H. Jähner propose une vision détaillée de la société allemande de l’immédiat après-guerre, qui tenta d’inventer un monde nouveau sans pouvoir tout à fait se dégager de son passé.
En choisissant d’étudier, dans son ouvrage Le Temps des loups, une période relativement restreinte de l’histoire allemande (les dix années qui suivirent la défaite du régime nazi), Harald Jähner s’offre la possibilité d’une plongée détaillée dans ce que fut la société d’après-guerre outre-Rhin. Dans ce premier livre paru en 2019 et traduit aux éditions Actes Sud en 2024, le journaliste berlinois varie les angles afin de donner une vision nuancée de cette période charnière de l’histoire allemande.
Aujourd’hui, le spectre de la Seconde Guerre mondiale, qui a longtemps servi de garde-fou à la scène politique d’outre-Rhin dans ses relations avec l’extrême droite, s’éloigne peu à peu. Dans ce contexte, une telle étude, consacrée à une période qui a cristallisé la relation de l’Allemagne avec son passé pour des décennies, paraît essentielle.
À travers une approche panoptique, mêlant analyses culturelle, sociologique, économique et intime, Harald Jähner restitue toute sa complexité à l’Allemagne vaincue. Sans juger, mais sans occulter ses parts d’ombre, il donne à voir une société d’après-guerre profondément coupable, blessée, mais paradoxalement pleine de vie.
Une histoire intime de l’« année zéro »
Le « temps des loups », c’est d’abord celui d’une société mise à nu par la misère, la déshérence morale et l’absence de repères — géographiques (les villes sont détruites, les populations déplacées), sociaux et culturels — ainsi que par la perte d’un idéal qui, bien que profondément pervers, avait cimenté le Volk allemand pendant plus de douze ans. Dans cette population qui en réalité ne fait plus société, les hommes et les femmes vivent d’expédients et n’ont pour boussole morale que leur survie et accessoirement celle de leur « meute ».
L’un des mérites de la plume très documentée de Harald Jähner est de nous faire vivre au plus près ce que représentèrent ces toutes premières années d’après-guerre pour l’Allemand lambda, vaincu mais dont la fierté d’avoir tenu tête au monde est loin d’être effacée. Le contraste entre l’hubris passée et le caractère prosaïque des défis du quotidien sert de fil rouge à la description de ces « années zéro », où les Trümmerfrauen (littéralement, « femmes des ruines ») transportaient les seaux de gravats pendant que des intellectuels et artistes, avides d’éprouver par eux-mêmes le vertige de cette chute, arpentaient les ruines, l’appareil photo à la main.
Dans ce contexte qui confine à l’absurde, où celles et ceux qui en ont les moyens vivent une forme de libération sexuelle digne des Années folles — les GI américains en plus —, le retour des « hommes au bout du rouleau » offre un spectacle à la fois poignant et ridicule. Les femmes ont du mal à reconnaître ces hommes changés, qu’elles n’ont parfois pas vus depuis dix ans, et ceux-ci éprouvent des peines infinies à retrouver une place au sein du foyer. Souvent profondément imprégnés de fierté nazie, mais forcés de constater la défaite et la misère, ils se montrent grognons, autoritaires et parfois violents envers leurs familles. Selon la formule d’Hildegard Knef « Les hommes allemands ont perdu la guerre, ils veulent à présent la gagner dans la chambre à coucher ».
Reconstruire, mais comment, et avec qui ?
Au-delà des déceptions et des dérèglements de la vie intime, c‘est l’idée même de société allemande, qui paraissait une évidence sous la dictature nazie, qui s’est évanouie dans l’humiliation de la défaite, la misère et les migrations forcées.
Alors que la vie économique dans les grandes villes s‘organise peu à peu autour d’un vaste système de troc informel, alimenté par les pillages et la contrebande, tous les Allemands n’ont pas vécu la guerre de la même manière, et tous n’en sortent pas égaux sur le plan matériel. Certains ont tout perdu, soit parce que leur Heimat (patrie, foyer) a été envahi par l‘Armée Rouge, soit parce qu’il s’est volatilisé sous les bombes alliées ; d’autres n’ont vu passer la guerre que de loin. Ces derniers voient d’un mauvais œil les vagabonds venus de l’Est, qui viennent parfois occuper les maisons d’anciens voisins disparus ou vivre dans des baraquements bâtis à leur intention par les autorités. La question de la prise en charge de ces populations dans le besoin, et surtout celle de l’indemnisation des pertes, restera un point de tension durable pour la société allemande.
