Giancarlo Consonni fait valoir la nature et la démocratie contre les destructions contemporaines de la ville et la perte de lien social.
Giancarlo Consonni s’intéresse dans son ouvrage à la question du « faire ville ». En tant qu’urbaniste, connaisseur de la philosophie de l’architecture et spécialiste d’histoire et de théorie architecturale, il déploie sa réflexion selon deux directions, qu’il expose dès l’introduction.
D’un côté, il porte un regard critique sur les villes actuelles : il dénonce une crise urbaine, renforcée par la délinquance et la dégradation de certains quartiers, et regrette un modèle antérieur qu’il suppose harmonieux. Cette crise résulte selon lui du fait que nous avons renoncé à aspirer à un habitat partagé. Mais elle serait encore aggravée par un facteur nouveau : la révolution technologique.
D’un autre côté, l’attention de Consonni se porte sur la destruction des villes dans les guerres contemporaines. Il décrit ainsi les massacres et dévastations violentes, dont les exemples les plus frappants se trouvent en Ukraine ou à Gaza. Ici, il ne s’agit plus de critiquer certains usages de la ville par ses habitants, mais de mesurer les opérations qui ciblent directement les habitats et leurs occupants.
Pour l’auteur, ces enjeux sont centraux pour la compréhension des relations sociales contemporaines. Pour le montrer, il recourt à une image éclairante : celle de l’opposition entre le « réseau » et la « clairière », le premier représentant la dispersion et les relations étendues à distance, (souvent rendues possibles par les technologies), la seconde symbolisant les liens de proximité des groupes locaux. Or, cette opposition s’incarne dans certaines formes architecturales et urbanistiques (désormais simplifiées et uniformes) qui favorisent la solitude et le narcissisme.
La ville avec la terre
L’originalité de son ouvrage tient à un parti-pris paradoxal : Consonni entend s’inspirer de la ville passée pour penser la ville future, sans pour autant répéter le passé. D’une part, il s’agit de sauvegarder la ville future, non pas contre l’architecture rationaliste (Le Corbusier, Louis Kahn), mais contre l’usage industriel qui en a été fait. D’autre part, il s’agit de s’inspirer de la nature pour valoriser le divers contre l’uniforme, le vivant contre le figé, à une époque où les villes sont autant en danger que les équilibres naturels.
C'est dans cette perspective que l’auteur se tourne vers le rapport entre ville et nature pour soutenir l'idée, conforme au titre de l'ouvrage, selon laquelle « On ne sauvera pas la terre sans sauver les villes ». Consonni veut montrer que la référence à la nature valorise la complexité, la variation, le vivant et plus largement les liens — plutôt que ce qui divise. Ainsi, ville et nature se complètent plutôt qu'elles ne s'opposent, et des intérêts communs émergent de leurs dynamiques communes.
Si c'est de cette manière qu’il souhaite repenser comment « faire ville », l'auteur ajoute deux impératifs concrets pour l’avenir : reconnaître que les attaques militaires contre les villes constituent un crime contre l’humanité et inscrire l’urbanité comme une conquête inaliénable dans la Déclaration universelle des droits de l’homme.
Aristote et la finalité de la ville
Pour guider cette démarche, l’urbanité doit selon Consonni redevenir le guide fondamental, notamment pour les politiques publiques. L’architecture post-renaissance, selon lui, offre une inspiration : elle mettait en scène la vie partagée, lui donnant sens et nourrissant l’imaginaire collectif.
Cet idéal d’urbanité trouve par ailleurs son fondement dans la philosophie d’Aristote. Un commentaire du livre III de La Politique, en début d’ouvrage, montre que le philosophe définit la polis (la cité) comme une communauté de familles assurant le bien-vivre, c’est-à-dire une existence pleinement réalisée et indépendante. Consonni interprète ce texte dans le cadre du « faire ville », en rappelant la distinction latine entre civitas (ensemble des citoyens) et urbs (ensemble matériel).
Ce qu’il retient d’Aristote est la finalité de la ville : pour lui, l’urbanisme consiste à construire des systèmes relationnels (l’urbanité) qui orientent la vie collective, la vie privée et l’action des gouvernements, tout en intégrant la beauté. La ville, dès lors, devient un instrument de régulation pour le corps social face aux transformations à venir. Et la volonté de maintenir l’urbanité vivante doit prévaloir contre les intérêts qui la menacent.
Tout au long de sa réflexion, Consonni montre plus largement, en s’appuyant encore sur Dante, Botero, Vico, Romagnosi, Cattaneo ou Michelucci, que les villes ont une portée civilisationnelle : elles organisent la vie civile, instaurent des manières de vivre communes, permettent les relations, la culture et le partage.
Réparer les villes
L’auteur en vient finalement à appeler l’Union européenne à lutter contre la décrédibilisation des instances politiques et à fournir la volonté nécessaire pour rendre les corps urbains organiques et beaux. Sa réflexion s’appuie notamment sur la question du logement — avec, à l’appui, des textes de Friedrich Engels et des socialistes contemporains — et sur celle de la rue — se référant au Livre des Passages de Walter Benjamin.
Consonni propose ainsi une conception globale de l’acte d’habiter : il ne s’agit pas seulement de se loger personnellement, mais d’épouser une pratique qui donne sens à l’être-au-monde et à l’agir humain. Habiter implique en effet de prendre soin de la terre et de l’humanité et de transmettre cela aux générations futures. Cette idée rejoint l’article 9 de la Constitution italienne, qui affirme que « la République protège le paysage et le patrimoine historique et artistique de la Nation », associant ainsi développement culturel et protection de la nature.
Mais les villes appartiennent-elles encore aux citoyens ? Peuvent-ils exiger réparation face au mépris dont elles font l’objet ? Deux ouvrages récents, La face cachée du mal-logement de Pascale Dietrich-Ragon et Marie Loison (Ined Éditions) et Au cœur des villes (AOC, n° 4, hiver 2025), illustrent concrètement la vie quotidienne dans les logements et les quartiers. Tous ces textes inscrivent la crise contemporaine de la ville dans la perspective d’une réflexion sur le statut de la chose publique et sur la situation de désaffection démocratique actuelle. Ils dénoncent l’indifférence politique et l’atrophie des dispositifs d’urbanité, renvoyant aux mots de Leon Battista Alberti, philosophe et architecte du XVe siècle : ouverture, pluralité, dynamique, urbanité.