Florian Louis propose une relecture du XXe siècle, analysé à travers quatre moments clés de l’année 1904, qui amènent à repenser l’ensemble des bouleversements de ce siècle.

Alors que traditionnellement, le XXe siècle débute avec la Première Guerre mondiale, une concordance d’événements ayant eu lieu en 1904 permet de repenser ce changement d’ère. Florian Louis, agrégé et docteur en histoire, propose une réflexion sur la genèse des grandes forces et leurs recompositions en ce début de siècle. 

Nonfiction.fr : Votre ouvrage s’inscrit dans la collection « Une année dans l’histoire » où chaque siècle est représenté par une date comme point de bascule. Pourquoi, pour le XXe siècle, la date de 1904 s’est-elle imposée à vous comme « un observatoire privilégié sur le siècle » et même l’aube d’« une nouvelle ère historique » ?

Florian Louis : Chaque volume de la collection « Une année dans l’histoire », dont mon 1904 est le quatrième à paraître, propose d’introduire les lecteurs à une période, qui n’est pas nécessairement un siècle, et à des problèmes historiques, en se focalisant sur une année qui nous semble en être particulièrement révélatrice. Le pari est donc de montrer qu’en se concentrant sur un court laps de temps, douze mois, on peut percevoir et comprendre des dynamiques historiques bien plus larges.

Dans le cas de l’année 1904, il m’a semblé qu’on pouvait y voir à l’œuvre non seulement la bascule vers le XXe siècle, mais plus encore la fin de la longue période historique marquée par la prééminence globale de l’Europe, qui s’était ouverte avec les « Grandes découvertes » de la fin du XVe siècle.

Trop souvent encore, les historiens font commencer le XXe siècle en 1914 ou en 1917, deux années qui n’ont guère de pertinence qu’à l’échelle de l’histoire européenne, voire occidentale. Pour penser le XXe siècle à l’échelle globale, ce qui me semble d’autant plus nécessaire que sa caractéristique fondamentale est d’avoir été le théâtre d’une progressive provincialisation de l’Europe, 1904 me semble un bien meilleur poste d’observation.

Le livre s’articule autour de quatre événements éloignés géographiquement (États-Unis, Russie et Japon, Sud-Ouest africain, monde colonial) qui ont marqué l’année 1904. Vous écrivez qu’« envisagée dans son ensemble, cette constellation événementielle donne à comprendre l'ampleur des bouleversements planétaires qui s'opéraient en ce début de la décennie 1900 et dont certains des effets n'ont pas fini de se faire sentir ».  Le lien semble l’impérialisme de tous les acteurs. En quoi ce fil donne-t-il une cohérence à l’ensemble ?

Plus que l’impérialisme en soi, ce sont ses remises en cause et ses capacités de réinvention qui sont au cœur de mon travail. Par bien des aspects, 1904 constitue un apogée de l’impérialisme européen. On y voit un monde qui demeure largement marqué et dominé par l’Europe. Mais cet hégémon européen est alors au bord de l’effondrement et de nombreuses fissures sont déjà observables sur ses fondations. Il est contesté par de puissants mouvements d’émancipation, dont les insurrections héréro et nama, au Sud-Ouest africain allemand, constituent des exemples paradigmatiques.

Il est aussi remis en cause par l’affirmation de nouveaux impérialismes qui ont en commun de ne pas venir d’Europe. En Asie, le Japon accroît son emprise sur son voisinage continental jusqu’à entrer en conflit avec la Russie. En Amérique, les États-Unis, sous prétexte d’aider les peuples latino-américains à se défaire des vestiges de l’impérialisme européen, en viennent à leur imposer leur propre domination. 1904 est donc un carrefour dans l’histoire des impérialismes qui témoigne tout à la fois de leur force, de leur fragilité et de leur faculté d’adaptation aux adversités.

La première partie du livre est consacrée à la répression allemande des peuples Héréro et Nama en Afrique australe. En quoi les modalités de la colonisation allemande rendent-elles particulière la compréhension de cette répression ? Pourquoi cet événement reste aujourd’hui au cœur de débats historiographiques ?

Si ce n’est son caractère tardif lié à l’unification elle-même tardive de l’Allemagne et aux tergiversations de Bismarck en la matière, la colonisation allemande de l’actuelle Namibie ne présente rien de particulièrement original en regard de celle d’autres parties de l’Afrique, de l’Asie ou de l’Océanie par d’autres puissances européennes à la même époque. De même, la terrible répression exercée par les Allemands à l’encontre des Héréro et des Nama qui se soulèvent en 1904, n’a rien d’exceptionnelle. Étudier cette colonie, ce soulèvement et cette répression en particulier était donc pour moi d’abord un moyen, non de les singulariser, mais plutôt de donner à voir, au travers d’un cas particulier, les dynamiques générales propres au phénomène colonial alors à son apogée, et ce bien au-delà de sa seule déclinaison allemande.