Pourtant, il faut bien s’accommoder de ces nouveaux voisins, et la nécessité de reconstruire et d’aller de l’avant donne lieu à de grands succès, qui deviendront autant de mythes fondateurs du « miracle économique » allemand. Harald Jähner consacre de longues pages à Wolfsburg, la ville de Volkswagen, qui illustre parfaitement cette idée d’une renaissance par l’économie et la recherche du confort matériel. Partie d’une tabula rasa (la ville n‘existait pas en 1945), surmontant un contexte économique chancelant à ses débuts (le Reichsmark avec lequel sont payés les ouvriers ne vaut quasiment rien), la ville devient rapidement le fleuron d’une industrie triomphante. Mais l’auteur n’occulte pas la part sombre de ce succès : une organisation autoritaire rappelant à beaucoup la Wehrmacht, dans une ville-usine où des partis réminiscents du nazisme réalisent des scores élevés jusque dans les années 1950.
L’Allemagne aurait-elle pu se relever seule ?
Si les Allemands ont fini par dépasser leurs conflits intérieurs et se tourner vers l’avenir, c’est aussi grâce à l’accompagnement des puissances occupantes. Hans Habe, Américain naturalisé d’origine juive hongroise, écrivain à succès et intellectuel bien connecté à la diaspora allemande, joua un rôle clé dans la réouverture du débat intellectuel en Allemagne dès 1945 avec la création, à Munich, de la Neue Zeitung. Il contribua à renouer le dialogue entre l’intelligentsia de l’exil (Mann, Adorno, Frisch…) et ceux qui se décrivaient alors comme « les exilés de l’intérieur » (Karl Jaspers).
On suit également avec intérêt les efforts d’Alfred Döblin, l’auteur d’Alexanderplatz (1929), dans la zone d’occupation française. Exilé dès l’arrivée au pouvoir du parti nazi, ce fin peintre de la société berlinoise de l’entre-deux-guerres porte sur ses compatriotes un regard extérieur et tente de diffuser la culture française Outre-Rhin. Désabusé face au décalage créé par la guerre entre lui et ceux qui l’ont vécue à l’intérieur des frontières du Reich, il conclut : « Il sera beaucoup plus facile [aux Allemands] de reconstruire leurs villes que de les amener à prendre connaissance de ce qu’ils ont vécu et à comprendre comment c’est arrivé ».
« L’esthétique de l’insouciance » et le refoulement
Dans un passage typique de son approche, mêlant incursions dans l’intimité des ménages et considérations plus amples sur la société, Jähner évoque le rôle symbolique que joua la « table en forme de rein » (ou Nierentisch) dans l’élaboration d’un nouveau quotidien. Alors que le mobilier du Reich se voulait imposant et démonstratif, la Nierentisch était une pièce de mobilier « amusante » au design léger appuyé sur des pieds coniques et penchés — tout le contraire de la stabilité et de l’emphase qui caractérisait la période précédente. Avec la Nierentisch, c’est tout un vocabulaire esthétique qui cherche à faire table rase du passé.
Là encore, la rupture avec l’époque nazie est accompagnée par les puissances occupantes, au premier chef les États-Unis qui, à travers la CIA et des artistes tels que Jackson Pollock, imposent de nouvelles formes artistiques, et ce jusque dans les foyers (vêtements, rideaux et papiers peints aux motifs abstraits). L’enjeu est de taille : il s’agit de dessiner un futur débarrassé de toute référence esthétique à la tradition telle que la concevaient les nazis, qui permettrait à la société allemande de se regarder elle-même sans être confrontée aux horreurs du passé. Cette rupture, en partie imposée de l’extérieur, est néanmoins adoptée avec enthousiasme par les Allemands comme une ouverture vers un monde nouveau tout au long des années 1950.
C’est justement sur ce dépassement — et ce refoulement, nécessairement imparfait —, que Harald Jähner choisit de conclure son ouvrage. Alors que les grands procès, comme ceux de Nüremberg en 1946, mettent en scène une Allemagne coupable mais sur la voie de la rédemption, la persistance de partis d’inspiration nazie et d’un antisémitisme latent continue de hanter la société. Devant la tâche impossible de transformer la société du tout au tout, « la majorité des Allemands souhaitaient qu’on recouvre [le passé] du manteau de l’oubli ». Ainsi, tandis que des scandales et débats parfois sidérants (certains allant jusqu’à réclamer l’indemnisation des « victimes de la dénazification ») parvenaient au monde extérieur, les Allemands d’après-guerre, loin de l’image d’eux-mêmes qu’ils se construisaient en rupture avec le passé, continuaient d’apparaître comme « un peuple énigmatique et inquiétant », pour eux-mêmes comme pour les autres.
C’est bien la question qui sous-tend la lecture de cet ouvrage à la fois détaillé et alerte, nourri de détails révélateurs et parfois cocasses sur la vie quotidienne d’une Allemagne titubante, misérable et fière à la fois : le travail accompli, avec l’appui des Alliés, pendant les dix années ayant suivi la guerre — et prolongé et amplifié dans les décennies suivantes —, peut-il garantir que la société allemande ne sombrera pas de nouveau dans ses pires travers ? Au-delà de l’Allemagne, c’est à l’ensemble des démocraties occidentales, où les digues patiemment mais imparfaitement construites après 1945 semblent sur le point de sauter une à une, que Harald Jähner semble adresser cette question.