Fred Turner applique au cas texan ses précédentes analyses sur le design démocratique et sur l’utopie numérique, pour nous aider à mieux comprendre la politique de la Tech.

Spécialiste de la culture numérique et de ses entreprises californiennes, Fred Turner vient de publier un petit livre qui prolonge ses précédents travaux   . Trois textes composent ce nouvel ouvrage. Deux sont signés de Fred Turner : « L’idéologie texane », qui date de 2025, et « Politique des machines », qui donne son titre au recueil, un article grand public publié en 2019. Lus en parallèle, ces deux essais permettent, selon les éditeurs, de « comprendre d’une part en quoi l’idéologie texane constitue une rupture au regard de l’idéologie californienne et d’autre part en quoi cette dernière abritait déjà en son sein les germes qui ont mené à cette rupture  »   . Un troisième article, plus ancien et écrit par les Britanniques Richard Barbrook et Andy Cameron, complète la réflexion de Turner dans le volume : les deux auteurs, l'un chercheur en sciences politiques et l'autre artiste, tous deux spécialistes de la question des médias, décryptaient dès 1995, les travers de « L’idéologie californienne » dans un texte perçu alors comme un « pamphlet » et vilipendé par le magazine Wired. Ce texte précurseur apporte un regard européen sur l’univers impitoyable de la tech américaine.

Ces anticipations britanniques sont d’ailleurs citées par Turner dès les premières pages de son chapitre sur l’idéologie texane afin de souligner que ces analyses étaient très en avance sur la question des technologies numériques, à une époque où les réseaux internet, fixe et mobile n’avaient pas atteint leur développement actuel. Il revient donc à Turner de résumer ses propres analyses du phénomène et de ses sources contre-culturelles :

« Dans la Silicon Valley, tandis que les programmateurs et les fabricants de puces travaillaient d’arrache-pied à construire un réseau mondial, un groupe hétéroclite composé de journalistes, de hackers et de publicitaires a commencé à décrire ce qui se déroulait sous leurs yeux comme une révolution contre-culturelle. Dans les magazines, notamment dans Wired, ils défendaient l’idée que les nouvelles technologies ouvraient les portes de ce que le parolier du Grateful Dead, John Perry Barlow appelait la “frontière électronique”, un monde sans substance matérielle et loin de tout enjeu politique, où les individus se réuniraient dans une sorte d’harmonie impossible à créer dans la vie ordinaire. L’Internet, suggéraient-ils, allait finalement apporter ce que le LSD était supposé faire dans les années 1960 : rendre possible la connexion entre tous les vivants et les non-vivants de la Terre et construire un monde utopique où deviendrait réalité l’idée que “nous ne formons tous qu’un” (“We are all one”) affectionné par les hippies d’alors.  »  

Cette histoire californienne passe désormais par le Texas où Elon Musk et d’autres entrepreneurs ont décidé de relocaliser leurs activités.

De la Californie au Texas

Vaste territoire de Tesla, SpaceX, et terre d’accueil des data centers d’OpenIA, le Texas est un État de l’Ouest et de la « Southern Bible Belt  », comme le rappelle Turner. Dans l’Ouest mythique, on trouve les grands ranchs et les plaines infinies où chevauchent les cow-boys épris d’indépendance, à l’Est, les colons établis au milieu de grandes plantations de coton et de leurs esclaves   . Il faut attendre les années 1930 pour qu’on y découvre et exploite le pétrole qui fait dès lors sa richesse alors que la crise économique bat son plein. Ce décalage conduit les élites texanes à se méfier de l’État fédéral et de sa politique du New Deal. Les millionnaires texans contribuent ainsi au développement d’une droite radicale portant des valeurs fondamentalistes chrétiennes : racistes, parfois antisémites, anti-syndicats, anti-administration fédérale, tout en cherchant à contrôler ou capter les ressources de l’État.

