Sur la base d'archives et de récits contemporains, Patrick Boucheron retrace l’histoire totale de la peste noire et ses répercussions sur l’Europe médiévale.

Patrick Boucheron, historien médiéviste et professeur au Collège de France, propose une nouvelle histoire de la plus grande catastrophe démographique de l’histoire de l’humanité : une histoire totale de l’épidémie qui décima près de 60 % de la population européenne au milieu du XIVe siècle, la peste noire.

L’enquête s’ouvre sur une trace, « frêles présences d’intrigues oubliées qui ne disent rien d’autre que ceci : quelqu’un est passé par là ». À la fin du mois d’août 1348, Alayseta Paula se présente seule et affligée devant les autorités de la ville de Marseille, ayant négligé de rédiger l’inventaire après décès de son père dans les délais légaux. Cette scène, dramatiquement normale, invite le lecteur à s’immerger dans le temps présent des survivants, « au milieu des choses » (in medias res). Pourtant, cette plongée au ras de l’archive n’a de sens qu’au filtre de ce qui nous en sépare, de cette altérité radicale qui nous sépare des hommes et femmes du Moyen Âge. La grande peste de 1348 est donc le pli principal, la matrice à partir de laquelle se distribue un livre qui déborde constamment son sujet, qui densifie ce « tout-monde de la peste » pour mieux dire l’événement. Patrick Boucheron tient sans relâche cette dialectique du temps présent de la peste noire dont notre génome est l’intarissable révélateur : « nous sommes tous des survivants de la peste noire ».

Une histoire totale du bacille

L’auteur s’associe à l’ambition de Paul Veyne : « l’histoire ne progresse pas, elle s’élargit, ce qui signifie qu’elle ne perd pas en arrière le terrain qu’elle conquiert en avant » (Comment on écrit l’histoire, 1971). L’un des apports majeurs de l’ouvrage est sa capacité à proposer une synthèse intelligible et vivante des récents progrès des sciences dites naturelles : paléoclimatologie, archéologie funéraire, palynologie et génomique des populations ouvrent la première partie du livre pour faire sens de cette histoire totale du bacille de Yersinia pestis.

Premier débordement, l’épidémie de 1348 est perçue dans la longue durée de son arbre phylogénétique, depuis la préhistorique Yersinia pseudotuberculosis jusqu’à l’aventure pasteurienne d’Alexandre Yersin en Mandchourie à l’extrême fin du XIXe siècle. Les hommes et femmes de 1348 meurent-ils et elles d’un bacille mal adapté à Sapiens sapiens ou du fléau des anges ravageurs annonçant l’Apocalypse ? De Thucydide à Didier Raoult, la peste des Anciens et celle des Modernes ne peuvent s’appréhender qu’ensemble.

Cette histoire commence donc avec les marmottes grises des Montagnes célestes, sur le rebord du plateau tibétain. Au nord du Kirghizistan actuel, à l’est du grand lac d’altitude Issyk-Kul, 26 % des stèles d’un ensemble funéraire nestorien sont datés de 1337-1339. Le site, vieux d’un siècle au moins, est abandonné quelques années plus tard. Sur certaines stèles une gravure, « Mawtâna », informe d’une mortalité épidémique. D’après les traces génomiques des restes osseux du site, le saut d’espèce a eu lieu : c’est le bacille de Yersin. Très vite, il se propage dans ces mondes eurasiens. Une histoire mondiale de l’épidémie voguant du lac Issyk-Kul aux portes des villes latines vient démentir les récits orientalistes des résurgences épidémiques. Ce ne sont plus les nefs vénitiennes qui importent les mystérieux maux de l’Orient, décennie après décennie, pour endeuiller l’Europe ; passé 1348, de nouveaux réservoirs bactériologiques (à l’instar des marmottes des Alpes) expliquent les vagues épidémiques. En intégrant les non-humains à l’équation, la peste n’est plus tout à fait l’opérateur de mondialité que l’on attendait. La Pestis défait le temps et l’espace.

