Dans un essai novateur Marc Lazar livre une définition du populisme à la française.
Quelle est la caractéristique commune au général Boulanger, à Bernard Tapie, à Jean-Luc Mélenchon ou à Marine Le Pen ? Tous en appellent au peuple, s’estiment en être l’incarnation, agir pour lui et en son nom. Reste à définir ce qu’est le populisme, tâche ardue que réalise avec brio Marc Lazar, en donnant sens à ce concept aux contours mouvants.
D'abord, l’expression « populiste » n’est pas que politique. La littérature permet de lui donner un autre sens — quoique celui-ci mobilise également des ressorts politiques. En 1929, les romanciers Léon Lemonnier et André Thérive publient un Manifeste du Populisme, avant de créer, deux ans plus tard, un prix populiste. Si tous deux sont situés à droite de l’échiquier politique, les premiers lauréats de ce prix sont des auteurs de gauche (Eugène Dabit, Jules Romains, Henri Pollès, Tristan Rémy ou encore Jean Rogissart). Cette distinction voulait couronner des œuvres qui préfèrent « les gens du peuple comme personnages et les milieux populaires comme décors, à condition qu’il s’en dégage une authentique humanité ». Le prix demeure (sous un autre nom), mais l’expérience littéraire tourne court, supplantée par la littérature prolétarienne et le réalisme socialiste.
À travers cet exemple, apparaît la versatilité et la polysémie de cette notion, en littérature comme en politique. C’est cet aspect que Marc Lazar s’attache à définir, prolongeant ainsi son livre écrit avec Ilvo Diamanti, Peuplecratie. La métamorphose de nos démocraties (Gallimard, 2019). L’ouvrage, précédé d’un remarquable prologue précisant le sens et les usages du populisme à l’aune des travaux en sciences sociales, se décompose en deux parties. La première revient sur les populismes historiques, la seconde analyse la formation contemporaine des populismes à partir des années 2000.
Définir le populisme
Le livre se concentre principalement sur la société française. Si des références étrangères sont évoquées, les origines extérieures — le populisme russe des années 1880, les emprunts au fascisme, ou encore les variantes latino-américaines, du péronisme au chavisme, qui influencent le populisme de gauche — ne sont pas directement analysées. Le mot peut à première vue sembler un leurre. Son caractère plurivoque, les usages négatifs et polémiques qui lui sont attachés, comme les réappropriations dont il fait l’objet, rendent sa définition problématique.
Le populisme renvoie certes au peuple, mais l’appel au peuple est une valeur cardinale et fondatrice de la société et de la démocratie françaises. Cette proximité explique la confusion, souvent volontairement entretenue, entre peuple, appel au peuple et populisme.
Le populisme ne se définit pas d’abord par le culte du chef, mais par la foi du dirigeant dans le peuple, qui, selon un principe quasi métaphysique, aurait par définition raison. Le chef se plie à cette volonté et prétend l’incarner. Cet aspect n’est pas proprement hexagonal, mais il existe en France un lien quasi indéfectible entre le peuple et la nation. Le populisme est aussi une expression de la souveraineté d’une nation imaginée, rêvée, réinventée, qu’un leader charismatique prétend incarner. En outre, pour que le populisme puisse s’exprimer, il faut que la démocratie traverse des turbulences ou que certains secteurs de la société aient le sentiment d’entrer en crise.
Sur le plan théorique, Marc Lazar synthétise les recherches les plus contemporaines de la science politique anglophone pour montrer que le contenu idéologique du populisme est flou. Il emprunte et remodèle des éléments issus des idéologies qui ont structuré le XXᵉ siècle. Concrètement, il se caractérise par un rapport particulier entre le dirigeant et son mouvement, par la volonté de conquérir des pans entiers de la société en rompant avec les codes traditionnels de l’expression politique, en cherchant à court-circuiter les corps intermédiaires pour établir un lien direct avec un peuple conçu comme un tout.
