Visiter Venise en 1520 et s’immerger dans la réalité quotidienne de l’une des villes les plus puissantes d’Europe.
À travers l’itinéraire d’un crieur public, Claire Judde de Larivière, professeure d’histoire médiévale à l’Université Toulouse Jean Jaurès et spécialiste de Venise, invite le lecteur à plonger dans l’histoire bouillonnante de la Sérénissime en 1520, en en explorant, rue par rue, les réalités économiques, politiques et sociales.
Nonfiction : Tout au long du livre, le lecteur est invité à suivre l’itinéraire de Pasqualin Durazin, crieur public, chargé en janvier 1520 par les autorités vénitiennes d’annoncer une nouvelle loi. Pouvez-vous expliquer quelle démarche vous a guidée pour construire, à partir de ce personnage, une histoire de Venise et les sources que vous avez mobilisées ?
Claire Judde de Larivière : Mon intention était d’inviter les lecteurs et lectrices à un voyage dans le passé, en écrivant un livre qui pourrait faire office de machine à remonter le temps. Il est pensé comme une déambulation à Venise au début du XVIe siècle, permettant de découvrir les lieux et les espaces dans lesquels les hommes et les femmes de l’époque habitaient, travaillaient, interagissaient au quotidien, se déplaçaient, se divertissaient… Bref, un portrait choral de la ville dans toute sa densité urbaine et sociale.
Toutefois, ce qui plaît aux lecteurs de livres d’histoire, ce sont justement les histoires qu’on leur raconte ; c’est-à-dire des narrations qui reconstituent des événements, qui montrent des personnages en action, qui détaillent des faits. Or, l’histoire sociale permet rarement cela, puisqu’elle est d’abord un récit ou une analyse des affaires routinières et quotidiennes d’une société donnée.
C’est là que la tournée de Pasqualin Durazin en janvier 1520 m’est apparue comme un bon ressort narratif. Pasqualin est un crieur public qui est mandaté par les Sages aux eaux et les Provéditeurs à la Santé, deux magistratures qui produisent un règlement commun, au début de l’année 1520, pour garantir l’hygiène et la salubrité publiques. Pendant presque un mois, dans 80 lieux, le crieur a pour mission de répéter l’interdiction de déverser les eaux usées dans l’espace public. Sous la pluie et dans le froid, il réalise ainsi une longue tournée dans toute la ville et c’est son parcours que l’on suit au fil du livre. On l’accompagne d’une paroisse à l’autre, on chemine sur ses traces, on regarde par-dessus son épaule, on observe la ville avec ses yeux, on écoute ce qu’il entend.
J’ai fait le choix d’organiser les chapitres en fonction des lieux dans lesquels il s’arrête, ce qui me permet de décrire, raconter et analyser de nombreux aspects de la vie quotidienne vénitienne : la langue de la proclamation publique, la configuration des groupes sociaux, l’organisation des pouvoirs, le rôle de l’Église, les interactions au sein du voisinage ou encore ce que les gens mangent ou la façon dont se déroule le Carnaval. Pour ce livre, j’ai fait la synthèse de mes propres recherches dans les archives vénitiennes, que je fréquente depuis 30 ans. Je m’appuie sur les documents que j’ai trouvés et étudiés, comme des procès criminels, des testaments, des inventaires après décès, des sentences judiciaires, des requêtes au pouvoir, des lois et des règlements. J’ai aussi repris et restitué les recherches récentes des nombreux spécialistes de la ville et de la lagune, qui depuis une vingtaine d’années ont considérablement renouvelé notre connaissance de nombreux aspects de la société vénitienne. Grâce à leur expertise et à leurs travaux, mais aussi à mes propres recherches, je reconstitue ainsi les contours de la vie quotidienne à Venise au Moyen Âge et pendant la Renaissance.
De ce crieur, vous écrivez qu’il est « un travailleur de la rue, dont l'activité consistait à battre le pavé, à occuper l'espace public, à baliser ces lieux fréquentés par tous et ouverts à tous de ces proclamations et de ses observations ». Quelle est la place de l’oralité dans la société vénitienne ? Comment penser ceux qui l’écoutent et reçoivent son message ?
