La psychanalyste Mathilde Ramadier s’intéresse aux expériences psychédéliques, à nouveau considérées par la recherche psychiatrique et qui interrogent notre rapport au monde.

* Ce livre a également fait l'objet d'un entretien avec Mathilde Ramadier.

Il y a des livres qui commencent là où les autres s'arrêtent — à la lisière de ce que la raison consent à explorer. Au-delà du moi. Quand les psychédéliques bousculent la conscience peut être rangé dans cette catégorie. Mathilde Ramadier, philosophe et autrice d'une quinzaine d'ouvrages allant du féminisme à l'écologie profonde, s'y aventure sur un terrain encore largement balisé par les tabous : celui des substances psychédéliques et de leur potentiel thérapeutique. Elle signe ici un essai hybride, entre récit personnel, enquête journalistique et réflexion philosophique.

Une expérience personnelle inscrite dans une histoire

Tout commence par un voyage — au sens propre comme au figuré. Ramadier fait l'expérience de l'ayahuasca, ce breuvage ancestral élaboré à partir de plantes amazoniennes, utilisé depuis des millénaires par les peuples autochtones dans un cadre rituel et spirituel. Elle consacre les quatre-vingts premières pages à son propre trip-report : une plongée en soi qu'elle qualifie d'une des expériences les plus renversantes de sa vie. Le récit est saisissant, jamais complaisant. On est loin de la rêverie New Age ou du tourisme chamanique de façade. L’autrice décrit la dissolution partielle de l’ego avec précision et convoque la psychanalyse comme la phénoménologie pour tenter de donner sens à ce qui, par définition, excède le langage ordinaire.

L’histoire intellectuelle française n’est d’ailleurs pas étrangère à ces explorations. On se souvient des expérimentations de Jean-Paul Sartre avec la mescaline, qui nourrirent chez lui des visions persistantes — notamment celles de crustacés qui l’accompagnèrent durant des mois. Loin d’un folklore anecdotique, ces épisodes interrogent la fragilité de la perception et la porosité du réel. Chez Sartre, l’expérience hallucinatoire n’abolit pas la condition humaine : elle en révèle au contraire l’instabilité constitutive. Ramadier s’inscrit d’une certaine manière dans cette lignée où l’exploration chimique de la conscience devient un laboratoire philosophique.

Une enquête sur la recherche psychédélique en psychiatrie

Mais Au-delà du moi ne s’arrête pas à l’expérience personnelle. Fort de vingt-six témoignages de « psychonautes » aux profils variés — patients souffrant de dépression réfractaire, d’addictions, de troubles post-traumatiques —, le livre s’élargit à une enquête sur la renaissance de la recherche psychédélique en psychiatrie. Depuis une vingtaine d’années, une révolution silencieuse s’opère : la psilocybine, le LSD ou la MDMA montrent des résultats parfois spectaculaires là où les antidépresseurs classiques échouent. Ramadier rend compte de ces travaux avec pédagogie, sans verser ni dans l’enthousiasme naïf ni dans la méfiance réflexe.

Pour l’autrice, l’ayahuasca et d’autres psychédéliques permettent de restaurer un sentiment de continuité psychique, de relier les strates de l’existence — de l’enfance aux projections futures. Ils offriraient la possibilité de « rembobiner » jusqu’au point de bascule, à l’instant précis où certains traumatismes ont pris racine. Mais au-delà du bénéfice thérapeutique, une autre question affleure, plus métaphysique : qu’est-ce qui pousse, au fond, à vouloir dissoudre son ego ?

Un besoin contemporain qui interroge

La tentation psychédélique peut être comprise comme un désir de délivrance. Délivrance de la répétition des schémas mentaux, des assignations sociales, des récits intérieurs figés — mais sans doute aussi plus radicalement encore, délivrance de la pesanteur d’être soi. Dans une modernité marquée par l’injonction à la performance, à la cohérence identitaire et à la maîtrise de soi, l’expérience psychédélique promet un relâchement : ne plus être rivé à son histoire mais au contraire la dépasser. Esquisse-t-elle la possibilité d’un allègement ontologique — l’illusion, peut-être, d’une suspension temporaire des contraintes de la condition humaine pour mieux les assumer ensuite ?

Mais cette aspiration à l’abolition des limites n’est pas sans ambiguïté. Cherche-t-on à mieux habiter sa vie, ou à s’en absenter ? À réparer le moi, ou à s’en libérer ? Là réside sans doute la tension la plus féconde du livre : entre thérapie et métaphysique, entre soin et fuite, entre intégration et dissolution.

Ramadier pose également la question épineuse de la démocratisation de ces pratiques : que se passe-t-il lorsque des rituels sacrés, fruits de cultures millénaires, sont réappropriés — parfois pillés — par l’industrie pharmaceutique ou le marché du bien-être ? La tension entre efficacité thérapeutique et respect des savoirs autochtones n’est pas escamotée, tout comme les risques inhérents à ces substances pour les personnes vulnérables. Chaque expérience psychédélique demeure radicalement singulière, rétive à toute standardisation.

À l’heure où les antidépresseurs sont prescrits à des millions de personnes avec des résultats souvent décevants, où les listes d’attente en psychiatrie s’allongent dramatiquement, la question que pose Ramadier est dérangeante : et si notre conception même du sujet et sa capacité à vivre la liberté comme autonomie était à interroger ? L’écriture, raisonnée et documentée, donne au propos une autorité certaine sur un sujet pourtant miné.

Prolongement naturel d’une démarche qui cherche de nouvelles formes pour dire l’indicible, Mathilde Ramadier a tiré de son essai une pièce de théâtre intitulée Psychédélique (qui révèle l’âme). Le passage de l’essai à la scène n’est pas un simple déplacement de médium : le théâtre confronte le corps au vertige de la dissolution de soi. Il matérialise cette tension entre incarnation et dépassement, entre présence charnelle et désir d’arrachement.