L’essai de Turner décrit ainsi une idéologie texane inspirée par la conquête des grands espaces, structurée autour de la culture des plantations, renforcée par l’exploitation pétrolière considérée comme une mission divine, avant d’être aujourd’hui convertie à la « nouvelle ère de l’extractivisme numérique  »   . Si l’utopie numérique des années 1960 se méfiait des industries lourdes en y préférant les « machines individuelles » mises en réseau pour favoriser le développement personnel, les priorités ont changé : « à l’heure actuelle, l’intelligence artificielle et les cryptomonnaies orientent la demande d’une nouvelle centralisation de la puissance de calcul, et ce faisant du besoin d’espace et d’électricité »   . Ce nouveau programme industriel, le Texas est prêt à le remplir, depuis que l’industrie numérique oublie l’utopie au profit d’une économie autoritaire.

De l’utopie au despotisme

Plus loin, Turner cite Ronald Reagan déclarant en 1989 : « Le Goliath du totalitarisme sera renversé par le David de la puce électronique »   . Le président des États-Unis, californien et néolibéral, reconnaît ainsi que les technologies informatiques constituent le « meilleur moyen de faire progresser les libertés  »   . Comme il l’a montré dans Aux sources de l’utopie numérique, Fred Turner met à jour la convergence de vue entre les politiciens conservateurs et les principaux promoteurs du numérique, tel Nicholas Negroponte, fondateur du Media Lab du MIT. Il clarifie ensuite un retournement faisant appel à des «  modes de communication qui permettent aujourd’hui aux autoritaires en tous genres d’exercer leur pouvoir [alors qu’ils] ont d’abord été imaginés pour les combattre  »   .

Comment l’esprit d’ouverture et de libération s’est-il donc transformé en pouvoir tyrannique ? Pour expliquer cet échec de l’utopie des ingénieurs pensant améliorer la politique à l’aide d’ordinateurs, il faut revenir au «  travail de désintermédiation qui a commencé au début de la Seconde Guerre mondiale, qui a été véhiculé jusqu’à nous par la contre-culture des années 1960 et qui s’épanouit aujourd’hui dans le chaudron high-tech de la Silicon Valley »   .

Turner reprend ainsi les thèses de son Cercle démocratique, brossant le tableau d’une Amérique confrontée au nazisme, une idéologie perçue à cette époque comme un danger véhiculé par les médias de masse. Afin de combattre ces idées dangereuses, le gouvernement américain fait appel aux meilleurs représentants des sciences sociales (Margaret Mead, Gregory Bateson, Kurt Lewin, Gordon Allport, s’inspirant de Franz Boas, notamment) au sein d’un comité cherchant « à coordonner plus qu’à dominer les esprits »   . Ces intellectuels s’inspirent alors des musées considérés comme de véritables « environnements immersifs » au sein desquels les visiteurs peuvent « affiner leurs goûts individuels », « réfléchir à leur place respective dans le monde » et, surtout, à « le faire ensemble »   . Contribuant au développement des grandes expositions démocratiques pour contrer l’autoritarisme et le fascisme, ces intellectuels dialoguent également avec l’inventeur de la cybernétique Norbert Wiener. La rencontre porte ses fruits, lorsque le mathématicien adapte son modèle cybernétique à « une société moderne [pensée] comme un système d’échange d’information »   .

Les théories de l’information ou des systèmes se font sociologies, tandis que les ordinateurs progressent, d’abord sur un mode centralisé et presque autoritaire à la manière d’IBM ou de « HAL »   , puis sous la forme plus appropriable et massive du Personal Computer (PC). Analysant le parcours de Stewart Brand, apôtre de la contre-culture, Turner fait référence au fameux Whole Earth Catalog qui « ne vendait rien [mais] rassemblait plutôt des recommandations d’outils », comme les écrits cybernétiques de Wiener ou les calculatrices scientifiques Hewlett-Packard, en attendant les micro-ordinateurs qui n’existaient pas encore à la fin des années 1960. Si ses lecteurs, les « nouveaux communalistes  », rejetaient des machines semblables aux bombes et aux chars ainsi que les « bureaucraties industrielles qui les produisaient », ils adoraient les « technologies à taille humaine  » et leur potentiel libérateur   .