Au Moyen Âge, les sociétés sont définies par des rapports tout à fait spécifiques à l’oralité comme aux pratiques de l’écrit. D’un côté, il faut considérer que les gens avaient un accès limité à la lecture et à l’écrit, même si cela dépendait bien sûr des contextes sociaux et culturels spécifiques. Dans les villes italiennes comme Venise ou Florence, aux XIVe et XVe siècles, les hommes capables de lire étaient bien plus nombreux que dans les espaces ruraux ; les hommes avaient également davantage accès à l’apprentissage de la lecture que les femmes. En général, les habitants des grandes villes avaient un usage pratique de l’écriture et de la lecture, utiles pour leurs affaires quotidiennes, leur travail, la gestion de leurs affaires familiales. Cela dit, la communication du pouvoir aux habitants passait principalement par l’oralité. Les grandes institutions vénitiennes informaient les habitants, hommes et femmes, natifs et étrangers, résidents et gens de passage, des décisions qu’elles prenaient en ordonnant aux crieurs publics de faire des proclamations dans la ville.
Il y avait environ 50 crieurs à Venise à l’époque de Pasqualin Durazin, qui travaillaient pour les différentes institutions, et qui proclamaient quotidiennement les lois et règlements. Il y avait deux lieux dédiés au cri public, à San Giacomo, la place qui s’ouvrait au pied du Pont de Rialto, ainsi qu’à San Marco. S’y trouvaient deux colonnes sur lesquelles les crieurs se hissaient pour que leur voix porte plus facilement. On peut voir encore aujourd’hui ces colonnes : à Rialto, sous la forme d’un homme bossu portant un fardeau sur ses épaules et devant l’église de San Marco, à l’angle sud, une colonne trapue de porphyre rouge. Lorsque les magistrats voulaient que leurs décisions soient entendues du plus grand nombre, ils ordonnaient aux crieurs de se rendre directement dans les différents quartiers de la ville. Ils pouvaient aussi cibler des paroisses ou des voisinages spécifiques, en fonction des problèmes à régler.
Les crieurs se faisaient la voix du pouvoir, et leur performance donnait lieu à des interactions passionnantes à étudier, de vrais moments de communication politique où les habitants écoutaient les décisions, en discutaient, les commentaient, protestaient parfois. C’est une interaction de ce type que j’ai étudiée dans un livre précédent, La révolte des boules de neige. Murano face à Venise, 1511 (Fayard, 2014), en analysant comment le crieur public de la petite île de Murano ne parvint pas à réguler l’agitation populaire au moment d’un rituel important. Chaque proclamation dessinait donc un moment de communication politique, et la tournée de Pasqualin Durazin en janvier 1520 permet de suivre l’une d’entre elles dans son contexte.
L’ouvrage s’accompagne, dans chaque chapitre, d’une iconographie très riche, notamment les reproductions d’une gravure de Jacopo de’ Barbari. Entre texte et images, au fil du parcours, de paroisse en paroisse, on saisit alors la complexité de la ville : « Venise ressemblait à un poisson […] l'Arsenal formait sa queue, et les deux corps de la ville s'enlaçaient autour du Grand Canal en dessinant les contours arrondis », décrivez-vous. En quoi la géographie et le milieu font-ils de Venise une cité incomparable ? Quelles spécificités urbaines et sociales en découlent ?
Faire de la Vue de Jacopo de’ Barbari un élément central du livre était important, car cette gravure datée précisément de 1500 nous donne des informations majeures sur l’organisation urbaine de l’époque. C’est une vue à vol d’oiseau, qui ressemble également à un plan à l’échelle (même si la question des proportions et de la projection est complexe), sur laquelle les historiens ont beaucoup écrit. Le livre propose au fil des pages des détails de cette gravure, qui permettent de zoomer sur les quartiers, les places, les canaux. Les lecteurs peuvent ainsi se représenter la ville telle qu’elle était à l’époque, observer la construction des maisons, la configuration urbaine, l’entrelacs des canaux et des ruelles, la distribution des grands édifices religieux ou civils.