Parce que c’est l’Allemagne qui est à l’origine de la répression génocidaire des Héréro et des Nama, certains historiens et essayistes ont voulu voir dans cet épisode un événement exceptionnel, qui aurait mis les Allemands sur la voie qui allait les conduire à orchestrer, quatre décennies plus tard, l’extermination des Juifs d’Europe. Si elle soulève des questions pertinentes et permet de mieux prendre la mesure des racines pour partie coloniales de la violence nazie, cette thèse demeure toutefois très discutable.

Je montre dans l’ouvrage qu’elle repose sur la prémisse erronée selon laquelle la répression coloniale allemande aurait été plus violente et meurtrière que celle des autres puissances européennes. Rendre la violence coloniale responsable de la politique génocidaire nazie bute sur de nombreux obstacles, au premier rang desquels figure le fait que la violence coloniale fut loin d’être l’apanage des Allemands. Or Français et Britanniques, qui en usèrent avec abondance, n’ont pas pour autant basculé dans des politiques génocidaires en Europe. On ne saurait donc expliquer la Shoah par le seul héritage de colonisation.

Le deuxième axe s’intéresse à la politique internationale mise en œuvre par Théodore Roosevelt, restée célèbre sous le nom de « corollaire Roosevelt », en lien avec la doctrine Monroe de 1823. Mais vous nuancez très fortement l’idée d’un corollaire. Vous écrivez en effet que « le génie de Roosevelt a consisté à présenter la rupture qu'il introduisait dans la politique étrangère étasunienne sous les traits d'une continuité ». Pouvez-vous expliquer en quoi cette nouvelle donne modifie la place des États-Unis dans les relations internationales et les insère dans le jeu des puissances européennes ?

James Monroe avait en 1823 affirmé la solidarité des États-Unis avec le reste du continent américain en menaçant de s’opposer par la force à toute tentative européenne de reconquête des nombreuses colonies perdues depuis la révolte haïtienne de 1804 et l’invasion napoléonienne de la péninsule ibérique de 1807. En 1904, Théodore Roosevelt révolutionne cette doctrine tout en faisant mine de la perpétuer. Il affirme que pour garantir que les Européens n’étendent pas leur emprise aux Amériques, comme le souhaitait Monroe, il faut que les États-Unis le fassent à leur place ! C’est ainsi qu’il peut présenter comme un « corollaire », une conséquence logique, ce qui est en fait une subversion de la doctrine Monroe.

J’essaie de montrer que tout en laissant entendre que, comme celle de Monroe, sa politique consiste à renforcer l’indépendance des Amériques et donc à tenir en respect les Européens, elle revient en fait à s’aligner sur leurs pratiques et à se partager le monde avec eux. Loin de contrer l’impérialisme européen, Roosevelt l’imite et opère une forme de partage tacite des théâtres : aux Européens l’Afrique et l’Asie, aux États-Unis l’Amérique latine.

Alors que la doctrine Monroe reposait sur un idéal de fraternité panaméricain, celle de Roosevelt plaque sur l’Amérique la grille de lecture raciste propre à l’impérialisme européen, considérant les latino-américains comme des sauvages qui auraient besoin de la tutelle d’une puissance civilisée : les États-Unis. À l’opposition entre l’Amérique et l’Europe de Monroe, Roosevelt substitue une opposition entre un nord « civilisé » au sein duquel cohabitent les États-Unis et l’Europe, et un sud « sauvage » et arriéré au sein duquel cohabitent l’Amérique latine, l’Afrique, l’Asie et l’Océanie. On est donc loin de la solidarité panaméricaine qui était au fondement de la doctrine Monroe.

1904 est aussi la date de la guerre russo-japonaise, très documentée à l’époque mais relativement oubliée ensuite. D’aucuns y voient les prémices du déclin occidental, d’autres une première guerre mondiale. En quoi ce conflit marque-t-il à son tour un tournant entre le XIXe et le XXe siècle ?

La guerre qui éclate en 1904 entre la Russie et le Japon est importante à de nombreux titres.

Sur le plan opérationnel, elle préfigure, à une échelle réduite, par sa durée, par les armements qu’elle mobilise et par l’ampleur des batailles auxquelles elle donne lieu, tant sur terre que sur mer, les deux guerres mondiales du XXe siècle.

Elle est aussi et surtout importante du fait de son dénouement. La victoire du Japon retentit en effet dans le monde entier comme le symptôme d’une possible déseuropéanisation. Pour la première fois depuis longtemps dans un affrontement d’une telle ampleur, un peuple « de couleur » a écrasé un peuple « blanc ». Partout dans le monde alors dominé par l’Europe, en Asie bien sûr, mais aussi en Afrique et jusque dans les communautés noires états-uniennes, la victoire japonaise est perçue comme la preuve que l’heure est venue d’abattre un ordre européen qui n’a que trop duré et généré de souffrances, qu’un autre monde est possible dans lequel l’Europe cesserait d’opprimer les trois autres quarts de l’humanité.