Par ailleurs, le populisme s’illustre par la volonté de s’ancrer dans le local et le national contre des élites, souvent dénoncées comme des oligarchies ne veillant qu’à leurs propres intérêts. La subtilité de ces mouvements tient à la capacité de leurs dirigeants à mêler plusieurs registres d’appel au peuple, à les utiliser conjointement ou à les alterner. Marc Lazar souligne que les populismes contemporains se distinguent des idéologies du XXᵉ siècle. C’est l’un des points forts de l’ouvrage : l’auteur prend soin de distinguer des concepts anciens appliqués à des évolutions nouvelles.
Ainsi, si le fascisme peut, sur certains points, être vu comme une forme de populisme, l’extrême droite actuelle ne s’en inspire qu’indirectement. Son recours au peuple ne recouvre pas les mêmes attributs, tout en lui empruntant certaines thématiques. Une fois au pouvoir, comme le montrent les situations hongroise ou italienne, les limitations des libertés publiques s’effectuent de manière insidieuse.
Enfin, l’auteur distingue les populismes de droite et de gauche. Leurs appels possèdent des détestations et des ressorts communs, mais se différencient par les buts proposés et les objectifs poursuivis. S’ils divergent dans leurs finalités, les populismes relèvent d’une même pratique politique et mobilisent des dimensions lexicales analogues. Les expériences historiques en montrent la diversité des usages.
Populisme d’hier
Le populisme s’ancre dans la contestation de la démocratie parlementaire. En retraçant son histoire, Marc Lazar remonte jusqu’au général Boulanger, même si l’on peut s’interroger sur la part qu’y joue le bonapartisme. Le boulangisme utilise, à partir de 1888, une rhétorique populiste. Les mots d’ordre « Dissolution, révision, constituante » et l’appel incessant au peuple en constituent la première manifestation. Boulanger dénonce les oligarchies, la corruption, exalte la souveraineté populaire et la grandeur de la nation.
Si le général n’est pas lui-même antisémite, de nombreux antisémites figurent parmi ses soutiens et assurent une continuité du populisme. Les caractéristiques majeures du boulangisme se retrouvent dans les ligues des années 1930 : dénonciation de la « République des voleurs », rejet du parlementarisme, perçu comme source de faiblesse, principe d’unification d’un peuple dont certaines composantes, issues des tranchées, estiment que la guerre, en fusionnant les classes, a rendu son unité à la nation. Si les ligues sont populistes, l’un de leurs obstacles majeurs réside dans leur diversité et leur incapacité à s’unir derrière un chef.
Présent dans le monde rural des années 1930, l’antifiscalisme devient une composante centrale du populisme dans les années 1950 avec le mouvement poujadiste. Il y ajoute une dimension nouvelle : l’exaltation des classes moyennes et des commerçants.
Pour autant, le populisme — ou l’exaltation du peuple — n’est pas l’apanage de la droite dans ses versions plus ou moins radicales ; il existe aussi à gauche. Dans sa construction même, l’appel au peuple est constitutif de son histoire. L’antiélitisme, associé à la dénonciation des possédants, participe du populisme, mais il est contrebalancé par l’acceptation du parlementarisme, l’attachement aux libertés publiques et, souvent, à la République. Marc Lazar montre comment, à certaines périodes, notamment lorsqu’il a cherché à se rapprocher du pouvoir par les urnes, le Parti communiste a abandonné un discours strictement ouvriériste pour adopter une posture populiste.
De ce point de vue, les exemples du Front populaire (1935-1937), de la Libération (1945-1947) et, plus marginalement, des années 1970 avec Georges Marchais, sont éloquents. Le populisme se retrouve également dans la sacralisation du peuple chez certains maoïstes des années 1970 et dans une stratégie électoraliste chez Bernard Tapie en 1991.
Populismes d’aujourd’hui
Sur la base de ces définitions et de cette histoire, le début du XXIᵉ siècle semble être celui, par excellence, du populisme. Lazar en distingue trois formes : celui de la droite extrême, celui de La France insoumise et un mouvement bigarré, empruntant tantôt à l’un, tantôt à l’autre, incarné par les gilets jaunes.