C’est une façon d’illustrer les spécificités vénitiennes qui, d’un point de vue urbanistique, se déclinent à plusieurs niveaux. D’abord dans le lien étroit entre terre et eau, ville et lagune, rues et canaux. Venise, on le sait, est une ville d’eau, et la gravure de Jacopo de’ Barbari permet de voir combien la ville est en osmose avec la lagune qui l’entoure. Si la ville paraît ici spécifique, il faut néanmoins rappeler que beaucoup de grandes villes de l’époque entretenaient justement un lien fort avec un espace aquatique : la mer dans des grands ports comme Gênes ou Marseille, un fleuve comme le Tibre à Rome ou la Seine à Paris, un réseau de canaux comme dans les villes flamandes ou Milan. De très nombreuses grandes villes du Moyen Âge étaient ainsi définies par leurs rapports à l’eau.
Dans le cas de Venise, la présence des canaux, l’intégration à la lagune et l’ouverture sur la mer Adriatique créaient les conditions et contraintes spécifiques de la construction urbaine, et avaient également des conséquences sur la texture sociale. Par exemple, je raconte dans le livre comment de nombreuses activités économiques étaient déterminées par l’exploitation des ressources de la lagune : les pêcheurs bien sûr qui élevaient et pêchaient poissons et coquillages, mais aussi les teinturiers qui utilisaient l’eau des canaux pour teindre et laver les tissus ou encore les bateliers qui transportaient les passagers et les marchandises. Les Vénitiens se déplaçaient surtout à pied dans le réseau dense de rues et de ruelles, mais ils étaient obligés d’embarquer pour entrer et sortir de la ville (il faut rappeler que le premier pont routier entre Venise et la Terre ferme, le Ponte della Libertà, date du milieu du XIXe siècle, pont ferroviaire doublé un peu plus tard d’un pont pour les automobiles). Les nobles et habitants fortunés, quant à eux, utilisaient leurs gondoles privées pour se rendre d’un lieu à un autre. Enfin, les marchandises circulaient elles aussi à bord d’embarcations de toutes sortes, et c’était un va-et-vient constant de péniches et autres barques de taille plus ou moins grande, mues par des rameurs ou à la voile, qui garantissait l’approvisionnement quotidien de Venise en nourriture et matières premières.
L’objet du cri est la gestion des déchets. Vous écrivez d’ailleurs que « l'hygiène publique n'était pas qu'une affaire de santé, et dans un environnement aussi fragile que celui de la lagune, la dimension “écologique” du ramassage des immondices était également déterminante ». En quoi Venise est-elle pionnière dans la politique de protection de son milieu ? Quels enjeux soulèvent la gestion des déchets ?
Savoir si Venise est pionnière en matière de gestion de l’environnement est une question qui a beaucoup occupé les historiens ces vingt dernières années qui ont exploré plusieurs aspects majeurs de cette question. Par exemple on sait que les institutions médiévales pensaient la question de l’approvisionnement en bois (pour la construction navale comme pour la construction édilitaire en général), en lien avec les écosystèmes forestiers préalpins et alpins notamment. De la même façon, la gestion de la lagune avait très tôt impliqué des législations pointues visant à organiser le curage et l’entretien des canaux, la gestion des boues et des eaux usées, la surveillance de la prolifération des algues, autant de points dont j’aborde dans le livre.
