Face à la prolifération de la désinformation et aux attaques contre la science, deux scientifiques américains témoignent et proposent des stratégies de riposte.
Dans son roman 1984, George Orwell imaginait un « Parti » demandant au héros de son roman d’affirmer que « 2 + 2 = 5 ». Après la lecture de Science Under Siege du climatologue Michael E. Mann et du pédiatre spécialisé dans la vaccination Peter Hotez, on peut se demander si la réalité ne vient pas de dépasser la fiction. Dans cet essai engagé, les deux scientifiques américains montrent comment la science est attaquée politiquement et idéologiquement par les représentants de groupes d’intérêts, tout particulièrement aux États-Unis, notamment via des campagnes de désinformation. En parallèle, nous faisons face aux effets conjugués et dévastateurs des crises climatiques et sanitaires. Or, ces attaques contre la science limitent nos capacités à répondre efficacement à ces menaces, qui s’accentueront dans les prochaines années et décennies.
Ce livre est né de l’expérience personnelle des auteurs. Les deux hommes ont fait l’objet de menaces et d’attaques parce que leurs travaux remettent en cause des intérêts économiques ou des croyances idéologiques. En dépit de cela, ils continuent à défendre leurs champs disciplinaires respectifs et la science en général. Qui plus est, ils estiment avoir identifié les différentes armes et stratégies des acteurs de cette lutte contre la science.
Une alliance contre la science
Mann et Hotez évoquent cinq principaux protagonistes de ce mouvement anti-science, à savoir les ploutocrates, les États pétroliers autoritaires et leurs alliés (« petrostates »), les professionnels (« pros ») qui s’appuient sur leur légitimité pour remettre en cause la science, les propagandistes des réseaux sociaux, et la presse et plus largement les médias possédés par des ploutocrates. Cette alliance promeut un discours anti-science, parfois haineux et concrètement à l’origine de nombreux morts et de la dégradation de l’état de notre planète.
Les auteurs rappellent que la science a longtemps bénéficié d’un fort respect aux États-Unis. La prospérité du pays en est d’ailleurs fortement dépendante, du fait des développements technologiques et des innovations qu’elle permet. Mais depuis peu, on constate un changement dans ce domaine, inimaginable il y a encore quelques années. Ces attaques contre la science ne sont pas seulement le fait d’individus dérangés et isolés, mais d’hommes politiques comme Robert J. Kennedy, actuellement ministre de la santé et « antivax » notoire. Plus largement, elles proviennent principalement de l’extrême droite et du Parti républicain. Ce contexte fait planer le risque d’un tarissement des vocations de scientifiques. Pourtant, comme l’écrivait le scientifique Carl Sagan, la science est une « bougie dans l’obscurité » éclairant nos décisions face aux crises. Certes, la science n’est pas infaillible, mais elle s’actualise constamment grâce à de nouvelles données et hypothèses. Elle reste donc l’une de nos meilleures alliées pour répondre aux défis du siècle. Comment expliquer alors que les scientifiques soient présentés par certains comme des ennemis du peuple et victimes de tentatives de décrédibilisation ?
Ploutocrates
Le rapport des milliardaires à la science est ambivalent. Si nombre d’entre eux ont souvent fait preuve de philanthropie en finançant des initiatives scientifiques, certains se font désormais davantage remarquer par leur volonté de concentrer du pouvoir en manipulant l’information grâce à leur richesse. Si George Soros est régulièrement accusé d’être à l’origine et à la tête d’un complot juif afin de prendre le contrôle du monde et faire advenir le socialisme, c’est surtout l’action néfaste de milliardaires d’extrême-droite – à la tête de géants du numérique ou des hydrocarbures, comme les frères Koch – contre la démocratie qui est bien réelle et qui vise les scientifiques. Les auteurs rappellent en ce sens le rôle du magnat des médias australien Rupert Murdoch dans la désinformation scientifique et plus récemment celui d’Elon Musk avec le rachat de Twitter.
Leurs points communs ? Une attirance pour la Russie, les cryptomonnaies, l’infiltration d’universités et de think-tank et une position de plus en plus anti-science. Autant leur lutte contre le climat peut se comprendre par la préservation de leurs intérêts dans les énergies fossiles, autant leur combat contre les vaccins et la gestion des crises sanitaires est plus surprenant. Celui-ci s’inscrit toutefois dans une croisade plus large contre la régulation (et éventuellement contre le ralentissement de l’économie à la suite de contraintes sanitaires). Prenant l’exemple de l’activisme « antivax » de milliardaires texans, les auteurs pointent les conséquences bien réelles de leurs actes : de nombreuses morts inutiles et évitables faute de vaccination.
