin de l’âge des révolutions, Paris, PUF, coll. «  Une année dans l’histoire », 2026.

Dans ce quatrième opus de la collection « Une année dans l’histoire », l’historien Clément Thibaud propose de replacer l’année 1815 dans un contexte global. L’année est certes marquée par la victoire de la Septième Coalition à Waterloo et la restauration de l’ordre monarchique en Europe avec le congrès de Vienne, mais en élargissant le spectre sur l’espace euro-américain et en menant une comparaison avec les sociétés africaines, asiatiques et océaniques, l’auteur propose de penser 1815 davantage comme une étape dans l’âge des révolutions que sa fin. L’un des points les plus stimulants est la redéfinition apportée à la clé de lecture manichéenne révolution/contre-révolution, puisque des esclaves réclament leur libération au nom du roi et de la religion alors que des communautés amérindiennes résistent aux réformes libérales portées par les nouveaux États hispano-américains. En ce sens, et c’est là toute la force de l’ouvrage, l’année 1815 constitue d’abord et avant tout un processus de politisation qui s’étend à l’échelle mondiale.

4. Colette Zytnicki, Le cas Bugeaud. Les violences de la conquête coloniale en Algérie, Paris, Tallandier, 2026.

L’histoire tragique de 1830 à 1962 est souvent mise en avant et parfois tronquée dans les échanges tendus entre Alger et Paris ces dernières années. Si la guerre d’indépendance a longtemps été au centre des débats, la conquête, l’occupation et les violences qui les ont accompagnées suscitent désormais une attention accrue et sont parfois au cœur de polémiques, comme l’an dernier, quand le journaliste Jean-Michel Apathie a déclaré sur RTL que la France avait fait des centaines d’Oradour en Algérie. L’historienne Colette Zytnicki propose ici un livre dense sur le maréchal Bugeaud, soit la personnification des enfumades et des violences perpétrées contre les populations algériennes dans le cadre de la guerre menée notamment contre l’émir Abd el-Kader, sous la monarchie de Juillet. Pour cela, elle a dépouillé les courriers échangés entre le gouverneur général et le ministre de la Guerre, puis l’ensemble des correspondances officielles. Elle s’appuie aussi sur les articles et la correspondance privée de Bugeaud. Au-delà de l’action de l’homme sur place, la réflexion la plus novatrice se trouve dans la façon dont il a pu garder son poste aussi longtemps et ce malgré son impopularité dans la presse et les dissonances politiques avec son ministre de tutelle, le maréchal Soult, et Guizot.

5. Arnaud Miranda, Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de géopolitique  », 2026.

Les éditions Gallimard lancent une nouvelle collection avec la revue en ligne, désormais incontournable : Le Grand Continent. L’ouvrage d’Arnaud Miranda en constitue le premier opus. Les « Lumières sombres » ou la « néoréaction » désignent le mouvement de droite radicale qui s’est développé sur Internet depuis les années 2000. Plusieurs penseurs, devenus chefs de file du mouvement, ont vu l’élection de Donald Trump en 2024 comme une aubaine et la possibilité de faire de la Maison-Blanche un laboratoire, avant de diffuser leur paradigme dans le reste du monde. Curtis Yarvin apparaît comme l’un des personnages centraux de cet écosystème. On lui doit notamment l’acronyme RAGE (Retire All Government Employees), l’expression de Red Pills ou encore l’idée d’un reset qui faciliterait l’arrivée d’une contre-élite au pouvoir. Au fil des pages s’accentue la présence de milliardaires comme Peter Thiel, qui estime que la démocratie et la liberté sont incompatibles, et qui a financé l’ascension de JD Vance. Les idées néoréactionnaires et les milliards sont devenus les deux mamelles de cette contre-culture qui menace les fondements mêmes de la démocratie étatsunienne et fustige les démocraties européennes. Une lecture indispensable pour les programmes d’EMC, d’HGGSP et de manière plus globale pour identifier les menaces traditionnelles et nouvelles de l’ultradroite.

6. Sylvain Kahn, L’Europe : un État qui s’ignore, Paris, CNRS Éditions, 2026.

Les crises du Brexit, du Covid et la guerre en Ukraine ont illustré et témoignent encore de la solidité de l’UE, voire de l’Europe. Sylvain Kahn propose une lecture pour le moins stimulante de cet organisme supranational, souvent stigmatisé, qui s’est construit à rebours de la volonté des citoyens des États membres. C’est, selon l’auteur, le 21 juillet 2020 que l’Europe devient un État lors du sommet européen le plus long de l’histoire quand les pays membres décident d’un plan de relance de 750 milliards d’euros. La définition de l’UE s’avère complexe puisqu’elle n’est pas « un super État qui se substitue aux 27 États membres qui le composent ; mais un État qui les inclut au sens où cet État c’est eux ». C’est donc une entité originale, une sorte de nouvel État dont le socle repose sur la négociation et la superposition des souverainetés. Cet essai de géohistoire permet de relire l’histoire de la construction européenne, puis de saisir, dans une géopolitique bouleversée par les ambitions des prédateurs, les atouts incontestables de cette structure inédite et originale.

