Quand l'incertitude devient un moteur narratif, esthétique et politique dans les séries télévisées contemporaines.

À l’ère des plateformes, l’écriture scénaristique des séries semble de plus en plus soumise à un principe d’efficacité, dont le high concept – qui implique de pouvoir en résumer en une phrase le fil narratif – constitue l’une des expressions les plus visibles. Or, Marta Boni part d’un constat paradoxal : contrairement à cette tentation d’une histoire simple et fonctionnelle, de nombreuses séries contemporaines se fondent sur un principe d'incertitude. Ce ne sont pas seulement les personnages qui se trompent, hésitent et trébuchent, mais encore les images et les modèles narratifs. De sorte que l’errance, le dérangement et la frustration deviennent autant d’éléments qui composent aujourd’hui notre expérience des séries. Contrairement à l’idée d’un plaisir lié à l’exactitude et à la solidité, il se pourrait bien que ces éléments accroissent notre plaisir de spectateur·rice.

Le constat de l’existence de personnages en crise dans les séries n’est certes pas nouveau : The Sopranos, Mad Men ou Breaking Bad en sont des exemples. Mais ces séries demeuraient dans le modèle des structures narratives monumentales, des grands récits solides. L’originalité du travail de Marta Boni est de traiter de séries récentes a priori « moins cohérentes », qui se fondent sur des émotions parfois plus vagues et difficiles à définir. Cet essai, qui propose l’analyse d’un grand nombre d’œuvres (parmi lesquelles Fleabag, Russian Doll, I Love Dick ou I May Destroy You), étudie donc des personnages, des récits et des formes qui « perdent pied », c’est-à-dire qui se fondent sur un principe de dérive, d’échec ou de tâtonnement. Plus précisément, l’essai organise son analyse autour de sept concepts qui en composent les chapitres : désorientation, inconfort, doute, indiscipline, sauvagerie, grotesque et échec.

Une autre particularité de cet essai est de s’ancrer dans un contexte politique, et plus précisément de mettre en relation l’univers des séries avec une « époque de crise ». L’incertitude politique, économique, écologique et sanitaire alimente en effet ce que Marta Boni qualifie de « structure de sentiment », un concept initialement développé par Raymond Williams qui désigne un sentiment partagé par une génération, un langage commun à une période et à une culture. La sensation de fragilité qui s'exprime dans les séries contemporaines n’est donc jamais pensée comme un phénomène isolé, mais toujours mise en relation avec un contexte plus large – en l’occurrence, avec les contradictions du système moderne, occidental et capitaliste.

L’incertitude, critère d’analyse filmique

En parcourant un large panorama de séries, l’incertitude, à travers les sept concepts identifiés par Marta Boni, se révèle un outil d’analyse très pertinent, en ce qu’il met en lumière les caractéristiques à la fois des personnages, des formes filmiques et des récits.

On comprend d’abord comment la désorientation et la perte permettent l’évolution de l’arc narratif des protagonistes – comme dans Mrs. America où Alice, activiste conservatrice, « se perd » en ingérant de la drogue offerte par une militante féministe. Au-delà d’un moment singulier, la désorientation peut aussi être une caractéristique permanente d’un personnage, et partant, de notre attachement à celui-ci. On pense par exemple à Michael Scott (The Office), dont le comportement constamment décalé et loufoque entre en contraste avec la vie réglée de l’entreprise qu’il dirige – créant ainsi un effet d’empathie avec lui.

L’incertitude permet ensuite une expérimentation formelle, tissant une esthétique de la maladresse qui devient, dans certaines séries, un véritable trait stylistique. Dans Fleabag, les choix de montage (couper au milieu d’une réplique gênante, par exemple) soulignent la maladresse de la prise de parole et fonctionnent comme un commentaire sur ce qui vient d’être dit, instaurant un effet de proximité avec les spectateur·rice·s. L’imperfection formelle (rythmes irréguliers, inserts déstabilisants, arrêts sur image) devient alors un style assumé.

Mais l’imperfection constitue aussi un moteur narratif. La structure de The Affair, divisée en plusieurs segments, montre systématiquement le point de vue des deux personnages, qui entrent parfois en contradiction et participent de l’impression d’un monde multiple, mouvant et incertain. Le doute sur la véracité de chaque version alimente notre curiosité. Le livre explore ainsi différentes structures narratives imparfaites, où la mise en œuvre de réalités multiples, voire trompeuses, devient un principe d’innovation narrative.

