Se fondant sur les résultats d’une grande enquête empirique, le philosophe Theodor W. Adorno revient – en 1960 – sur les déterminants psychologiques du soutien au nationalisme autoritaire.
La carrière de Theodor W. Adorno, né en Allemagne en 1903, commencée brillamment, fut arrêtée nette par l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933. Ce membre éminent de l’École de Francfort, avec son collègue Max Horkheimer, s’attache dès lors à comprendre comment les Lumières, leur promesse d’émancipation et de raison ont pu conduire à l’aliénation et au nazisme. Bien que philosophe de formation, la réflexion d’Adorno n’est pas seulement conceptuelle, comme le rappelle l’historien Johann Chapoutot, en préface de la traduction de la conférence Désir autoritaire, prononcée en 1960 en Allemagne à la suite de violences antisémites, traduite et éditée par Marie-Andrée Ricard.
Depuis les États-Unis, où il a trouvé refuge, Adorno et ses collègues mènent plusieurs études empiriques d’envergure afin de comprendre « les traits de caractère qui prédisposent au fascisme et à l’antisémitisme ». La conférence en question s’appuie sur ces résultats et prend finalement une tournure psychologique, voire psychanalytique, sans évacuer les ressorts socio-économiques.
Une analyse psychologique de l’attachement à l’autorité ?
Ce parti-pris peut surprendre de la part d’un philosophe s’appuyant sur une enquête de facture sociologique. Adorno s’en explique d’emblée en préambule de sa conférence. Le nationalisme extrémiste suppose de fait une forme d’irrationalité puisque ses conséquences vont bien souvent à l’encontre des intérêts de ses soutiens : « L’histoire est infiniment riche en preuves que les explosions de nationalisme elles-mêmes ont contribué au malheur des nations et non à leur bonheur. » Il existerait donc des déterminants psychologiques prédisposant certaines personnalités à être attirées et « attachées à l’autorité », favorisant en retour un nationalisme agressif. Pour Adorno, ces personnalités « tendent à s’infliger à eux-mêmes […] la violence et la contrainte que leur fait subir le monde organisé tel qu’il est et, si possible, à transmettre immédiatement cette pression à d’autres, avant tout aux plus faibles qu’eux. » De fait, elles en viennent à s’identifier à leur agresseur et à se mettre à son service.
La prégnance du préjugé apparaît symptomatique de ce type de personnalité. Contrairement aux préjugés courants, dont chacun est le porteur, le préjugé devient alors pathologique et il est très difficile d’en faire dévier de telles personnalités, la contradiction argumentée ayant au contraire pour effet de le renforcer. Leur pensée est souvent binaire, distinguant clairement en termes de groupes, entre « eux » et « nous », entre bon et mauvais. Qui plus est, « ces individus absolutisent en général leur propre moi et ne laissent plus véritablement l’expérience les atteindre ».
Les réflexions d’Adorno ne relèvent pas de la spéculation mais s’appuient sur l’enquête menée sur ces questions. Les résultats surprennent d’ailleurs Adorno, puisque celui-ci s’attendant à voir les facteurs politiques et économiques dominer afin d’expliquer les prédispositions de certains individus à des politiques autoritaires. Or, il émerge de cette enquête que les traits psychologiques sont plus prégnants. Pour autant, Adorno met en garde contre une pure explication psychologique. En effet, ces traits sont actualisés, activés, par des conditions politiques et économiques. Le philosophe parle alors d’un « excès toléré » dans des situations où domine un pouvoir autoritaire, qui donne libre cours aux tendances (auto)-destructrices de ce type de personnalités.
Comment lutter contre l’extrémisme ?
Dans sa postface, la philosophe Marie-Andrée Ricard revient sur le contexte d’élaboration de cette conférence, sa place au sein de l’œuvre d’Adorno et son actualité pour notre époque. En dépit du diagnostic apparemment pessimiste du philosophe, celui-ci vise à lutter contre les extrémismes. La prise de conscience lui apparaît à ce titre fondamentale. S’il rejette la simple indignation morale, il préfère souligner la contradiction interne dont sont victimes ces individus, entre leur désir de conservation et les conséquences de leur adhésion à des idéologies politiques autoritaires, et donc destructrices. Il invite ainsi à souligner en quoi les discours de ces politiciens autoritaires « dupent » leurs auditoires et remettent en cause leur intérêt immédiat. Il estime ensuite que l’éducation, en encourageant la réflexion critique, doit faire des individus des sujets autonomes. Pour autant, Adorno reste bien conscient du rôle fondamental des conditions socio-économiques comme révélatrices des tendances à l’attachement à l’autorité. Sa réflexion reste pertinente pour notre époque qui réapprend à prendre en compte le poids des émotions en politique, en premier lieu le ressentiment, en lien avec une situation socio-économique dégradée.