Préfigurant les moteurs de recherche, par son contenu, et même les réseaux sociaux, avec « sa carte du monde des communautés », le Catalogue et son esprit a surtout inspiré la Silicon Valley, à commencer par Steve Jobs qui y reconnaît l'une de ses « bibles  » et y voit une « sorte de Google au format papier »   . Le développement de la micro-informatique et des industries numériques fera le reste en favorisant les libertés et une « démocratie centrée sur la personne », au moyen des puces électroniques…

« Aujourd’hui encore cette utopie conserve son aura missionnaire dans toute la Silicon Valley », rappelle Turner en reprenant les propos du patron de Facebook   . Mais à l’heure où les médias sociaux sont devenus des entreprises commerciales prospères centrées sur une économie de l’attention et de l’influence, leurs réseaux sont désormais investis par les influenceurs d’une idéologie « alt-right » reprenant les codes et les pratiques des activistes des années 1960, mais « comme si le “wokisme” était leur guerre du Vietnam à eux  »   . Adoptant des modes d’expression subjectifs, ludiques, intimes, authentiques et même chaleureux, cette idéologie extrémiste s’incarne parfaitement dans un Donald Trump, « meilleur acteur de ses propres émotions » et, surtout, « représentant vivant des préoccupations de ses partisans »   .

Au terme de cette mise à jour des thèses de ses précédents livres, Turner alerte sur le fait qu’une «  société qui remplace la loi et les institutions par une cacophonie d’expressions individuelles encourage finalement le sectarisme et s’effondre »   . Son remède à cette situation consiste « à redynamiser les institutions [et] à transformer les vérités issues de notre expérience collective en conquêtes législatives  »   .

Tout un programme dont on mesure chaque jour les difficultés de mise en œuvre, même s’il connaît des précédents européens.

Détours et précurseurs européens

Les propos de Turner sont complétés par une lecture européenne de « L’idéologie californienne ». Turner rend d'une certaine manière hommage à cet article et à la prescience de ses deux auteurs, Richard Barbrook et Andy Cameron, qui ont parfaitement identifié, dès 1995, les liens entre la pensée hippie, les valeurs des entreprises high-tech de la Silicon Valley et l’idéologie néo-libérale de Ronald Reagan ou de Newt Gingrich. Leur analyse permet aussi de mieux comprendre les ressorts jeffersoniens qui permettent ces rapprochements politiques : « Le basculement à droite des idéologues californiens a été facilité par leur acceptation, jamais remise en question, de l’idéal d’un individu autosuffisant. »   Ainsi, les Britanniques mettent à jour les contradictions qui sont au cœur de la philosophie du troisième président des États-Unis, père fondateur de la démocratie américaine et «  icône en chef de l’idéologie californienne  »   . En effet, Thomas Jefferson (1743-1826) «  idéalisait les petits fermiers et les entrepreneurs innovants [alors même qu’il] était propriétaire d’une grande plantation en Virginie et vivait du travail de ces esclaves »   .

Ces contradictions sont transposables aux entreprises californiennes (et aujourd’hui texanes) défendant les mêmes principes tout en s’appuyant sur les recherches, les commandes ou les facilités économiques généreusement offertes par l’État honni (et désormais acquis).

Quand l’Europe des années 1990 (comme celle d’aujourd’hui) cherchait à suivre les bons exemples américains, Barbrook et Cameron s’intéressaient au Minitel français et aux politiques publiques qui ont permis sa réalisation et assuré son modèle économique   . Opposés au discours conquérant des « autoroutes de l’information », ils s’inspirent d’un outil techniquement dépassé, mais qui montre qu’une « intervention collective est nécessaire afin d’inclure tout le monde dans l’avenir numérique »   . Une conclusion toujours actuelle face aux défis de l’IA et de la souveraineté numérique.