Dans une vaste synthèse, quatre auteurs proposent de décentrer notre perception des mondes européens anciens, en remettant le nord au cœur de l’analyse.
En saisissant l’imposant volume sur Les mondes du Nord, le lecteur ou la lectrice ne peut qu’être interloqué : un nouveau livre sur les vikings est-il nécessaire après le foisonnement de ces dernières années ? Mais en se plongeant dans la table des matières, et surtout dans les quelques 600 pages du volume, nous voici rassurés. Certes, l’époque viking a la part belle, mais l’ouvrage fait un pari audacieux : celui de la très longue durée, de l’arrivée des humains dans les nords il y a 800 000 ans à la consolidation des royautés autour de l’an 1100, et celui de l’ampleur géographique. Le nord dont il est question ne se résume pas à la Scandinavie, il court de l’Atlantique à l’Europe des grands fleuves de l’est, en passant par l’Irlande, l’Angleterre, le nord de la France et de l’Allemagne actuelles. Pour écrire cette fresque ambitieuse, huit mains ne sont pas de trop : celles de la préhistorienne Anne Lehoërff, de l’archéologue spécialiste de l’Antiquité Vivien Barrière, et des deux médiévistes Stéphane Coviaux et Alban Gautier.
Un nord à la marge du monde ?
Dans l’Antiquité, les franges nord de l’Empire romain sont un monde barbare et inquiétant. Les auteurs médiévaux, lorsqu’ils se mettent à écrire leur histoire, ont d’ailleurs bien intériorisé ces conceptions et estiment eux-mêmes être aux marges du monde. Cette conception a perduré pendant très longtemps et ce n’est que récemment que l’on a assisté à un renversement positif de la notion de nord. L’ouvrage propose donc de changer la perspective et de mettre le nord au centre du récit. Malgré tout, les relations avec le monde romain ne peuvent être éludées, tant les contacts avec l’empire méditerranéen influencent les échanges et les sociétés des mondes du nord.
Par ailleurs, la tâche d’écrire une histoire centrée sur le nord n’est pas facilitée par la nature de la documentation : les mondes nordiques ne se mettent à produire leurs propres écrits que lorsqu’ils intègrent le monde chrétien, et réinterprètent leur passé en fonction du prisme biblique. L’archéologie est ici d’un grand secours puisqu’elle permet de combler les silences de l’écrit, en particulier pour les périodes très anciennes et « raconte comme souvent une histoire plurielle, faite de nuances, d’abondance et de lacunes. » On a ainsi retrouvé des traces de pas de cinq individus de l’espèce Homo heidelbergensis ayant vécu il y a 800 000 ans dans le Norfolk, le reste humain le plus ancien datant pour ces espaces de -500 000 ans. Les bords de la Baltique sont alors inoccupés et c’est seulement autour de -13 000, à la faveur d’un réchauffement climatique, qu’Homo sapiens, arrivé sur le continent il y a 55 000 ans, s’installe en Scandinavie. Dès ces périodes très anciennes, les sociétés du nord ont leur propre identité : la poterie céramique est attestée dès le Mésolithique, dans la culture d’Ertebølle (-5500 / -4000), alors qu’elle apparaît ailleurs plutôt à la fin du Néolithique ; les chasseurs-cueilleurs sont plutôt, autour de la Baltique, des pêcheurs.
Unité et diversité
Ainsi, dès les périodes préhistoriques, les mondes du nord ont des caractéristiques communes tout en affirmant des identités régionales. Si l’on avance un peu dans le temps, les nords de l’Âge du Bronze se distinguent ainsi par la pratique de dépôts métalliques nombreux, à vocation sans doute votive ou funéraire. Les sociétés de l’Âge du Fer se militarisent. C’est malgré tout avec l’Empire romain que certaines sociétés du nord connaissent un sort différent : l’Angleterre et des parties de la Germanie sont conquises et le phénomène urbain – déjà attesté à l’Âge du Fer – est utilisé par les conquérants pour asseoir leur domination. C’est aussi par ce biais que se répand le christianisme, qui semble se structurer au IVe siècle malgré la persistance de cultes païens. L’expansion romaine vers le nord induit aussi un plus grand intérêt des auteurs romains, à partir du Ier siècle, pour les sociétés d’au-delà du limes. L’impact de Rome se fait d’ailleurs sentir loin au nord : de nombreux objets romains sont attestés en Scandinavie. La rétractation de l’empire au début du Ve siècle constitue un tournant, en particulier pour l’Angleterre, avec une transformation en profondeur des élites qui se replient sur des « petits mondes » locaux, loin de la mondialisation romaine.
