Une mise en musique du théâtre de Molière par Francesco Gasparini.

À l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, Il vecchio avaro de Francesco Gasparini renaît dans une forme aussi rare que séduisante, portée par Vincent Dumestre et son Poème Harmonique. Cette recréation, issue d’un patient travail de restitution, ne se contente pas d’exhumer une curiosité : elle redonne chair à une tradition oubliée, celle d’un théâtre où la musique prolonge et transforme le geste moliéresque. Car c’est bien à Molière que l’on revient ici, mais par un détour inattendu : celui de l’Italie baroque. Adapté, transposé, métamorphosé, L’Avare devient Il vecchio avaro, une comédie musicale où les affects passent autant par les voix que par les mots. Loin d’un simple pastiche, l’œuvre de Francesco Gasparini déploie une véritable dramaturgie, faite d’airs vifs, de récitatifs nerveux et d’ensembles pleins de verve.

Sous la direction souple et toujours inspirée de Vincent Dumestre, la partition trouve un équilibre idéal entre raffinement et théâtralité. Les musiciens, placés au plus près de la scène, participent pleinement à l’action : le continuo respire avec les chanteurs, les couleurs instrumentales soulignent les situations, et l’ensemble dégage une énergie communicative. Le chef enrichit la partition de plusieurs ajouts judicieux, notamment en intégrant des chansons populaires du XVIIIᵉ siècle dont les textes ont été adaptés à l’action. Quelques clins d’œil viennent également ponctuer la soirée : une citation amusée de la marche turque du Bourgeois gentilhomme, ou encore le célèbre « Agitata da due venti » tiré de la Griselda d’Antonio Vivaldi, détourné avec humour pour illustrer les tourments intérieurs de Pancrazio.

Rien de figé ici : tout circule, tout vit. La mise en scène de Théophile Gasselin accompagne ce mouvement avec intelligence et légèreté. Elle évite toute surcharge décorative pour privilégier le jeu, la lisibilité des relations et une forme de stylisation élégante. Le comique naît des corps, des rythmes, des regards — dans une proximité assumée avec la tradition de la commedia dell’arte, sans jamais tomber dans la caricature.

La distribution, homogène et engagée, contribue largement à la réussite de l’ensemble. Victor Sicard campe un avare à la fois autoritaire et fébrile, dont la dureté laisse affleurer une inquiétude presque touchante. À ses côtés, Eva Zaïcik séduit par la beauté de son timbre, la facilité de son émission et une virtuosité toujours expressive. Serge Goubioud campe une Scarabea savoureuse, alternant avec finesse entre comique et émotion. Enfin, Stefano Amori apporte une touche de vivacité bienvenue dans le rôle du valet.

Ce qui frappe surtout, c’est la cohérence d’ensemble : loin d’un objet musicologique figé, ce spectacle trouve une véritable évidence scénique. Le rire y est franc, souvent irrésistible, mais jamais gratuit. Il s’enrichit d’une palette d’émotions plus nuancée, où perce parfois une forme de mélancolie — comme si la musique révélait, sous la satire, la fragilité des êtres. Déjà saluée lors de sa création à Caen, cette production trouve à l’Athénée un écrin idéal. Dans ce théâtre à taille humaine, la proximité avec les interprètes renforce encore l’impact de cette proposition singulière, à la croisée de l’opéra et du théâtre.

 

L’Avare : Francesco Gasparini, Antonio Salvi, Théophile Gasselin, Vincent Dumestre. Du 9 au 18 avril 2026