Lorsque Bob Young, fondateur de Red Hat, une des plus anciennes sociétés de distribution du système d’exploitation libre Linux, veut en 1999 publier Under the Radar  , il rencontre tellement de difficultés, constate tant d’imperfections dans le système de publication traditionnel qu’il commence à chercher d’autres façons de faire. En 2002, lulu.com voit le jour.

Lulu.com est une plateforme commerciale d’édition de livres (et assimilés), directement de l’auteur au lecteur. L’auteur potentiel, c’est vous, c’est moi, c’est n’importe qui. Auteur de quoi ? De n’importe quoi : roman, poésie, théâtre, mémoire universitaire, manuel, BD, livre de photos, affiches, œuvres d’art, musique, vidéo, images... En quelques clics, l’auteur peut choisir un format de publication, définir la maquette de couverture, le prix, et ainsi proposer le fruit de ses travaux, au choix, à ses amis, à tous les utilisateurs de lulu.com (gratuitement), ou encore à l’ensemble des librairies en ligne, avec inscription au registre ISBN (pour environ 90 €). Le lecteur intéressé peut alors feuilleter quelques pages du livre, en acheter une version numérique, ou en commander une version papier, qui sera imprimée pour l’occasion (pas de stock).

Bob Young, avec modestie, prétend ainsi révolutionner le monde de l’édition, au même titre que jadis Gutenberg. Quels sont au juste les révolutions effectuées par lulu.com ?

- C’est en premier lieu un modèle économique inédit pour l’édition , et qui marche bien. Le site se rémunère sur les ventes, par une commission de 20 %. Avec environ 1,32 millions d’utilisateurs et une moyenne quotidienne de 100 000 visites uniques, le site est vite devenu très rentable, puisqu’il n’a notamment pas de stock à gérer. Lulu.com est un exemple frappant de ce qu’on appelle depuis 2004 la "longue traîne"  : quelques articles se vendent à plusieurs milliers d’exemplaires, mais l’accumulation des milliers d’autres qui se vendent à quelques exemplaires rapporte autant, voire plus. De plus, comme eBay a généré de nouveaux types de carrières de vendeurs spécialisés, lulu.com voit certaines maisons d’édition s’appuyer sur leur plateforme pour se développer  : pas de stock à gérer, facilités d’impression, autant d'arguments qui facilitent la vie de petites maisons d'éditions.

- Ce qui distingue alors le véritable éditeur de lulu.com est le contrôle de la qualité. On peut en effet se perdre longtemps à essayer de trouver un livre intéressant sur le site, alors que s’instaure entre un éditeur et ses lecteurs une relation de confiance sur le long terme, fondée sur une communauté de goût et d’intérêt, une marque de fabrique. D’un autre côté, les ouvrages de qualité sont parfois imprévisibles (on ne peut pas savoir de quel lieu de la longue traîne sortira le prochain best seller), ou quand il s’agit d’ouvrages scientifiques pointus, peu rentables pour un éditeur traditionnel. Lulu.com offre donc une tribune à ces quelques auteurs d’exception, que le jeu des comités de lecture, des lignes éditoriales et des exigences budgétaires aura laissé sur la touche.

- Quid alors de l’édition traditionnelle ; va-t-elle souffrir de cette concurrence ? Bob Young a là-dessus un double discours. D’abord il soutient l’intérêt de son site en faisant remarquer qu’un auteur y gagnera plus d’argent qu’en passant par un éditeur : moins d'intermédiaires, donc moins de marges. D’un autre côté, il affirme que lulu.com et les maisons d’édition ne sont pas sur le même marché : le premier s’intéresse à la longue traîne, les seconds aux ouvrages susceptibles de se vendre bien. Ce qui est sans doute vrai pour les plus importants groupes d’édition, pas pour les éditeurs spécialisés ou curieux, souvent de taille modeste, qui eux aussi cherchent dans les coins les perles rares, et fondent leur réputation et leur richesse sur cette spécificité. Ceux-ci ne risquent-ils pas de souffrir d’un déficit de la part des auteurs, qui préféreront avoir recours à la facilité offerte par le Web 2.0 ? Reste qu’une maison d’édition offre une garantie, un cachet, que lulu.com, surtout avec un nom pareil, n’est pas prêt d’avoir.

Si lulu.com, entreprise américaine, est implantée dans 80 pays, signalons pour finir publie.net, première initiative d'édition à tirer profit du web sur le sol français. Il s’agit d’un site, opérationnel depuis janvier 2008, créé par l’auteur François Bon, qui propose, sur le mode coopératif, textes et images d’auteurs et artistes contemporains. Les contenus proposés, inédits, n’ont pas d’autre existence que numériques, et sont adaptés pour une lisibilité optimale sur écran ou eBook. Là aussi, le lecteur pourra feuilleter quelques pages du livre et en acheter un exemplaire en ligne, pour la somme unique de 5,50 €, dont la moitié est reversée à l’auteur. La grosse différence réside dans la présence d’un comité de publication.


Pour aller plus loin :

> Sur nonfiction.fr
: "Êtes-vous prêts pour l'abondance ?", la critique du livre de Chris Anderson, La longue traîne, la nouvelle économie est là (Pearson Education), par Herni Verdier.
Internet fait-il vaciller les dominations culturelles, économiques, politiques ? Voilà une des questions posées par ce livre à succès.

> Blog de Francis Pisani, journaliste installé près de la Sillicon Valley, spécialiste des réseaux et du numérique, Lulu.com et le futur du livre, entretien avec Bob Young.
> Sur Universia Knowledge@Wharton : Does Lulu.com Pose a Serious Threat to the Major Publishing Houses?
> Le blog Dixit Lulu, qui analyse au jour le jour les changements que produit lulu.com dans le monde de l'édition et de l'écriture.
> The Financial Times : Lulu et la longue traîne.
> Article du 09 mai 2008 sur PC Magazine : Lulu.com; Lulu offers an extensive self-publishing solution for nearly any kind of book you want to print.