À l’orée du Moyen Âge, les nords présentent ainsi un visage divers : autour de la mer du Nord coexistent de petits royaumes structurés autour de pratiques aristocratiques héritées de l’Âge du Fer (la guerre, le festin) et le christianisme est en reflux, en particulier chez les dirigeants. La conversion des élites se déroule entre le VIe et le VIIIe siècle hors de la Scandinavie. L’Irlande offre un visage à part : elle n’a jamais fait partie de l’empire mais la christianisation y est précoce et, à partir de là, les Irlandais reçoivent, interprètent puis diffusent un savoir continental qu’ils remanient. « La culture irlandaise n’est donc pas seulement importatrice et adaptatrice d’idées et de textes en provenance du reste de la chrétienté : elle est aussi émettrice, diffusant autour d’elle son savoir original et ses innovations religieuses, que les voyageurs irlandais s’efforcent d’adapter aux conditions variées dans lesquelles ils s’insèrent. » Un exemple suffira pour s’en convaincre : les Irlandais inventent la pénitence tarifée qu’ils diffusent ensuite sur le continent, et ce modèle est à l’origine de la confession comme sacrement chrétien, tel qu’il est diffusé dans le reste de l’Europe à partir du Moyen Âge central. C’est peut-être ce chapitre sur l'Irlande qui montre le plus l’originalité des mondes du nord et la nécessité de décentrer le regard des rivages de la Méditerranée pour comprendre l’Europe dans son ensemble.
Des sociétés en mouvement
Par ailleurs, les idées irlandaises sont diffusées sur le continent par des moines engagés dans une peregrinatio pro Deo, un « voyage pour Dieu », qui consiste en un pèlerinage sans retour. Les mondes du nord se caractérisent en effet, depuis les temps les plus anciens, par une forte mobilité structurée autour de la navigation : « le bateau a été inventé avant la roue » ! Dès l’Âge du Bronze, le commerce de l’ambre fait la réputation des sociétés baltiques.
La question des migrations occupe donc une place importante dans l’ouvrage, et s’appuie sur les découvertes et les travaux génétiques les plus récents. Le chapitre X offre ainsi de stimulantes réflexions sur l’arrivée des Saxons en Grande-Bretagne : Bède le Vénérable, grand auteur du début du VIIIe siècle, évoque des peuples germaniques venus du continent au moment du retrait de l’Empire romain. Mais son récit est adapté à son époque et à la manière dont les hommes et les femmes du VIIIe siècle conçoivent leur identité. L’archéologie la plus récente montre que, dans certains cimetières du Kent du tout début du Moyen Âge, les individus ayant une origine en Germanie côtière ou en Scandinavie continentale composent, de fait, entre 75 et 90 % des populations. Mais les réalités sont très diverses selon les lieux : « ce qui ressort de l’étude des cimetières, c’est donc la variété des situations régionales, locales, et même personnelles. L’adventus Saxonum [l’arrivée de ces peuples germaniques] a probablement eu lieu plusieurs fois, selon des modalités diverses et avec des conséquences très différentes d’un point à l’autre du littoral. » Les interactions vont du massacre à l’accommodement pacifique. Toujours est-il que les nouveaux venus imposent une nouvelle forme de culture, non-romaine, par l’intermédiaire de chefs de guerre qui s’emparent du pouvoir. Le schéma est ainsi bien différent de celui de la Gaule du nord, où les peuples « germaniques » qui s’installent dans l’ancien empire romain se romanisent rapidement et adoptent le christianisme.
Les sociétés du nord sont donc structurées par de vastes mouvements de population, dont les mieux connus du grand public sont sans doute ceux des vikings qui créent une véritable diaspora, avec des traits communs que l’on retrouve du Groenland à l’Europe orientale malgré des adaptations locales et des hybridations diverses avec les sociétés dans lesquelles ils s’installent.
Bien sûr, il ne s’agit là que d’un rapide survol : on trouvera encore dans le livre de nombreux développements sur les vikings, des pages sur les peuples baltes, samis et finnois, ou des considérations sur l’hégémonie de l’Angleterre et de la Germanie au Xe siècle. Mais il serait impossible de résumer fidèlement un ouvrage aussi dense et foisonnant (parfois un peu trop !), qui est peut-être plus adapté pour une lecture non-linéaire, au gré des informations que l’on y cherche. Gageons qu’il saura trouver sa place sur les étagères des curieux et des enseignants, qui y trouveront une mine d’exemples et d’illustrations.