La question des déchets est au cœur de mon nouveau projet de recherche, et je reviens sur l’organisation du ramassage de ce qu’on appellerait aujourd’hui les déchets ménagers. Ils étaient évidemment bien moins nombreux au Moyen Âge, car on était dans une économie circulaire, où tout était recyclé. Les déchets des uns constituaient les ressources des autres. Mais avec la croissance économique de la Renaissance et la reprise démographique des lendemains de la Peste noire, les détritus quotidiens augmentaient, de même que les déchets artisanaux et les eaux usées. Toutes ces questions faisaient l’objet de l’attention majeure des institutions. Tout l’enjeu était d’éviter que les boues, les eaux usées ou les déchets n’aggravent le phénomène d’ensablement et d’envasement qui menaçait déjà la lagune. De nombreuses législations et règlements avaient été passés en ce sens dès le XIIIe siècle, et de façon de plus en plus régulière et précise à partir du XVe siècle. Venise était une très grande ville, et les gouvernants savaient qu’il s’agissait d’une question cruciale, non seulement pour des raisons « écologiques » mais aussi pour les enjeux d’hygiène et de salubrité qui découlaient de la qualité de l’eau et de l’air.
Pour le ramassage des déchets quotidiens, des caisses étaient placées dans les différents quartiers pour la collecte. Le gouvernement payait des hommes pour venir vider toutes les semaines ces caisses, mais aussi balayer la ville, couper les herbes qui poussaient sur les places ou encore ramasser la neige pendant l’hiver. Tout était très précisément encadré par des règlements et des textes dont nous possédons de nombreux exemplaires dans les archives.
Mais dans un cas comme dans l’autre, la gestion de l’environnement ou le traitement des déchets, il faut bien se dire que de nombreuses autres villes européennes et méditerranéennes de la fin du Moyen Âge avaient une approche également très organisée et efficace. On aurait tort de croire que les villes de cette époque étaient sales et insalubres : les médiévaux avaient conscience des effets délétères de la pollution de l’air et de l’eau, même s’ils ne nommaient pas ainsi le problème et s’ils ne connaissaient pas encore bien les mécanismes à l’origine des épidémies de peste ou d’autres maladies.
De Venise au début du XVIe siècle, on a l’image d’une cité fastueuse et prospère, que rien ne semble ébranler. Comment décrire et expliquer ce que vous appelez à plusieurs moments le « mythe de Venise » ?
L’idée d’un « mythe de Venise » est déjà ancienne : dès la fin du Moyen Âge, les gouvernants et les nobles vénitiens ont construit une rhétorique insistant sur l’exceptionnalité de la ville et de son mode de gouvernement. L’élection du doge, procédure complexe qui associait tirage au sort et vote, a été commentée de longue date. Mais d’autres éléments du succès politique de Venise ont fait l’objet de l’admiration des auteurs anciens, comme la capacité des marchands à tirer profit des ressources et richesses méditerranéennes. Ce mythe a été régulièrement exhumé, souvent renforcé ou critiqué, comme par exemple au XVIIIe siècle, quand Montesquieu écrit dans les Lettres persanes : « on sera toujours étonné de voir une ville, des tours et des mosquées sortir de dessous l’eau, et de trouver un peuple innombrable dans un endroit où il ne devrait y avoir que des poissons. […] Je m’instruis des secrets du commerce, des intérêts des princes, de la forme de leur gouvernement » (t. 1, lettre XXXI).
Dans les années 1980 et 1990, une génération d’historiens et d’historiennes a fait de la déconstruction du mythe de Venise l’un de leurs objectifs historiographiques. Il s’agissait de sortir d’une rhétorique un peu artificielle pour offrir un récit de l’histoire vénitienne qui parvenait à se détacher d’une vision trop élogieuse (les succès commerciaux, la richesse de la ville, les splendeurs artistiques), mais aussi de représentations pittoresques ou caricaturales (les fastes du Carnaval, la luxure des courtisanes ou les frasques de Casanova) ou encore d’une sorte de légende noire (une ville entachée de conspirations politiques et sous la surveillance du sévère Conseil des Dix). C’est après tout l’une des tâches de l’histoire que de chercher à démêler le passé des récits sur le passé qui encombrent toujours nos représentations. Car les mythes ont la vie dure. Et Venise en sait quelque chose, car elle fait partie de ces lieux qui charrient avec eux toute sorte de représentations et de mythes.