Mann et Hotez, tout en reconnaissant l’asymétrie des forces en présence, recommandent d’instaurer une transparence dans les sources de financement pour les associations et organisations soutenues par les ploutocrates. Ils rappellent le rôle des enquêtes des médias et d’ONG pour révéler de telles manipulations. Ils jugent aussi nécessaire de trouver des alliés dans le monde des affaires qui soient conscients des risques de l’anti-science.
Petrostates
Les « Petrostates » désignent des pays dont les économies sont très dépendantes des hydrocarbures et peu diversifiées. Ces États sont souvent caractérisés par un pouvoir autoritaire et corrompu, à l’image de la Russie et de l’Arabie Saoudite. Les attaques contre la science constituent un autre trait d’union entre ces pays.
En Russie, il s’agit d’une tradition quasi-centenaire, comme l’illustrent l’influence du charlatan Lyssenko et les persécutions de scientifiques (juifs) par Staline pendant la période soviétique. Aujourd’hui, le rejet russe de la science s’explique par les liens entre cette dernière et la démocratie, ainsi que par la volonté de Moscou de préserver ses revenus tirés des énergies fossiles. Ce rejet se traduit par un fort activisme numérique (« Climategate » en 2009, ingérences favorisant les élections de Donald Trump en 2016 puis en 2024).
L’Arabie Saoudite n’est pas en reste en matière d’obstruction lors des COP ou des publications des rapports du GIEC pour amoindrir les décisions ou résultats scientifiques sur le sujet. À leur échelle, des États américains comme le Texas, voire la Pennsylvanie, rentrent dans cette catégorie. Plus largement, au regard du poids des intérêts des producteurs et de leur influence sur leur politique (mesures anti-environnementales), les États-Unis semblent devenir un « Petrostate » pour les auteurs. Cette politique hostile à la science pourrait marquer le début du déclin de la science américaine, sans compter ses conséquences sur le statut du pays. Elle a déjà un effet sur les jeunes scientifiques et sur leurs choix de carrière. Pour Mann et Hotez, la défense de la science doit redevenir une priorité du Parti démocrate.
Professionnels et propagandistes
Les professionnels (« Pros ») travaillent main dans la main avec les ploutocrates et les « Petrostates » en leur offrant leur légitimité (grâce à leur parcours voire carrière académique) et des contenus pour leur agenda anti-science. Ils interviennent régulièrement dans les médias conservateurs. Pour Mann et Hotez, les universités doivent faire le ménage en interne et se détacher de « Pros » mettant en avant leurs crédits académiques pour diffuser des contrevérités scientifiques — même si la liberté académique rend cela délicat. De même, il convient de suspendre les médecins charlatans.
Parfois difficiles à distinguer des précédents, les propagandistes sont des trolls, des bots ou des experts du fake qui prolifèrent sur les réseaux sociaux ou qui animent des podcasts, comme Alex Jones ou Joe Rogan. Ils travaillent souvent en symbiose. Les propagandistes diffusent ainsi le travail des soi-disant experts. Ils sont amateurs de théories du complot et ciblent un public généralement peu diplômé.
Parmi les théories les plus populaires, en lien avec le climat ou le Covid, les auteurs citent : l’établissement d’un nouvel ordre mondial grâce à la crise climatique, l’existence de lasers dans l’espace activés par les Rothschild pour provoquer des feux de forêt, l’Agenda 2030 de l’ONU qui vise à l’avènement du socialisme, le modèle de « la ville du quart d’heure » qui prive l’individu de ses libertés, etc. Là encore, l’industrie fossile et la Russie (via ses bots) jouent un rôle indéniable dans la dissémination de ces idées sur Internet. À ce titre, l’intelligence artificielle déculpe les possibilités de manipulation.
Ces acteurs promeuvent le déni, mettent en place des stratégies de division au sein du mouvement pro-climat ou cherchent à pousser au désespoir et à l’inaction. D’autres font la promotion de solutions dangereuses comme la géoingénierie. Ces propagandistes veulent parfois débattre avec des scientifiques pour les discréditer, en assénant un flot ininterrompu de contrevérités difficiles à réfuter tellement elles sont nombreuses. Outre qu’il s’agit d’une perte de temps pour les scientifiques, ces échanges légitiment leurs adversaires.