La peste noire au temps présent

Mais comment faire le récit d’une catastrophe ou d’une rupture qui est toujours déjà là ? C’est la question posée par l’auteur depuis une fresque, L’Allégorie de la Rédemption d’Ambrogio Lorenzetti, qui figure la grande faucheuse dix ans avant la peste noire, en 1338, mais dont le sens ne peut qu’être recouvert par l’événement. La contemporanéité de la peste noire vient offrir un deuxième débordement serviable aux lecteurs. On ne saurait faire la liste des métaphores, des allusions et des comparaisons qui traversent l’œuvre de part en part : les ruines de Détroit après la crise des subprimes ou celles des cathédrales contemplées par Rodin pendant la Grande Guerre, les violences de la Saint-Barthélemy ou les guerres bactériologiques menées à coups de tests PCR à Madagascar en 2017. Parfois, un seul jeu de titre, « des ombres noires sur Gaza », vient tisser un lien discret mais sensible avec le monde contemporain. Tous ces allers-retours donnent une épaisseur, une consistance réelle à l’événement, ils dévoilent ce que produit cette pliure de la « plus grande catastrophe démographique de l’histoire de l’humanité ».

Ces débordements sont mis au service d’une histoire au temps présent, dont le but énoncé avec Susan Sontag n’est pas de « conférer du sens » mais « d’apaiser l’imagination » (Susan Sontag, La Maladie comme métaphore, 1989). Le récit est souvent guidé par les témoins vivants des événements : le médecin d’Avignon Guy de Chauliac, dont la légende veut qu’il se soit auto-incisé pour survivre à son bubon ; non loin de là, Alasassia Messelano, sauvée de la maladie par l’immixtion d’une sainte ; ici, un moine irlandais interrompant sa Chronique, la mort ceignant la clôture monastique ; des administrateurs provençaux ordonnant les prix du travail et des choses, pour faire face au scandale moral de l’enrichissement des pauvres, des femmes ou des fossoyeurs ; un Machiavel lubrique guettant les veuves de Florence ; mais encore Pétrarque, Guillaume de Machaut, les porcs de Boccace. Ces portraits saisissants offrent un aperçu de l’économie morale de la peste noire : qu’est-ce que l’expérience de la grande mort ? comment et pourquoi compter les défunts ? qu’est-ce que gouverner la ville pendant la mortalitas ?

Vivre avec la peste et compter les morts

L’auteur fait le tour de ces mondes de la peste qu’on ne résume plus au Great Leveller (« le grand niveleur »), cette faucheuse restaurant les égalités entre les survivants, scandale moral des groupes dominants. L’ouvrage s’inscrit également dans une relecture critique de l’historiographie classique de la peste noire, longtemps structurée par l’alternative entre effondrement social et rééquilibrage mécanique, au profit d’une analyse plus fine des continuités institutionnelles, des ajustements locaux et des temporalités différenciées du changement. Il accorde par exemple une place à l’histoire sémantique de la maladie : pestis, mortalitas ou pestilentia, souvent accompagnée de son « essaim bourdonnant », les épithètes de la peste, un lexique exprimant moins une pathologie qu’un régime d’expérience collective de la mort.

Chaque interrogation aboutit à une réflexion exigeante, informée et sensible. À titre d’exemple, le septième chapitre « Saurons-nous compter les morts » ne se contente pas de dresser le bilan démographique des crises de surmortalité, mais esquisse leur contenu anthropologique et leur charge sensible. Il est guidé par un chiffre : « Les statistiques dressées à l’instigation du pape Clément VI fixent le nombre des morts pour le monde entier à 42 836 486. ». Ce chiffre est le résultat d’une taxinomie merveilleuse agrégeant des données de provenance disparates. Mais au fond, il ne dit rien d’autre que ceci : les hommes et les femmes tombés sont innombrables. Pourtant, ce souci arithmétique de la chancellerie pontificale révèle le besoin de compter les morts, de domestiquer une terreur sacrée.