Vénitiens ! Vénitiennes ! invite ainsi à plonger dans la ville, dans sa densité quotidienne, au coude à coude avec les habitants qui traversent le Pont de Rialto au moment du marché, dans les Mercerie avec les visiteurs de passage, près de l’Arsenal avec les ouvriers et les charpentiers de marine, à Cannaregio avec les servantes parties acheter du pain et des sardines pour leurs patrons. Une Venise quotidienne, vernaculaire, « par le bas », loin du mythe, qui rappelle qu’une cité fortunée et influente tire sa puissance de ses habitants de tous les niveaux sociaux, dans leur diversité sociale et culturelle.
En vous lisant, on est surpris par le caractère apparemment homogène et cohérent de la cité et en même temps par la très forte hétérogénéité des habitants : le crieur croise tous les milieux sociaux, tous les métiers, entend parler des dizaines de langues, rencontre des locaux comme des étrangers…mais ces Vénitiens forment un tout. Comment s’explique ce paradoxe ? Quelles formes de sociabilités et de circulations dominent à Venise en 1520 ?
C’est l’un des critères qui définissent les grandes villes de l’époque médiévale : la mixité sociale. Les villes voient cohabiter des habitants de statuts sociaux et économiques très différents dans des espaces souvent restreints, dans le fameux paradoxe de ces espaces combinant une grande proximité physique et une immense distance sociale.
De là cette double impression, qui pourrait sembler contradictoire, d’hétérogénéité autant que d’homogénéité sociale. Le tissu social est hétérogène en cela que la société urbaine est traversée de très nombreuses hiérarchies sociales et économiques. Certaines habitants sont très riches, et pas que les nobles, tandis que d’autres sont misérables. Mais il y aussi mille nuances entre ces deux extrêmes, avec des travailleurs, hommes et femmes, qui combinent des savoir-faire, une expérience, un talent, des connaissances, la maîtrise de gestes ou la capacité à s’adapter à des clients. Les artisans et leurs épouses peuvent être très qualifiés, et gagner correctement leur vie en vendant le fruit de leur production. D’autres ouvriers et travailleurs effectuent toute sorte de tâches dégradantes ou épuisantes. Les habitants peuvent aussi avoir des origines très diverses. Certains sont nés à Venise, mais les parcours de migration caractérisent la plupart des populations urbaines médiévales. Les habitants de Venise viennent de toute la Méditerranée et de toute l’Europe, et s’intègrent progressivement à la cité, en s’y installant, en y travaillant et s’y mariant.
Car cette grande ville produit également un sentiment d’appartenance commun qui génère à son tour une forme d’homogénéité. Il n’est pas évident de définir précisément ce que signifiait pour les habitants être « vénitiens », mais la ville avait une unité géographique et urbaine, et permettait à chacun de se sentir appartenir à un même territoire politique (ce qu’on appelait « la terra » dans les documents vénitiens de l’époque). De nombreux éléments venaient nourrir et renforcer ce sentiment d’appartenance, et mon livre est aussi une enquête sur toutes ces façons d’habiter et d’appartenir à la ville.
Pour ne donner qu’un seul exemple, la participation régulière aux festivités et aux rituels avait cette fonction dans les villes médiévales. Bien entendu on pense au Carnaval, qui durait longtemps à Venise, de l’Épiphanie jusqu’à Mardi gras. Mais il y avait d’autres moments importants dans l’année, avec des processions ducales sur Piazza San Marco, des régates sur le Grand Canal, des cérémonies religieuses comme le Corpus Christi ou encore des funérailles publiques à la mort du doge. Ces moments créaient un sentiment d’appartenance commun, réactivaient les grands principes idéologiques et religieux sur lesquels reposaient le pouvoir vénitien et auxquels adhéraient de façon plus ou moins active les habitants.
Vous montrez également dans plusieurs chapitres les spécificités du fonctionnement politique de La Sérénissime : une République aux mains de plusieurs familles, un poids important des institutions religieuses, des élites commerçantes influentes… Comment décrire l’organisation des pouvoirs dans la société vénitienne et en quoi, là encore, Venise semble un cas particulier ?