Ces éléments d’analyse sont éclairés par des parallèles fréquents avec l’histoire du cinéma et de la télévision. Ainsi, la dimension grotesque des séries contemporaines est autant analysée au regard de la comédie slapstick qu’à celui des univers filmiques d’Eisenstein, Buñuel, Kurosawa ou Welles. Ces incursions vers l’histoire du cinéma alimentent donc une méthode d’analyse qui fonctionne à la façon du « off-track storytelling » (une narration sérielle qui s’écarte constamment de son objet initial). Perdre pied est ainsi parsemé d’encarts qui se détachent du corps du texte pour présenter plus précisément des genres, des formes ou des détails de l’histoire audiovisuelle susceptibles d'enrichir notre compréhension des séries analysées.

Perdre pied : un principe de définition de l’écriture sérielle

Contre l’idée que la série serait un produit défini uniquement par sa répétition et sa linéarité, l’autrice en souligne un principe narratif essentiel : les séries fonctionnent à partir d’une matrice, c’est-à-dire une question principale, à laquelle chaque épisode répond de manière différente. Le principe d’écriture des séries est donc en lui-même déjà mouvant et pluriel : l’incertitude est placée au cœur de l’essence des séries.

Marta Boni élargit encore l’analogie entre l’incertitude et l’univers sériel en proposant un parallèle avec son système socio-économique de production. Le marché des séries est en effet fondé sur des « ruptures » et des « formes de discontinuité ou de superposition », les séries étant souvent menacées de suspension en fonction des fluctuations économiques et des décisions des plateformes. La série, dès l’étape de sa production, constitue donc d’emblée un objet instable et indiscipliné. L’intervalle entre les saisons, parfois soumis à l’incertitude quant à la poursuite de la série, alimente cette impression de précarité.

Le livre consacre d’ailleurs tout un passage à l’analyse de l’échec de certaines séries. Cette question est avant tout considérée sous l'angle du manque d’audience ou de la décision, consécutive, d’annuler une série. Seules quelques pages abordent l’échec d’un point de vue artistique, avec la saison 17 de Grey’s Anatomy. Or, cette analyse des œuvres « ratées » d’un point de vue scénaristique est particulièrement intéressante, et on aurait aimé que le sujet soit davantage développé.

Marta Boni mentionne souvent Killing Eve dans d’autres chapitres. Or, si la série n’a pas été annulée, la dernière saison est souvent citée par son public   comme un exemple d’écriture « ratée ». Poursuivre l’analyse de l’échec de Killing Eve à partir de sa réception critique, au regard d’une dernière saison au scénario errant et incertain, aurait ainsi pu constituer un approfondissement intéressant. Cela, en mobilisant une méthode d’analyse hybride qui se révèle déjà particulièrement féconde puisque, ailleurs dans l’ouvrage, Marta Boni convoque autant des textes théoriques que des forums de spectateur·rice·s.

Une position critique féministe et queer

Villanelle, la protagoniste de Killing Eve, est par ailleurs l’un des personnages qui incarne un « potentiel perturbateur » identifié par l’autrice, qui souligne la dimension féministe de la représentation de personnages incertains, ratés ou sauvages. Loin de vouloir correspondre à une image convenable, les sujets féminins contemporains sont en quête de soi, pris dans un réseau de liens « éphémères » et « incertains ». À des échelles différentes, ces femmes représentent des « déviations de la norme » qui, par la mise en image de l’errance, du malaise ou du grotesque, proposent de nouveaux modèles de représentation, et, partant, une réappropriation féministe de l’incertitude.

L’incertitude est donc aussi une « attention aux manières de percevoir le monde qui se détachent d’un point de vue dominant et unitaire ». Inscrite dans une ambiguïté essentielle, elle constitue un principe queer. Marta Boni place ici son analyse dans le sillage du travail de Sara Ahmed (Queer Phenomenology) et Jack Halberstam (The Queer Art of failure) pour montrer comment la sérialité, à plus forte raison lorsqu’elle est incertaine, possède une qualité queer, qui se dérobe à la possibilité de clôture et qui avance de manière asynchrone par rapport à la norme. À ce propos, elle souligne toutefois, avec raison, le paradoxe de la représentation de personnages queer au sein des séries. Se définir comme série « inclusive » peut être une simple stratégie marketing ; à l’inverse, certains personnages qui n’appartiennent pas à la communauté LGBTQIA+ en portent néanmoins le potentiel de subversion, « l’étrange, l’irrégulier ».

En désignant le doute, le flottement et l’échec comme des composantes essentielles de notre expérience, la représentation de l’incertitude constitue donc aussi une prise de position politique. Dans la théorie de Marta Boni, cette dimension critique et queer s’élargit à une « action de résistance face au triomphalisme technologique ambiant ». Elle devient une alternative aux principes néolibéraux de productivité et de succès, en proposant de repenser non seulement notre relation aux images – dont « l’échec » constitue alors la valeur – mais, plus largement, notre rapport au monde, conférant ainsi à l’incertitude une fonction critique et politique.