À partir d’une étude de points de bascule économiques et sociaux passés, le climatologue Tim Lenton propose des pistes pour hâter les solutions écologiques existantes.

Il n’est désormais plus possible d’espérer résoudre la crise écologique de manière graduelle du fait du retard pris dans l’exécution des mesures pour l’atténuer. Pour avoir les effets escomptés, les changements nécessaires doivent se produire de manière accélérée. Tim Lenton, climatologue britannique, est spécialiste des points de bascule climatiques, c’est-à-dire de ces événements à la probabilité difficile à déterminer mais qui, s’ils se réalisent, sont irréversibles, comme la fonte de la couverture neigeuse du Groenland, le blanchissement de la grande barrière de corail ou la transformation de l’Amazonie en savane. Son travail a permis une meilleure prise en compte de ces risques dans les rapports du GIEC.

En parallèle de l’étude de ses points de bascule « négatifs », il s’intéresse dans son livre Positive Tipping Points à leurs équivalents « positifs », susceptibles de fortement réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Avec un grand sens du récit et de la métaphore, combiné à une démarche scientifique impeccable, Lenton se penche ainsi sur les potentiels points de bascule positifs en cours et, surtout, sur les façons de les faire advenir.

Les conditions du changement

Les changements liés au dérèglement climatique ne sont malheureusement pas linéaires, comme l’a découvert Tim Lenton au cours de ses travaux. Certains phénomènes inscrits dans des systèmes complexes ont une faible probabilité, mais une fois enclenchés, ils se produisent très rapidement, de manière abrupte et exponentielle. Les conséquences sont énormes et le retour à la situation précédente est souvent impossible. Lenton rappelle en détail les principaux risques liés à ces points de bascule et, plus généralement, ceux encourus par l’humanité, en particulier ses membres les moins fortunés, si le réchauffement climatique n’est pas contenu au maximum.

Heureusement, ces moments de bascule ne se cantonnent pas au seul domaine naturel. Ils touchent aussi les sphères sociales (changement de normes) et économiques (imposition d’une nouvelle technologie). Les changements nécessaires pour limiter les dégâts du dérèglement climatique (développement des énergies renouvelables, de la voiture électrique, etc.) pourraient ainsi bénéficier de ce mécanisme d’accélération.

Il s’agit notamment de renforcer les forces de propulsion à l’œuvre pour rendre ces évolutions presque inarrêtables, car se renforçant par leur propre dynamique. Avec pédagogie et nuance, Tim Lenton identifie plusieurs ingrédients pour atteindre ce stade : « learning-by-doing » (apprentissage par l’action), les économies d’échelle et le « technological reinforcement » (renforcement technologique). Des politiques publiques (subventions, taxation) favorables jouent le plus souvent un rôle crucial en offrant un environnement propice au développement de ces « feedbacks » (réactions).

Points de bascule sociaux

Tim Lenton s’appuie sur un certain nombre d’exemples issus du passé pour montrer que dans une variété de domaines, un changement rapide et massif est possible, même s’il peut apparaître pendant longtemps comme trop lent voire impossible. Il évoque ainsi le combat de l’une de ses aïeule « Tante Lilian » pour le droit de vote des femmes au début du XXe siècle comme illustration d’un point de bascule sociétal. Il se fonde notamment sur une étude désormais connue qui estime qu’un mouvement social peut être victorieux dès que 3,5 % d’une population y participent activement, puis se diffuse progressivement par imitation. Dans la sphère de la technologie, il rappelle comment, aux États-Unis, les chevaux ont été remplacés en une décennie par les automobiles (dont une partie était alors électrique, d’ailleurs) dans les villes. Dans ce cas, l’adoption massive d’une nouvelle technologie repose sur son prix, son attractivité et son accessibilité.

Dans le cas de la transition écologique, Tim Lenton évoque les mobilisations initiées par Greta Thunberg en Suède, puis dans le monde, ou d’Extinction Rebellion en Grande-Bretagne, pour illustrer comment un mouvement social peut connaître une croissance exceptionnelle. Outre le courage des meneurs, les premiers suiveurs jouent un rôle crucial et facilitent l’arrivée d’autres militants ou sympathisants. Plus largement, il est d’autant plus facile de rejoindre une action collective que le nombre de participants augmente. Dans leur cas, l’objectif était d’obtenir une reconnaissance politique du problème (déclaration d’urgence climatique) et surtout la mise en œuvre de mesures concrètes. Si Greta Thunberg ou Extinction Rebellion n’ont pas obtenu une réponse politique à la hauteur de la situation, ils ont contribué à faire changer l’opinion publique sur le sujet. Le dérèglement climatique fera beaucoup de perdants, mais la transition écologique menace, elle, les intérêts bien défendus des producteurs d’hydrocarbures et d’autres secteurs dépendants des énergies fossiles. Pour autant, Lenton décèle l’émergence de situations « gagnant-gagnant » où des groupes ont tout intérêt à se mobiliser dans le sens de la transition, sans attendre que tout le monde se mette en mouvement – l’un des arguments classiques des défenseurs de l’inaction.