Venise est une république oligarchique. Il ne s’agit donc pas d’un régime monarchique ou princier comme la majorité des régimes politiques de l’époque. Le pouvoir est collégial, partagé par les grandes familles aristocratiques. Il n’y a pas une seule famille qui règne, et si le doge est considéré comme un prince, il exerce en réalité un pouvoir symbolique. Il est le représentant d’un collectif, celui de la noblesse vénitienne, qui exerce collectivement l’autorité au sein des nombreuses institutions qui forment le gouvernement vénitien. Les hommes nobles forment le Grand Conseil au sein duquel ils sont élus dans d’autres institutions. Ce n’est donc pas une démocratie, car même si le pouvoir est partagé, il l’est par des élites marchandes et commerciales qui représentent une part très limitée de la société.
Dans l’Italie médiévale, on trouve de très nombreuses expériences politiques de partage du pouvoir, qui se mettent en place à partir de la fin du XIe siècle et les premières communes, et qui évoluent de façon spécifique dans chaque région. C’est ce qui rend l’histoire de l’Italie médiévale si fascinante : chaque région, chaque ville a suivi sa propre évolution chronologique et institutionnelle. Le cadre commun des communes et des institutions collégiales a été adapté de façon substantiellement différente d’un lieu à un autre.
À Venise, la commune a été fondée au milieu du XIIe siècle, et au fil des siècles, des conseils, magistratures, administrations ont été créés pour gérer les nouveaux problèmes qui se sont posés, soit dans le cadre du gouvernement de l’État territorial, soit dans celui de l’administration urbaine. Il fallait donc tout autant encadrer la diplomatie en Méditerranée, favoriser le commerce international ou organiser la défense militaire de la lagune que gérer l’hygiène publique, garantir l’approvisionnement en viande, légiférer sur la production artisanale de la soie ou du savon, etc.
Étudier l’organisation politique de Venise c’est donc aussi varier les échelles pour regarder à ces différents niveaux : la politique internationale qui permet la conquête de l’État maritime après les croisades, comme l’administration locale qui légifère sur la taille des poissons que l’on peut pêcher dans la lagune.
À travers cette monographie urbaine, on saisit également un temps suspendu, l’apogée de la grandeur vénitienne. Les contemporains ont-ils conscience du déclin qui commence à s’amorcer au début de l’époque moderne ?
Le « déclin » est avant tout un discours construit a posteriori et qui fait lui aussi partie du mythe. À chaque époque, les acteurs ont une conscience plus ou moins claire de ce qui se passe et qu’ils peuvent interpréter comme des phases de déclin ou des phases d’apogée. Mais en tant qu’historienne, c’est surtout les modalités de production de ces discours qui m’intéressent. Si on parle de déclin, c’est que l’on connaît la fin de l’histoire, ce qui n’est pas le cas de Pasqualin Durazin et des autres habitants de Venise en 1520.
Ils affrontent les difficultés les unes après les autres, et la ville qu’ils habitent continuent malgré tout d’être parmi les grandes puissances de l’époque, tant d’un point de vue économique que politique. Il est néanmoins certain qu’à partir du XVIe siècle, Venise joue un rôle de moins en moins influent du point de vue du commerce méditerranéen ou de la diplomatie internationale que celui qu’elle jouait au moment de la Quatrième Croisade au début du XIIIe siècle. Les équilibres se transforment à partir de 1500 : d’un point de vue économique, les routes se redessinent évidemment avec les nouvelles explorations atlantiques et globales ; d’un point de vue politique, les forces en présence en Europe s’affrontent pour la domination de nouvelles richesses et de territoires. Les Guerres d’Italie sont un moment particulièrement difficile pour Venise qui devient la proie des grandes puissances européennes.
C’est aussi pour cela que Vénitiens ! Vénitiennes ! est à mes yeux un livre sur l’histoire médiévale de Venise : car il saisit la ville en 1520, à la fin d’un cycle de trois siècles, qui a fait de la ville une puissance méditerranéenne autant que le lieu d’une expérience politique et sociale aussi originale que passionnante.