D'un côté, à l’extrême droite, et parfois à droite, le recours au peuple-un reprend les archétypes du boulangisme et des ligues, en les adaptant au contemporain. Chez Jean-Marie Le Pen, d’abord, la dénonciation de l’establishment, de la « bande des quatre » (PCF/PS/UDF/RPR), l’antisémitisme récurrent et la xénophobie exaltent un peuple originel et immémoriel. Ces thématiques sont aujourd’hui reprises en partie par Éric Zemmour ou Philippe de Villiers.
Mais une rupture s’opère dans le discours frontiste avec la transmission de l’héritage familial du père à la fille. Marine Le Pen s’inscrit dans un héritage boulangiste, fusionnant peuple et nation dans une définition renouvelée de la souveraineté nationale et populaire. Sa posture fait souvent référence au bon sens et à la défense des petits contre les élites. Certaines figures de style, reprises ensuite par une partie de la droite républicaine, visaient à assécher le terreau populiste ; elles lui ont surtout servi d’engrais. Le populisme frontiste irrigue désormais nombre de débats, appuyé sur des relais médiatiques hiérarchisés et contrôlés.
D'un autre côté, à la gauche de la gauche, les schèmes populistes, longtemps délaissés, reviennent en force en 2017 et en 2022, lorsque Jean-Luc Mélenchon, à la suite des analyses de Laclau et Mouffe, adapte les expériences latino-américaines à la situation française. L’ancien trotskiste, passé hiérarque socialiste, et finalement devenu dirigeant de La France insoumise, opère un tournant en 2012. Ses deux dernières campagnes affichent un antiélitisme appuyé sur l’exaltation des « petites gens », la dénonciation d’une oligarchie mondialisée et l’appel au « dégagisme ».
Ainsi, en 2013, il dénonce « la république des voleurs », d’une part, et appelle, en reprenant et détournant une affiche de la SFIO de 1932, au « coup de balai », d’autre part. Depuis, le recours au populisme s’observe chez lui à deux niveaux. D’abord, dans l’organisation même de La France insoumise, qui, par anti-institutionnalisme, refuse de se qualifier comme un parti et se veut, selon son expression, « gazeuse » — ce qui ne l’empêche pas, en interne, d’être un courant structuré et hiérarchisé. Ensuite, et surtout dans le discours public, Jean-Luc Mélenchon mêle les références et les appels au peuple et au bon sens. Ce populisme de gauche a réussi à polariser une grande partie des débats au sein de son camp et à s'imposer, temporairement au moins, comme une force dominante ; cela a aussi contraint une partie de la gauche à se positionner face à cette nouvelle donne politique.
La conjonction de ces deux populismes éclaire le succès symbolique des gilets jaunes. Apparu en 2018 sous une forme fugage et peu structurée, ce mouvement s’autodéfinit comme l’émanation du peuple, use d’une rhétorique antiélitiste et antifiscale, se réapproprie des symboles nationaux et rejette toute incarnation individuelle. Ancré dans des espaces locaux (les ronds-points), il a également cherché à défier les symboles de la mondialisation et de la richesse en défilant sur les Champs-Élysées. In fine, si les manifestations et les enquêtes ont cherché, retrospectivement, à mettre en évidence un peuple hostile aux formes traditionnelles de la représentation politique et en quête de nouvelles voies démocratiques, il semble que le coefficient de sympathie entre le peuple des ronds-points et le vote pour le Rassemblement national soit allé crescendo. Par ailleurs, le rejet des intermédiaires sociaux, comme une forme de macronisme inversé, a eu tendance à renforcer la perception d’un peuple-un. Cette nouvelle forme de populisme, au nom d’une démocratie réinventée, a rejeté les formes de la démocratie réelle.
Ce dernier aspect, comme les précédents, interroge le lien entre populisme et démocratie. L’exaltation du peuple, l’apologie de l’horizontalité semblent en effet participer d'un rejet du système des démocraties libérales. De ce point de vue, l'essai de Marc Lazar prolonge les réflexions tocquevilliennes sur la démocratie et ses crises. Il rejoint les analyses de Claude Lefort sur ces systèmes qui, par leur inachèvement même, finissent par engendrer leur propre contestation.