À l’occasion de la parution en France de son recueil « Nous étions là », l’écrivain ukrainien Artur Dron nous parle de la poésie, de son expérience de la guerre et du rôle de témoin qu’il s’est donné.

Étoile montante de la poésie contemporaine, Artur Dron est né en 2000 dans la région d’Ivano-Frankivsk, dans l’ouest de l’Ukraine. Journaliste de formation et poète publié dès avant ses vingt ans (avec un premier recueil intitulé Dortoir no 6), il s’est engagé dès le début de la guerre en 2022 dans les forces de défense territoriale. Il a pris part à plusieurs opérations dans les environs de Donetsk et de Kharkiv. Gravement blessé par des éclats d’obus qui ont coûté la vie à deux de ses frères d’armes, il s’est vu attribuer le statut de vétéran et d’invalide de guerre avant même d’avoir atteint l’âge de l’enrôlement.

De cette expérience terrible témoigne son deuxième recueil de poèmes : Nous étions là, salué par le PEN Club ukrainien comme l’un des meilleurs livres de 2023, et récemment traduit en français aux éditions Bleu et Jaune. « Témoigne » est d’ailleurs véritablement le mot juste : car, comme le montre également son tout dernier livre de prose publié en ukrainien (Hemingway ne sait rien), l’un des principaux rôles qu’il assigne à l’écrivain aujourd’hui est celui de témoin.

Artur Dron nous a accordé le 23 décembre 2025 cet entretien, conçu et traduit en français par notre contributrice Nikol Dziub, qui est également la traductrice de Nous étions là. On y retrouve le poète que l’on devinait derrière les poèmes du recueil. Un poète qui n’aime pas les grands mots. Un poète qui ne se préoccupe que de l’essentiel – la mort, la vie, l’amour, la foi et la mémoire, entre autres. Un poète qui, plus que le souci de la poésie elle-même, a celui de l’humanité qui s’y exprime.

 

Nonfiction.fr : Ce qui est très beau dans vos poèmes, c’est ce tendre fil que vous semblez tisser, en tant que poète, entre l’amour de la vie et l’acceptation de la mort. On remarque aussi une tension délicate entre le thème du bonheur de l’enfance et celui du départ du soldat à la guerre. Toutes vos paroles, en tout cas, tout en étant ancrées dans le contexte actuel, paraissent appeler une lecture universelle et humaniste. Entre vos vers, on sent circuler de grands sentiments sans âge et sans géographie, tels que l’espoir, la consolation et la foi en une belle vie à venir. Est-ce bien cela que vous y avez mis ?

Artur Dron : Je crois que c’est juste en effet, même si je ne réfléchis pas à tout cela de cette manière quand j’écris. En réalité, je n’aime pas beaucoup analyser ma propre créativité, j’écris simplement sur ce qui est important à mes yeux. Et il est naturel que, dans les conditions extrêmes de la guerre, ce qui importe le plus à l’être humain, ce soit la vie et la mort, l’amour et le deuil de ses proches, la quête de l’espoir, la révision de sa relation avec Dieu, etc. En temps de guerre, tout ce qui est superflu, secondaire, est en quelque sorte éliminé, il ne reste que l’essentiel et le plus important. Et c’est grâce à ce phénomène que se produit ce dont vous parlez : en écrivant comme si ce qu’il évoque ne relevait que d’une situation actuelle d’une part, personnelle d’autre part, le poète écrit en même temps sur quelque chose d’intemporel. Car ces catégories – la vie, la mort, l’amour, Dieu, l’espoir – sont bien ce qui fait la poésie universelle, et ce pour une raison très simple : parce qu’elles désignent ce que l’on essaie constamment de comprendre sans jamais être vraiment sûr de l’avoir bien compris.

Ce qui compte évidemment dans la poésie, ce sont les sonorités, la mélodie – donc aussi ces sons qu’on a toujours portés avec soi dans son cœur, mais également ces bruits qui peuvent soudain surgir de nulle part. Mais les bruits de la guerre ne sont sans doute pas de ceux que veut entendre un poète. Ne sont-ils pas assourdissants ? Où trouvez-vous les forces pour écrire après avoir entendu des mélodies aussi disharmonieuses et traumatisantes ?