7. Daniel Feldmann, Le pétrole dans la Seconde Guerre mondiale, Paris, Passés Composés, 2026.

À grand renfort d’archives britanniques, allemandes et françaises, l’historien Daniel Feldmann relit la Seconde Guerre mondiale au prisme des enjeux pétroliers. C’est un récit passionnant qui donne une nouvelle perspective aux plus grands faits d’armes du conflit. On apprend ainsi que les réserves allemandes en pétrole sont loin d’être critiques en 1940, puisque l’État nazi rationne drastiquement sa population tandis que la rapidité des campagnes de Pologne, de Norvège et de France a permis une consommation inférieure aux prévisions, soit un tiers de moins pour la Luftwaffe. Autre information éclairante : l’Empire nippon voit une formidable opportunité en 1940, quand le Royaume-Uni doit se concentrer sur la défense de son territoire, pour s’emparer du Sud-est asiatique. En réponse, les États-Unis privent peu à peu l’archipel de toute exportation de pétrole. C’est à ces rapports de forces, dans lesquels interviennent les entreprises, les États et les populations, qu’est consacré ce solide travail.

8. Luciano Canfora, La grande guerre du Péloponnèse. 447-394 av. J.-C., Paris, Perrin, 2026.

Le concept de « piège de Thucydide », forgé par Graham Allison, a suscité un nouvel intérêt pour les écrits de l’historien grec, mais aussi pour la guerre du Péloponnèse, certains voyant les États-Unis dans le rôle d’Athènes et la Chine dans celui de Sparte. Au-delà d’un récit chronologique du conflit entre la puissance maritime athénienne et la puissance terrestre spartiate, le livre propose une analyse dense des alliances, des aspects diplomatiques et de la guerre, tout en développant des analogies, pas toujours pertinentes, avec des conflits de l’époque contemporaine. L’analyse du texte de Thucydide, mais aussi de l’homme apparaît comme l’un des aspects les plus réussis de l’ouvrage, sans négliger le travail de Xénophon, et ce que celui-ci doit au premier.

9. Laurent Le Gall et Philippe Lagadec, La République du vent. Essai sur le drapeau et le dévoilement politique, Paris, Anamosa, 2026.

Le 27 novembre 2015, le président François Hollande suggère aux Français d’orner leur logement d’un drapeau, en hommage aux victimes des attentats du 13 novembre. Cet appel constitue le point de départ d’un ouvrage original et stimulant des chercheurs Laurent Le Gall et Philippe Lagadec, tourné autour d’une question des plus simples au premier abord : « Pour vous, qu’est-ce qu’un drapeau ? » Le résultat s’avère impressionnant, puisque les auteurs ont récolté 125 entretiens, dont la retranscription s’étend sur 2000 pages. L’un des intérêts du livre réside dans le fait que le drapeau tricolore soit devenu l’étendard de l’extrême droite au point que certains lui préfèrent des drapeaux régionaux, dont le drapeau breton (l’enquête a été conduite en partie dans la région). Une partie des témoins souligne en effet la crainte symptomatique d’être assimilé aux partis d’extrême droite s’ils venaient à arborer le drapeau français. Cette enquête passionnante nous amène à réfléchir sur les drapeaux nationaux, régionaux et européen. Elle montre aussi qu’au-delà des significations et ressentis multiples donnés aux drapeaux, 94,5 % des personnes interrogées se disent choquées si un drapeau est brulé. Les tableaux statistiques de l’enquête proposés en fin d’ouvrage constituent en ce sens un objet d’étude des plus précieux. En définitive, une enquête passionnante que tout professeur d’EMC peut mobiliser sur plusieurs thèmes pour que chaque citoyen puisse se réapproprier ce symbole fort.

 

10. Thomas Cirotteau, Lucie Malbos et Éric Pincas, Vikings. Enquête sur les femmes des terres gelées, Paris, Tallandier, 2026.

L’histoire des Vikings a le vent en poupe ces dernières années. Regain d’intérêt auquel a fortement contribué l’historienne Lucie Malbos, en mettant l’accent sur les hommes et les femmes qui ont forgé cette histoire. L’ouvrage a été rédigé dans la continuité du documentaire Vikings. La saga des femmes. Ce travail accessible au plus grand nombre a le mérite d’accorder une place importante aux sources et notamment à l’archéologie, illustrant la présence des femmes dans le quotidien et leur influence qui s’étend dans la plupart des domaines. Si l’historiographie a par exemple longtemps mis en avant le travail viril des hommes pour construire les navires, de l’abattage des arbres à l’assemblage de la coque, les voiles étaient probablement tissées par des femmes. L'ouvrage trouve le juste équilibre entre la rigueur scientifique, l’utilisation de nombreux exemples pour donner vie à ces femmes et quelques illustrations, y compris des cartes indispensables, pour éclairer un sujet qui a longtemps été ignoré.