Anciennement affilié à la mouvance djihadiste globale, le groupe syrien Hayat Tahrir al-Cham s’est progressivement déradicalisé à mesure qu’il prenait le contrôle de la région d’Idlib.

Un an après la chute du régime de Bachar al-Assad, les médias occidentaux dressent un bilan plutôt positif de la situation en Syrie   . Certes, ils soulignent les immenses défis qui se posent au pays après plus d’une décennie de guerre civile : la reconstruction matérielle, la mise en place d’un pouvoir véritablement démocratique, la coexistence pacifique entre les différentes communautés ethniques et religieuses (mise à rude épreuve par les massacres de début 2025 contre des alaouites, puis des Druzes). Néanmoins, les journalistes saluent prudemment la gouvernance mise en place par Ahmed al-Charaa, pourtant officiellement considéré comme « terroriste » par les États-Unis et l’Organisation des Nations Unies jusqu’en novembre 2025.

C’est ce paradoxe apparent que permet de comprendre l’ouvrage de Patrick Haenni et Jerome Drevon. Les deux politistes s’attachent en effet à retracer les évolutions des groupes dirigés par Ahmed al-Charaa (à l’époque connu sous son nom de guerre Abou Mohammed al-Joulani) entre 2011 et 2024 : d’abord le Front al-Nosra, puis Hayat Tahrir al-Cham (HTC). S’appuyant sur de nombreux entretiens (avec des dirigeants de HTC, mais aussi des révolutionnaires parfois hostiles à al-Charaa) réalisés sur cinq ans, ils montrent comment le groupe a connu, à l’épreuve du pouvoir à Idlib, une « révolution silencieuse » l’amenant à rompre avec l’extrémisme.

Une patiente montée en puissance

Le Front al-Nosra est fondé dès le début de la guerre civile syrienne en 2011 par Ahmed al-Charaa, parti en Irak en 2003 faire le djihad contre les forces états-uniennes et devenu un commandant intermédiaire de l’État islamique. Le Front al-Nosra attire rapidement l’attention d’une partie de la population syrienne et de la communauté internationale (à la fois en raison de ses attaques spectaculaires contre des cibles du régime et de son affiliation à Daech), mais il n’est initialement que l’un des nombreux groupes armés révolutionnaires ; il demeure par ailleurs fortement décentralisé. Tout en coopérant ponctuellement avec les autres mouvements, il parvient toutefois progressivement à s’imposer dans le Nord-Ouest. Pour ce faire, il s’attaque stratégiquement aux factions rivales, les éliminant les unes après les autres (des groupes pro-occidentaux fin 2014, un autre groupe islamiste particulièrement puissant en 2017-2019, les reliquats djihadistes en 2019-2020).

S’il s’impose ainsi comme l’acteur dominant à Idlib, Ahmed al-Charaa ne peut pas pour autant être considéré comme complètement hégémonique. Son pouvoir est d’abord limité par un acteur extérieur, puisque la Turquie déploie ses troupes à Idlib fin 2017 et impose par exemple des patrouilles mixtes russo-turques sur l’autoroute M4 qui traverse la Syrie d’ouest en est, contre la volonté de HTC. Il dépend également d’organisations autonomes (ONG locales ou internationales) pour assurer un certain nombre d’activités dans les domaines de l’éducation ou de la santé. Enfin, il se trouve dans l’impossibilité d’éliminer complètement les groupes adverses, au risque sinon d’affaiblir considérablement la défense de la poche d’Idlib et d’ouvrir la voie à une reconquête par le régime. Ahmed al-Charaa est donc obligé de composer, au moins dans un premier temps, avec les autres mouvements, qu’il s’agit d’abord et avant tout de forcer à reconnaître son autorité à la suite d’offensives ciblées et limitées.

Une déradicalisation silencieuse

Devant naviguer dans cet environnement très contraint, Ahmed al-Charaa choisit de rompre avec la mouvance djihadiste en plusieurs temps. Pour des raisons à la fois idéologiques (les violences massives perpétrées contre les civils par Daech) et plus politiques (la volonté de Daech de prendre le contrôle de Jabhat al-Nosra), il dénonce publiquement l’État islamique dès 2013. Pour stopper l’hémorragie d’une partie de ses cadres et de ses militants, attirés par une organisation en plein essor à l’époque, Ahmed al-Charaa s’affilie immédiatement à al-Qaïda. Trois ans plus tard, Jabhat al-Nosra s’émancipe cette fois-ci d’al-Qaïda. Il s’agit alors de permettre une unification des groupes révolutionnaires, perçue comme indispensable pour stopper la reconquête amorcée par le régime (désormais massivement soutenu par la Russie), mais jusqu’alors freinée par cette affiliation : c’est la naissance de HTC. Si la rupture avec al-Qaïda est officiellement pacifique et mise en scène par les deux acteurs, elle n’en génère pas moins à nouveau de fortes tensions internes à HTC qui connaît de nouvelles défections. Certains commentateurs ont pu mettre en doute la réalité de cette séparation, mais HTC change sa rhétorique et traque à Idlib les partisans d’al-Qaïda fin 2019-2020.

