Une enquête sur les sources idéologiques et les ambitions antidémocratiques de la pensée néoréactionnaire américaine.
Faut-il prendre au sérieux la néoréaction américaine ? C’est le pari d’Arnaud Miranda dans Les Lumières sombres (Gallimard, 2026). L’ouvrage plonge méthodiquement dans ce courant intellectuel composite, né sur Internet, qui ambitionne de liquider l’héritage démocratique des Lumières au nom d’un réalisme politique radical.
Pourquoi s'y intéresser ?
Il serait tentant de réduire cette galaxie d’auteurs, de blogs et de manifestes – dont Miranda propose à la fois une cartographie et une généalogie – à un simple fatras idéologique absurde. L’auteur invite pourtant à suspendre ce jugement : si ces idées paraissent outrancières, leur cohérence interne et, surtout, leur capacité d’agrégation témoignent d’une construction intellectuelle qu’il vaut la peine d’examiner.
Le second mandat de Donald Trump nous y incite : ses décisions, aussi erratiques soient-elles, ne peuvent plus s’expliquer uniquement par son goût du deal, son sens du spectacle ou de l’improvisation, empruntés à la télé-réalité. Elles obéissent visiblement à des orientations définies – au premier rang desquelles un ultra-présidentialisme assumé. Comprendre ces dynamiques suppose d'examiner leur soubassement idéologique, aussi déroutant soit-il, à l’image des déclarations de JD Vance. L'analyse des idées ne dispense pas d'observer la pratique, mais elle en éclaire les ressorts.
D'où vient-il et que met-il en avant ?
La néoréaction s'inscrit dans une recomposition plus large de la droite américaine. D’un conservatisme classique, une partie de cette droite a glissé vers des positions ouvertement réactionnaires, au point que ce trait semble désormais pouvoir servir de fédérateur à des composantes autrement éloignées : catholiques intégristes, technophiles libertariens ou encore ethnonationalistes.
Miranda s'attarde sur la frange la plus structurée de cette idéologie, apparue au cours des deux dernières décennies. En retraçant la généalogie de la « Dark Enlightenment » de Nick Land et en analysant les propositions de Curtis Yarvin – qui conçoit l'État comme une entreprise dirigée par un exécutif souverain –, il montre comment la néoréaction tente de synthétiser des traditions apparemment incompatibles : libertarianisme technophile, élitisme assumé, nostalgies contre-révolutionnaires, accélérationnisme.
Il s’agit d’une tentative de recomposition doctrinale autour d’un postulat commun : la démocratie libérale serait une illusion coûteuse, incapable d’assurer l’ordre et la prospérité dans un monde dominé par la compétition technologique.
Son refus du débat
L’un des traits les plus déroutants de ce courant réside dans son rapport au débat. Né et développé principalement sur Internet, dans des espaces marqués par l’anonymat, la dérision et la radicalisation, il ne cherche pas tant à convaincre qu'à constituer des communautés de convaincus. La néoréaction ne cherche pas à gagner une controverse : elle vise à délégitimer le cadre même dans lequel une controverse pourrait avoir lieu.
Cette posture, combinée à son exposition en ligne, explique en partie pourquoi ces idées semblent aujourd’hui si insolites et pourquoi il est si difficile de mesurer leur influence réelle.
Des perspectives incertaines
L'évolution de la situation américaine, avec les élections de mi-mandat et l'exacerbation de la concurrence entre les candidats à la succession de Trump, pourrait fragiliser la coalition hétérogène qui associe traditonalisme, technofuturisme et national-populisme, et pour laquelle la néoréaction jouait le rôle de catalyseur.
Reste la question de la diffusion de ces idées hors des États-Unis. Malgré le soutien affiché de l'administration trumpiste à l'extrême droite européenne, celles-ci paraissent encore très étrangères à la culture politique du continent, même si les conceptions illibérales y ont progressé ces dernières années.
Comment combattre ces idées ?
Miranda laisse ouverte une question décisive : comment combattre ces idées ? Faut-il répondre point par point à des assertions qui peuvent paraître délirantes ? Comment confronter une pensée qui récuse d’emblée le principe du débat rationnel ? Prendre ces thèses au sérieux est sans doute une nécessité intellectuelle. Mais c’est aussi leur accorder une dignité que leurs tenants refusent aux principes mêmes de la démocratie.
Les Lumières sombres éclairent un phénomène dont l’influence réelle reste incertaine, mais dont les résonances dans le discours politique contemporain rendent l’examen incontournable. En creux, l'ouvrage invite à réaffirmer les valeurs démocratiques contestées par ce courant – sans oublier néanmoins que la lutte contre les idées ne saurait faire l'économie d'une réponse aux inquiétudes existentielles qui nourrissent l’attrait pour les solutions autoritaires et exclusives.