Au chapitre suivant (« L’empreinte, vivre avec la peste »), nous sommes à Givry, en Bourgogne, où les archives paroissiales ont conservé un petit registre de papier. Là, le curé notait les décès, les mariages, et les frais et dépenses en luminaire (cierges utilisés lors des cérémonies) qui leur étaient associés : de cinq à six inhumations par mois en moyenne, on en compte 302 pour le seul mois de septembre 1348. L’expérience de la survie dans ce monde saturé de mort est appréhendée diversement : archives notariales d’une petite ville, sépultures dans une ville plus importante, villages abandonnés. L’auteur donne à voir l’événement, ses conséquences immédiates et sa mémoire. Tout y passe : les changements politiques, les législations sur le travail et les révoltes des années 1380, les mouvements de pénitents et flagellants, comme les massacres des juifs. Ces mondes sociaux de la peste noire se déplient dans le temps et l’espace.

La peste comme laboratoire politique

Les chapitres 13 (« Anno 1349 : lors on assomma des juifs ») et 14 (« La contamination du corps urbain »), solidaires, comptent parmi les plus réussis. À Tarréga, en Catalogne, une entreprise d’extermination des juifs est attestée par l’archéologie funéraire, les archives de la couronne d’Aragon et des notaires de la ville. Ces crimes de masse ne sont pas l’expression d’une violence irrationnelle, produit ex nihilo de l’événement épidémique. La persécution des juifs est perçue dans sa dimension anthropologique, celle d'individus qui, pour les chrétiens, se sont volontairement éloignés de la vérité du Christ. À Tarréga, le contexte local explique aussi ce débordement de haine, caractérisé comme une continuation de la guerre privée. Dans la ville divisée, on sait désormais que c’est le bayle de Tàrrega (un agent seigneurial), à la tête de l’une des factions, qui mène l’attaque.

Dans le Saint-Empire romain germanique, 235 pogroms sont documentés : à chaque fois, « c’est la décision politique qui demeure la variable la plus évidente ». Le péril de la contagion du corps urbain, cet imaginaire de l’infamie qui vise aussi les vagabonds et travailleurs pauvres, contribue à produire un tournant immunitaire de la gouvernementalité. En 1358, le Grand Conseil de Venise justifie la décision d’ouvrir un bordel public, le postribulum ; à Tournai, les bans et édits de la ville interdisent en même temps, en novembre 1349 et juillet 1350, la divagation des cochons dans la ville et la dispersion du sang des barbiers sur le pas de leurs portes. Les législations sont souvent anciennes, mais ces expérimentations de crise se systématisent.

Le chapitre 15, « Un rêve politique des temps épidémiques », donne la formulation synthétique de cette dynamique : les épidémies constituent un laboratoire où se forgent des imaginaires et des techniques de gouvernement fondés sur la gestion de la vie biologique. Sans fonder l’État moderne, la peste rend pensables des dispositifs durables de surveillance, de quadrillage et de normalisation. Ainsi, rien ne se présente à l’examen comme couru d’avance, le discours ne s’affiche jamais comme une conclusion, la résolution de fausses intrigues. Les relations entre ces funestes objets sont repensées au-dedans comme au-dehors de la Peste des Anciens et des Modernes.

En dernier ressort, le mérite de cet ouvrage, bien que de synthèse, est de ne pas faire silence des incertitudes. Le lecteur avance en zigzag sans se désorienter, de la préhistoire de nos gênes à la plus vive actualité, des plateaux tibétains aux bouchers de Tournai. L’étonnement et la question guident toujours le lecteur dans les méandres de ces mondes de la peste dont on ne sait plus s’ils appartiennent complètement au passé.