Points de bascule technologiques

L'histoire à succès de la voiture électrique en Norvège – dont la part est aujourd’hui très largement majoritaire dans les ventes de voitures neuves – est aussi brandie en exemple par Lenton. Cette réussite doit beaucoup à la mobilisation d’un petit groupe, dont le chanteur du groupe A-Ha et un universitaire, qui firent pression pour obtenir des politiques publiques et un cadre favorisant l’adoption de cette technologie : subventions, places de parking gratuites, accès au couloir de bus, etc. Si la voiture électrique n’est pas forcément la panacée en termes de mobilité à long terme – et Lenton ne néglige pas le potentiel des transports en commun et du vélo –, elle sera amenée à jouer un rôle déterminant dans la réduction des émissions et de la pollution de l’air à plusieurs titres (baisse de la demande de pétrole, progression de la souveraineté énergétique en particulier pour les pays du Sud, rôle des batteries de voiture dans l’équilibrage de la production électrique, etc.). Les ventes de véhicules électriques en Chine ou en Europe témoignent de points de bascule à venir, en particulier lorsque le prix d’un modèle électrique équivaut à celui d’un modèle thermique.

La progression exponentielle des énergies renouvelables nous conduit potentiellement vers un prochain point de bascule. Là encore, les politiques publiques et leur soutien sont cruciaux, comme l’illustrent le développement de l’éolien au Danemark et en Grande-Bretagne, qui a largement permis de remplacer l’usage du pétrole et du charbon pour la production électrique dans ces pays. Les panneaux solaires connaissent une progression encore plus rapide dans des pays ayant parié sur la filière, de l’Allemagne à la Chine. D’autres nations comme le Chili et l’Uruguay combinent les deux énergies pour atteindre rapidement leur indépendance décarbonée. Plus largement, les coûts d’installation des énergies renouvelables chutent drastiquement. La sobriété – comme la façon de se vêtir l’été au Japon afin de réduire l’usage des climatisations – peut aussi bénéficier de ces mécanismes de contagion sociale bénéfiques.

D’autres domaines, comme l’extraction minière ou l’aciérie, semblent plus difficiles à décarboner ou moins avancés dans ces processus. Ils sont notamment dépendants de la montée en puissance de l’hydrogène vert. Pour autant, les pouvoirs publics peuvent fixer des objectifs et réglementations (taux de recyclage ou d’énergie verte) pour obliger ces secteurs à évoluer et à financer les développements nécessaires, qui deviendront plus abordables au fur et à mesure de leur adoption et de progrès technologiques réalisés. Plus largement, ces secteurs pourraient bénéficier de points de bascule en cascade grâce aux progrès réalisés dans d’autres domaines (par exemple, l’augmentation des capacités de stockage des batteries).

L’évolution des modèles agricoles est une autre question sensible. Pourtant, Lenton mentionne de nombreuses initiatives issues du terrain qui ont permis d’évoluer vers des modèles agroécologiques plus rémunérateurs pour les paysans et régénérateurs pour la nature. Cela l’amène aussi à s’intéresser à l’un des facteurs les plus importants de la destruction de la biodiversité : la consommation excessive de viande. Même s’il s’agit d’un sujet sensible, les habitudes alimentaires évoluent, souvent en lien avec la prise en considération des impacts sur la santé d’une surconsommation de protéines animales ou des ravages de l’industrie agroalimentaire sur le bien-être animal. Le développement d’alternatives végétales savoureuses, la sensibilisation à leur bienfait pour la santé et la mise en place de politiques incitatives (modulation de la TVA sur les produits) pourraient accélérer ces changements.

L'approche de Tim Lenton a le mérite de réconcilier les approches collectives et individuelles de la transition écologique, sans nier que l’une ne va pas sans l’autre. En conclusion, le climatologue appelle de ses vœux une autre transformation fondamentale, celle de notre perception du monde : accepter de reconnaitre notre appartenance et notre interdépendance avec le monde naturel et non plus le traiter comme un moyen à notre disposition. L’époque des Lumières avait déjà bouleversé notre représentation de notre place dans la nature ; notre époque est sans doute aussi capable de provoquer à nouveau un tel changement : « That could be the most profound positive tipping point to accelerate us out of trouble. »