Coécrit par Benjamin Badier (historien) et Anne‑Adélaïde Lascaux (géographe), L’Atlas du Maghreb propose une lecture claire et richement illustrée d'une région à la fois familière et méconnue.

Coécrit par Benjamin Badier, auteur d’une thèse sur Mohammed V((« Lier et délier le trône : Mohammed V, dernier sultan et premier roi du Maroc (1909-1961 »)), et par Anne-Adélaïde Lascaux, docteure en géographie((« Paysans de la hess. L’insertion des agriculteurs marocains par des pratiques informelles dans la huerta provençale en déclin  »)) et actuellement post-doctorante au centre Jacques Berque à Rabat (Maroc), ce nouvel atlas paru chez Autrement croise les regards d’un historien et d’une géographe et couvre un ensemble très large de thématiques. Préfacé par Benjamin Stora, illustré par la cartographie de Guillaume Balavoine, cartographe au Figaro et collaborateur régulier des éditions Autrement, il vient très utilement compléter la collection, avec l’une des rares régions qui n’avaient pas encore été couvertes et qui, tout en semblant familière au lecteur français, demeure en réalité plutôt méconnue. La richesse de l’illustration (cartes, graphiques, systèmes, plans), à toutes les échelles (depuis l’espace mondial jusqu’à l’espace domestique) est comme toujours un vrai plus de cette collection.

 

La construction d’un Maghreb complexe

Après deux très utiles doubles pages de cadrage (géographie physique et « tableau de bord » socio-économique), l’atlas explore d’abord la genèse du Maghreb dans un premier chapitre. En dépit de facteurs d’unité bien identifiés comme la pratique de l’islam et de l’arabe (mais qui ne sont pas exclusifs), ainsi que les liens noués par des expériences historiques pour partie communes (où la colonisation ne demeure qu’un moment au sein d’une longue histoire très riche), la région s’affirme comme éminemment plurielle, comme le montrent la plasticité des définitions et des délimitations possibles, dont aucune n’est finalement évidente. Compris entre l’Atlantique, la Méditerranée, et les marges sahariennes orientales et méridionales, et marqué par une succession d’empires, depuis Carthage jusqu’aux colonisations européennes, le Maghreb s’est progressivement construit au carrefour d’influences multiples qui ont participé de la construction d’identités plurielles.

La question de la construction des États et des identités occupe ensuite un très riche deuxième chapitre, qui croise les problématiques historiques, territoriales et sociales. Ces États récents issus de la colonisation sont toujours traversés par des tensions nombreuses. Celles-ci sont spatiales, dans le cadre de territoires très déséquilibrés en dépit des politiques d’aménagement ; politiques ensuite, avec la désintégration libyenne, les tensions frontalières, les mouvements djihadistes et les régimes autoritaires ; sociales enfin, au travers d’identités régionales contrariées et de mouvements de contestations plus ou moins capables de remettre en cause d’ordre établi. Dernier avatar de ces mobilisations populaires, le mouvement des « printemps arabes » (expression à nuancer, car elle dissimule les composantes non arabes de la contestation), malgré son ampleur qui a mobilisé des acteurs et des outils multiples en faveur d’une plus grande justice sociale et d’une plus grande liberté politique, demeure profondément inachevé. Les sociétés civiles sont toujours en construction.

 

Les mutations au prisme des territoires et des sociétés

Les dernières décennies sont celles de profondes mutations sociales, entre croissance démographique, urbanisation, progrès du développement humain : c’est l’objet d’un troisième chapitre (« des sociétés et des territoires recomposés »). Une attention particulière est accordée par les auteurs aux lieux et aux pratiques du quotidien, au travers des espaces de l’islam, de la motilité différenciée des femmes, ou des territoires du football ; ainsi qu’à la mutation des paysages, aussi bien ruraux qu’urbains. L’urbanité comme les ruralités sont redéfinies par la dynamique d’urbanisation et partiellement bousculées par la métropolisation et l’insertion différenciée dans la mondialisation, et sont porteuses de déséquilibres. Car ces sociétés jeunes demeurent pourtant encore très inégalitaires, entre inégalités persistantes, patriarcat et informalité, bien que de profondes mutations soient à l’œuvre.

Les changements globaux bouleversent aussi les territoires et les sociétés. L’Anthropocène est ici comme ailleurs à l’origine de mutations environnementales profondes (érosion littorale et élévation du niveau de la mer, pollutions, changement climatique : c’est l’une des régions au monde qui se réchauffe le plus vite), au premier rang desquelles l’aridification et les modifications du cycle de l’eau. En dépit de la maîtrise ancienne d’une ressource vitale, la période contemporaine et ses dynamiques mettent l’eau sous pression, et en font un enjeu croissant de conflits au sein d’une région très vulnérable à l’ensemble de ces changements. Une double page réservée au Sahara fait la part belle aux représentations, et bat en brèche l’idée d’une barrière en mettant l’accent sur les flux et les relations d’un désert largement traversé.

 

Une mondialisation entre intégration et déséquilibres

L’Atlas du Maghreb a la particularité d’être axé autour du fil rouge de la mondialisation, comme le montre son sous-titre : « une mondialisation contrariée »), et le dernier chapitre y est spécifiquement consacré (« le Maghreb et le monde »). L’ouverture sur le monde est ici ancienne, comme le rappellent la puissance commerciale carthaginoise, les itinéraires des avants médiévaux présentés dans une carte qui reprend de façon originale les codes du plan de métro, ou encore les échanges des XVe – XVIIIe siècles qui mettent en évidence l’ampleur des liens tissés jusqu’au-delà des limites méditerranéennes et sahariennes.

Cette intégration est aujourd’hui accrue, sous l’effet de l’exploitation des ressources agricoles (filière de l’huile d’argan, maraîchage), minières (fer, or) et énergétiques (gaz algérien, pétrole libyen), mais aussi sous l’effet de l’accélération des mobilités de touristes et de migrants, qui tissent des liens entre les deux rives de la Méditerranée et du Sahara. La connexion au monde se fait aussi parfois « par défaut » (Alain Dubresson et Jean-Pierre Raison) via les flux informels (contrebande, exportation de résine de cannabis, migrations « clandestines »). Le Maghreb est devenu une plateforme migratoire majeure aux fonctions complexes (accueil, départ, transit et post-transit), mais pour partie bloquée, et la Méditerranée apparaît ici fonctionner moins comme une interface que comme une frontière meurtrière.

Mais cette intégration à la mondialisation génère ou accentue les déséquilibres. D’abord parce qu’elle est partiellement dépendante, et se traduit par des flux asymétriques comme dans le cas des échanges commerciaux, accrus et diversifiés, mais aux balances défavorables. Ensuite parce que ces évolutions touchent très inégalement les territoires du Maghreb, favorisant littoraux, villes et ports qui en sont les interfaces principales, et laissant plus à l’écart la plupart des territoires périphériques, ruraux, montagnards et désertiques, exacerbant ainsi les inégalités sociales et territoriales. Enfin, parce que cette ouverture sur le monde est aussi porteuse d’enjeux géopolitiques : les relations postcoloniales restent souvent délicates comme le rappellent les récents épisodes de la relation franco-algérienne émaillée de nombreuses tensions. Le Maroc et l’Algérie essayent d’affirmer une influence concurrente en Afrique de l’ouest, tandis que les pays de la région cherchent à diversifier leurs partenariats, et à redéfinir leur place au sein de l’ensemble des Suds.