Poète ou non, personne ne veut entendre les bruits de la guerre. En fait, avec l’invasion à grande échelle des Russes, mon identité de poète a définitivement cessé d’être ma priorité. Face à la guerre, je ne me suis jamais considéré comme « un poète sur le front » ou comme « un poète confronté aux sons de la guerre », alors qu’il aurait besoin de mélodies, d’amour et de poussières d’étoiles ! Nous, je suis avant tout un « homme confronté à la guerre et à ses bruits ». Il serait tout aussi juste de demander : « Comment un musicien peut-il continuer à jouer ou à composer après avoir entendu les bruits traumatisants de la guerre ? », « Comment un enseignant peut-il continuer à enseigner après que ses élèves ont tous entendu les bombardements ? » Car, en réalité, tout cela revient à la question : « Comment continuer à vivre ? » Cette question se pose à tout le monde. Et chacun a sa propre réponse. Vous demandez : « Où trouvez-vous les forces pour écrire ? » Certains vous diraient : « Nulle part. » D’autres auraient une réponse complètement différente. Au début, je n’avais pas de réponse du tout, et je n’ai rien écrit pendant sept mois. Aujourd’hui, ma réponse serait : on peut trouver de la force chez les autres et dans la façon dont ils font face aux épreuves les plus difficiles. Peut-être dans six mois ma réponse sera-t-elle complètement différente. Vivre avec la guerre, c’est toujours chercher des réponses, des raisons et des manières de continuer à vivre après ce qu’elle nous fait endurer.

Pouvez-vous nous parler aussi de la relation que vous entretenez, en tant que poète, avec la mémoire ? Vos poèmes, écrits dans un tel contexte, sont lus également comme un témoignage, perçus comme la trace d’horreurs que personne ne peut ni ne doit oublier. J’ai été particulièrement émue à la lecture de ce poème où vous écrivez : « Moins tu utiliseras le mot “guerre” plus on croira tes poèmes  », ou encore : « N’écris pas le mot “guerre”  ». Cela nous rappelle, je crois, que prêter du sens aux mots est peut-être la principale (et immense) responsabilité du poète, et surtout d’un poète qui écrit dans un tel contexte de propagande et de fausses nouvelles destinées à effacer ou à déformer la mémoire des événements.

Pendant longtemps, ma relation à la mémoire a été marquée par la peur. J’avais très peur d’oublier, je pensais que, puisque nous vivions une expérience aussi terrible, nous avions au moins le droit de la garder pour toujours avec nous, de ne pas la perdre, de ne pas l’oublier. Aujourd’hui, cette peur s’est atténuée, car j’ai davantage l’occasion de pratiquer le souvenir, c’est-à-dire d’écrire. C’est pour cela que j’ai désigné mon livre de prose Hemingway ne sait rien comme un « livre de témoignage ». C’est l’une des principales fonctions de la littérature à notre époque, à mon avis. Enregistrer, consigner, témoigner.

Et pour ce qui est par ailleurs du contexte de fausses nouvelles dans lequel nous vivons, nous ne pouvons pas faire disparaître la propagande, les mensonges des Russes, les manipulations ou les informations trompeuses. L’humanité a évolué de telle sorte que les gens ont compris quelle arme cela représentait et quel profit il y avait à utiliser de telles stratégies. Que pouvons-nous opposer à ces pratiques ? Témoigner de la vérité. Consigner ce qui se passe réellement, écrire, témoigner. C’est important aujourd’hui, mais cela sera également très important dans l’avenir, lorsque les Russes tenteront de réécrire cette histoire. Témoigner aujourd’hui, c’est empêcher que la vérité soit modifiée demain.