L’abandon du djihad global se traduit également par une ouverture, contrôlée, envers d’autres groupes ethniques et religieux. Sans jamais le formuler de manière officielle, HTC s’éloigne progressivement d’un certain nombre de principes au cœur du salafisme : le groupe laisse une place beaucoup plus importante dans ses institutions à l’acharisme (une école théologique majoritaire en Syrie et distincte du salafisme) et autorise un certain nombre de pratiques soufies (pourtant vigoureusement condamnées par les salafistes). De même, Ahmed al-Charaa organise deux visites très médiatisées auprès de populations druzes et chrétiennes d’Idlib, leur promettant une forme de respect et de protection. Patrick Haenni et Jerome Drevon l’expliquent par la volonté de HTC de se rapprocher de la « majorité silencieuse » et de se positionner comme la seule force politique prorévolutionnaire sur la scène syrienne, les autres groupes étant dénoncés comme des extrêmes. HTC adopte pour ce faire un discours clairement sunnite (mais traditionnel et conventionnel plutôt que salafiste) et nationaliste. Cette transformation ne prend pas la forme d’un grand aggiornamento religieux, mais procède plutôt d’une série de décisions politiques concrètes.

Un autoritarisme limité

Selon les chercheurs, HTC pratique depuis sa prise de contrôle d’Idlib une forme d’autoritarisme limité. Il ne s’interdit pas de recourir à des formes de répressions violentes (par exemple lorsqu’un acteur commence à être perçu comme une alternative au groupe et menace donc son hégémonie), mais celles-ci demeurent généralement assez ponctuelles. Il recourt plutôt à des logiques de cooptation d’élites locales et se présente souvent comme ouvert aux négociations et aux revendications de la population (sans pour autant pouvoir être considéré comme véritablement démocratique). Le cas du « printemps arabe » de 2024 à Idlib illustre parfaitement cette dynamique. Confronté à un mouvement populaire massif, qui va jusqu’à appeler au départ d’al-Charaa, HTC reconnaît la légitimité d’une partie de leurs revendications et ne tire pas sur la foule. Il accepte même de mettre en place un comité électoral complètement indépendant chargé d’organiser des élections pour compléter l’assemblée parlementaire (la Choura, jusqu’alors nommée par HTC), laquelle obtient le pouvoir de renverser le gouvernement. Ces concessions sont toutefois en trompe-l’œil : la véritable autorité politique ne réside pas dans le gouvernement, mais dans d’autres institutions et les élections servent à légitimer le pouvoir plus qu’à instaurer une véritable compétition politique. En parallèle, HTC complique la coordination des manifestations par la mise en place de checkpoints entre les villages et coopte certains dirigeants contestataires. Les dirigeants de HTC assument d’ailleurs dans les entretiens une politique de « patience stratégique » : il s’agit bien d’attendre un essoufflement du mouvement plus que de répondre véritablement à ses revendications.

Il faut donc comprendre la pratique du pouvoir de HTC, non comme une forme de conversion à un modèle démocratique, mais bien comme une forme de pragmatisme. Confronté à la nécessité de maintenir la paix sociale alors que le régime de Damas est toujours menaçant, le groupe est en permanence confronté à des impératifs contradictoires : continuer à bénéficier de la protection turque tout en poursuivant ses propres objectifs, marginaliser les extrémistes sans les aliéner complètement, répondre aux pressions des conservateurs sans effrayer les donateurs internationaux. C’est ce qui explique toute une série de politiques ambivalentes mises en œuvre par le mouvement (par exemple l’adoption d’une loi de moralisation de l’espace public sans sanctions associées) : la sortie de l’ambiguïté est perçue comme plus coûteuse que profitable.

Si certains éléments du cadre théorique auraient mérité d’être un peu plus explicités (telles les comparaisons avec la Révolution française ou avec l’extrême droite française actuelle), Patrick Haenni et Jerome Drevon proposent en définitive une analyse précieuse et convaincante de la normalisation d’un ancien groupe djihadiste sans en dresser pour autant un portrait idéalisé.