Enfin, le fait que les négociations de paix entre Russes et Japonais se déroulent aux États-Unis, à Plymouth, sous la conduite du président Théodore Roosevelt qui reçoit le Prix Nobel de la paix pour cette raison, est aussi un symptôme du recul du poids de l’Europe et de la montée en puissance des États-Unis, qui s’affirment désormais comme un acteur de rang mondial.

Enfin, l’Entente cordiale est le dernier moment mis en exergue de cette année 1904. En quoi cet accord colonial, qui a « bouleversé les équilibres stratégiques » peut-il être considéré malgré lui comme le point de départ de la « bipolarisation stratégique de l'Europe » via les grandes alliances qui mènent au premier conflit mondial ?

L’Entente cordiale est un bon exemple de ce que Jules Monnerot a appelé l’hétérotélie, qu’il illustrait par une épître aux Romains dans laquelle saint Paul se lamentait de faire « le mal que je ne veux pas » plutôt que « le bien que je veux ». Les conséquences des actions humaines sont souvent très éloignées de leurs intentions.

La série d’arrangements diplomatiques franco-britanniques passée à la postérité sous le nom d’Entente cordiale se voulait ainsi un acte de pacification. Il s’agissait de régler les quelques différents coloniaux qui, comme l’avait rappelé en 1898 la crise de Fachoda, étaient susceptibles d’envenimer les relations entre Paris et Londres.

Ce qui n’avait pas été anticipé, c’est que cet apaisement entre Français et Britanniques serait perçu comme une menace par l’Allemagne, qui y a vu une alliance destinée à s’opposer à ses visées impériales tant en Europe que dans les outre-mer.

C’est ainsi que ce qui était censé désamorcer des conflits potentiels entre puissances européennes les a en fait alimentés. Bien sûr, le chemin qui conduit au déclenchement de la Première Guerre mondiale est encore long, mais le rapprochement franco-britannique, bientôt complété par une réconciliation russo-britannique (1907), enclenche la dynamique de fracturation de l’Europe en deux blocs antagoniques qui débouche dix ans plus tard sur la Grande Guerre.

Dans chacun de ces événements, l’irruption d’acteurs non-étatiques pèse sur les décisions prises par les responsables politiques : presse, lobbys, associations… En quoi, les opinions publiques jouent-elles un rôle inédit dans le déroulé de ces différents événements ?

Les progrès de l’alphabétisation, en premier lieu en Occident, transforment le degré de connaissance et d’implication des acteurs sociaux dans la politique internationale. En 1904, celle-ci n’est plus seulement l’affaire de quelques hommes d’États négociant à huis clos. Elle implique les sociétés tout entières et, en leur sein, des groupes de pression de diverses natures se structurent pour tenter d’influencer les politiques étatiques. L’impérialisme allemand est ainsi encouragé par un puissant et efficace lobby colonial, tandis que les exactions auxquelles il donne lieu sont dénoncées par une partie de la presse.

Finalement, vous décrivez, à l’issue de cette année charnière, un nouvel ordre mondial en cours. Mais, vous appelez aussi à la méfiance vis-à-vis des « distorsions chronologiques » pour comprendre ce « décentrement européen ». Comment les contemporains ont-ils perçus et mis en relation ces différents temps et leurs conséquences ?

Nombreux furent les contemporains à percevoir les événements de l’année 1904 comme participant d’une bascule du monde et de ses équilibres, que ce soit pour s’en inquiéter, ou au contraire pour s’en réjouir. 

Dès le mois de janvier 1904, le géographe britannique Halford Mackinder prononce à Londres une conférence devenue fameuse sur le « pivot géographique de l’histoire ». Il y annonce la fin de la longue ère de domination européenne sur le monde et situe en Eurasie, plutôt que dans l’Atlantique, le centre de gravité de la puissance de la nouvelle ère géopolitique qui s’ouvre. Cette destitution de l’Europe et plus encore du Royaume-Uni inquiète Mackinder, qui tente de proposer des solutions pour l’empêcher. Mais elle est au contraire envisagée comme une formidable opportunité par les nombreux peuples qui subissent alors les diverses formes d’impérialisme européen.

La victoire du Japon sur la Russie provoque ainsi dans ce qu’on n’appelle pas encore le Tiers monde une vague de Schadenfreude, cette joie plus ou moins assumée que l’on éprouve au spectacle du malheur d’autrui.

Les contemporains ont de plus en plus conscience de vivre à l’heure de ce que Pierre de Coubertin baptise, précisément en 1904, une « mondialisation ». Et qu’en conséquence, rien de ce qui se passe en un point du globe n’est désormais sans conséquences sur tous les autres. Nul hasard à ce que les guerres du siècle qui s’ouvre alors, bien que d’origine locale, finissent immanquablement par se globaliser.