Comment contrer ces propagandistes ? La régulation des plateformes qui propagent de la désinformation scientifique, comme s’y attelle l’Union Européenne, apparaît indispensable. Mann et Hotez invitent également les scientifiques à ne pas s’engager directement dans des débats avec des trolls, mais à proposer des réfutations plus générales de contrevérités scientifiques de manière parlante.
Presse
Les attaques contre la science issues des médias viennent principalement de titres orientés à droite. Le rôle historique de Rupert Murdoch dans la désinformation scientifique, que cela soit anti-climat ou « antivax », est bien connu, avec sa chaîne Fox News, qui a longtemps employé le journaliste Tucker Carlson.
Depuis quelques temps cependant, le traitement des questions scientifiques par de nombreux médias s’avère de plus en plus problématique. L’évolution du New York Times est ainsi pointée du doigt. En voulant donner à chaque fois deux versions contradictoires de faits scientifiques pourtant établis, le quotidien de référence contribue à la diffusion des idées anti-science. En effet, il ne peut y avoir d’équilibre ou d’équivalence entre de la science et de la désinformation scientifique. Par ailleurs, Mann et Hotez constatent la diminution de la place accordée à la science dans les médias et le licenciement de nombreux journalistes scientifiques.
Une menace plane plus largement sur le rôle des médias en tant que quatrième pouvoir (après l’exécutif, le législatif et le judiciaire) à la suite de l’achat de nombre d’entre eux par des milliardaires. Seule une régulation politique forte peut garantir le pluralisme des médias et éviter l’emprise des ploutocrates.
Un plan de bataille
Face à ces menaces, Mann et Hotez comparent ce combat, inégal et dantesque, à celui de la communauté de l’anneau du livre de Tolkien. Ils reconnaissent d’ailleurs que la situation est amenée à se dégrader dans les années à venir. Pourtant, cette lutte est nécessaire. Ils proposent donc une série de réponses articulées entre elles.
Tout d’abord, les scientifiques doivent adopter ce qu’ils nomment une communication constructive : apprendre à mieux parler de leurs travaux face à des adversaires de mauvaise foi et bien financés, expliquer les processus de la science, se rendre plus visibles, obtenir une reconnaissance de leur engagement médiatique dans l’évaluation de leurs carrières, coopérer avec les journalistes, cultiver leur présence sur les réseaux sociaux. Ils invitent à ne pas négliger les conservateurs qui font encore confiance à la science et à leur rappeler que l’agenda anti-science va à l’encontre de leurs intérêts.
Les scientifiques méritent aussi d’être soutenus dans leur résistance. Mann rappelle le procès qu’il a gagné contre des climatosceptiques qui l’avaient diffamé. Il estime nécessaire la création de structures institutionnelles de protection des scientifiques et surtout d’inscrire ces protections dans la loi. Les académies et sociétés savantes doivent aussi monter au créneau dès que nécessaire.
Le combat contre les contrevérités scientifiques est d’autant plus efficace que l’on avertit sur les risques de désinformation de manière préventive, plutôt que de devoir réfuter des tentatives précises (prévenir versus guérir). Outre cette sensibilisation, il est essentiel de lutter contre la « dark money » qui finance la désinformation, de mieux réguler les médias et les réseaux sociaux.
Plus globalement, les cyberattaques menées par la Russie lors d’élections méritent d’être sanctionnées par la communauté internationale. L’influence des ploutocrates sur la politique et les médias doit être réduite. Les citoyens peuvent arrêter leurs abonnements à des médias défaillants, voire les attaquer en justice en cas de désinformation avérée. Si beaucoup passe par l’engagement des scientifiques, la résistance citoyenne est en effet indispensable – la formation d’une « communauté de la planète » pour filer la métaphore du Seigneur des anneaux – face à des forces très puissantes. En définitive, les solutions sont éminemment politiques : voter pour des partis qui respectent la science, soit dans le cas américain, défaire les Républicains aux prochaines élections (midterms puis présidentielles).
En cohérence avec ce qu’il prône dans ce livre, Michael E. Mann a démissionné de son mandat de vice-président de son université afin de garder sa liberté de parole face aux attaques contre la science. Son essai écrit avec Peter Hotez est didactique, fluide et engagé. Il constitue à la fois une alerte convaincante et un appel à l’action. Toutefois, du fait de leurs disciplines respectives, les auteurs n’abordent pas les nombreuses attaques visant les sciences sociales. Le moment orwellien. La science face aux nouveaux obscurantismes, à paraître au Seuil en février, apportera sûrement quelques réponses sur le sujet ainsi qu’une analyse du contexte français, où la science n’est pas non plus épargnée.