Dans votre recueil, vous évoquez les poètes ukrainiens : ceux qui ont écrit comme ceux qui n’ont pu laisser derrière eux que le silence. Difficile de ne pas penser à tous ces poètes ukrainiens qui ont connu le bannissement, la censure – sans parler de ceux qu’on a exécutés. C’est bien sûr un héritage lourd qui échoit aux poètes de votre génération. Mais c’est aussi un immense défi. D’où cette question très simple : quels poètes ukrainiens appréciez-vous particulièrement, et pensez-vous vous inscrire dans une certaine lignée poétique, spirituelle, morale ?

Oui, je sens la présence de cet héritage littéraire, qui est très important pour moi. Il est très précieux de ressentir un lien et une affinité avec nos poètes du passé. Car chaque fois que l’Ukraine traverse des moments difficiles, ces poètes reviennent vers nous et nous rappellent qu’ils sont en réalité les poètes à la fois du passé, du présent et du futur. Dans les textes de notre génie national Taras Chevtchenko, né en 1814, nous, hommes du XXIe siècle, nous trouvons la vérité sur nous-mêmes. En 2014, ainsi, pendant la Révolution de la Dignité, soit 200 ans plus tard exactement, nous avons pu puiser des forces dans son œuvre, y trouver des explications et des repères. Et il en va toujours de même aujourd’hui. Sans oublier nos poètes du XXe siècle, qui ont lutté et ont souvent été tués par le même ennemi que nous combattons aujourd’hui. Leurs textes résonnent de manière très particulière à l’heure actuelle. Vassyl Stous, mort au goulag en 1985, est très actuel par exemple. Ou Yevhen Pluzhnyk, qui m’a beaucoup marqué durant ma période de service. Comme tous ses compagnons de la « Renaissance fusillée » des années 1920-1930, il revient nous hanter 100 ans plus tard.

Mais il est également très important pour moi de ressentir une affinité et un lien avec mes contemporains. De nombreux écrivains ukrainiens servent actuellement dans les forces armées et nous défendent, vous et moi. Les textes de Yaryna Chornoguz, Ihor Mitrov, Fedir Rudyi, Olena Herasyuk, Eva Tur, Yelyzaveta Zharikova et de nombreux autres sont incroyablement variés, mais en même temps très clairement liés par un esprit commun.

Une dernière question : dans votre « postface », vous soulevez le terrible problème de l’« utilité » de la poésie, puisque nous vivons dans un monde où tout doit être utile, et où tout ce qui relève de l’émotion et de l’expérience spirituelle est par conséquent suspect. Pouvez-vous nous parler de ce qu’est d’après vous, et de ce point de vue-là, le rôle du poète ? N’est-ce pas tout simplement d’aider le lecteur à s’ouvrir au monde immatériel, et à se vouer à ce que vous appelez, avec la Bible, l’Amour (ou la Charité) – à cet Amour, à cette Charité sans quoi personne n’aurait le courage de défendre son prochain, ni le désir de se battre pour la mémoire et la vie ?

C’est une question difficile pour moi, en fait, car je suis prudent quand il s’agit de parler du « rôle du poète » ou du « devoir du poète ». Ce rôle et ce devoir, je ne me risquerai pas à les définir en une formule catégorique et univoque. Je ne me fixe certainement pas comme objectif ou comme mission d’éclairer, d’enseigner, d’inciter à la lutte ou d’appeler à s’ouvrir à la spiritualité. J’ai une approche plus simple et plus terre-à-terre de la poésie. Je travaille avec les mots, je parle de ce qui est important à mes yeux, et j’écris d’une manière qui est pour moi la seule possible. Si cela trouve un écho chez les autres d’une façon ou d’une autre, j’en suis ravi. Sinon, je ne m’en afflige pas.

Cela dit, je peux plus facilement parler de certaines fonctions de l’écriture particulièrement nécessaires dans la situation qui est la nôtre. Et on en revient toujours à cette nécessité de fixer la trace des événements. Je ne pourrais pas vous indiquer clairement quel doit être dans l’absolu le rôle du poète. En revanche, je dirai avec certitude que, parmi tout le reste, sa capacité à témoigner est actuellement très importante – à témoigner, c’est-à-dire à parler de tous ces gens qui vivent et meurent en ces années de guerre.