La diplomatie active sous Louis XV est incarnée en partie par le duc de Choiseul, notamment durant la guerre de Sept Ans. L'accumulation de fonctions lui a permis d'entamer de profondes réformes.

La carrière du duc de Choiseul fascine, tant par la rapidité de son ascension que par sa disgrâce brutale, la protection de Madame de Pompadour, ou encore son influence conservée au-delà de 1770. Néanmoins, c’est ici sur le réformateur et le diplomate qu’il convient d’insister dans le cadre du début de la guerre de Sept Ans, alors qu’il ne dispose guère de pouvoir en tant qu’ambassadeur à Rome, puis Vienne. Il accumule rapidement les fonctions, les pouvoirs et les moyens d’entamer de profondes réformes, qui certes n’empêchent pas la victoire de la Prusse et de l’Angleterre, mais s’avèrent déterminantes sur le long terme, et tente de sauver la paix, autant que faire se peut, en 1763. L’historien David Feutry revient sur le parcours complexe du duc de Choiseul.

Le thème consacré à la guerre et la paix en Terminale accorde une place importante à la guerre de Sept Ans (1756-1763), passer par des personnages clés comme Frédéric II ou Choiseul permet d’illustrer le propos et peut aussi constituer un sujet de Grand Oral des plus pertinents.

Nonfiction.fr : Vous consacrez une biographie au duc de Choiseul et vous insistez sur la quantité de sources disponibles sur le personnage ainsi que sur leur éparpillement. Quelles archives avez-vous privilégiées et avez-vous été contraint de restreindre votre questionnement au vu des activités multiples du duc de Choiseul ?

David Feutry : Travailler sur Choiseul a évidemment supposé des choix. Pour ce ministre tout puissant pendant douze ans (1758-1770), on dispose de toutes les archives de la Marine, de la Guerre et des Affaires étrangères à disposition. Les dépouillements ont été limités aux moments complexes comme la guerre de Sept Ans et particulièrement les périodes de négociation : les archives des années 1761-1763 avec l’Espagne et l’Angleterre éclairent son action, tout comme la correspondance avec l’Espagne en 1770, alors que Choiseul souhaite réactiver la guerre face à l’Angleterre. Elles permettent de comprendre la complexité des relations internationales à ces moments essentiels.

Son activité diplomatique a donc été assez aisément cernée. Cependant quand on cherche à mieux connaître le personnage, dans sa vie privée, on se heurte cette fois au vide après le trop-plein ; les archives privées du duc de Choiseul sont conservées aux archives départementales de Haute-Saône, mais elles sont actuellement incommunicables pour des raisons juridiques. C’est d’autant plus problématique que les sources notariales essentielles comme l’inventaire après décès ou le testament sont à l’état d’épave au Minutier Central des notaires parisiens. Il a donc fallu chercher de nouvelles sources originales permettant de comprendre la vie privée du duc. La découverte du registre de comptes de son intendant fut particulièrement précieuse pour comprendre comment le duc réussit à la fin de sa vie à vaincre la spirale de l’endettement par une intense activité de spéculation immobilière.

Deux éléments frappent dans la carrière du duc de Choiseul : la fulgurance de son ascension et sa toute-puissance, pour vous reprendre : « Il est le maître politique du royaume, un véritable Crésus, avec plus de 500 000 livres de revenus liés à ses charges »   . Comment a-t-il construit cette ascension ?

Cette ascension s’explique par sa capacité à se rendre indispensable. D’abord auprès de Madame de Pompadour à qui il permet de rester en place en chassant les maîtresses aux ambitions politiques. Un épisode est essentiel : en 1752, Louis XV s’éprend de Madame Choiseul-Romanet, cousine de Choiseul qui, bien que mariée et enceinte, souhaite prendre la place de maîtresse royale. Choiseul ne peut supporter cet affront familial et réussit à évincer la prétendante, à la grande satisfaction de Madame de Pompadour ; puis auprès de Louis XV, à qui il garantit la tranquillité politique, notamment vis-à-vis des parlements.

Depuis les années 1750, avec la querelle des refus de sacrements et l’opposition à Paris entre jésuites et jansénistes, les conflits avec les parlements sont permanents. Le roi ne tranche pas et impose le silence d’autant qu’il déteste les cérémonies publiques et montre souvent de l’ennui dans les représentations qui lui sont faites par les magistrats. Choiseul joue donc un rôle central car il débarrasse le roi des questions parlementaires en traitant directement avec eux ; ainsi il maintient la tête de l’état dans un statuquo qui arrange tout le monde.

En échange, il capte des fonctions honorifiques très lucratives, notamment les charges de surintendant des postes et de colonel général des Suisses, cette dernière lui rapportant à elle seule 100 000 livres par an. En a-t-il besoin ? Oui, parce qu’il vit dans un luxe démesuré (il fait construire des écuries couvertes de marbre à Chanteloup) et parce qu’il a consommé déjà la dot de sa femme, Louise-Honorine Crozat, petite fille d’Antoine Crozat, première fortune du royaume à la mort de Louis XIV.

C’est notamment par la diplomatie que Choiseul s’affirme, comme ambassadeur à Rome, puis à Vienne, tout en étoffant son réseau à Paris et à Versailles. Il n’a pourtant aucune expérience diplomatique. Comment acquiert-il ses galons dans ce domaine ?

En 1753, s’il est nommé ambassadeur à Rome, il ne le doit qu’à la marquise de Pompadour qui le remercie ainsi de l’avoir sauvée de la disgrâce l’année précédente, dans l’épisode Choiseul-Romanet. Envoyé auprès du pape pour obtenir un texte qui réglerait les querelles religieuses en France, il multiplie les maladresses et aurait sans doute été rappelé sans le soutien de la marquise. Les discussions avec le pape Benoît XIV sont souvent orageuses et les scandales ne manquent pas : pour une querelle de préséances dans une des loges du théâtre Alberti, Choiseul avait menacé le gouverneur de Rome, Alberico Archinto, de le jeter du haut de la loge. Malheureusement pour Choiseul, à la suite d’une crise d’apoplexie du secrétaire d’état du pape, le cardinal Valenti, c’est Archinto qui est nommé par le pape pour le remplacer… L’apprentissage de ce militaire passé à la diplomatie est rude, mais très formateur. Il rentre en France en janvier 1757 à l’annonce de l’attentat de Damiens à l’encontre de Louis XV, mais reste charmé par l’Italie et ses peintres qu’il collectionne désormais avec une vraie passion.

Ambassadeur à Vienne au début de la guerre de Sept Ans, il observe les échecs diplomatiques de Paris et les victoires de l’armée prussienne, dont celle de Rossbach, tout en ayant le soutien de Madame Pompadour. Comment traverse-t-il cette période complexe, alors qu’il doit appliquer une diplomatie dans laquelle il ne croit guère ?

Quand Choiseul est envoyé à Vienne, il partage les vues de Madame de Pompadour et de son ministre Bernis. Les relations sont complexes avec l’Autriche, notamment avec le chancelier Kaunitz. Il faut comprendre les raisons de sa nomination : Choiseul a été nommé parce que son père est l’éminence grise de l’empereur François Ier par un truchement bien singulier : il était proche de l’empereur quand ce dernier n’était « que » François III de Lorraine, devenu après la paix de 1738 François II duc de Toscane. On comprend aussi l’animosité de Kaunitz quand il voit débarquer à Vienne le fils de son principal concurrent, même si le père de Choiseul a joué surtout un rôle de diplomate officieux à Versailles.

Choiseul comprend rapidement que l’allié autrichien ne cherche qu’à récupérer la Silésie ; alors que la Prusse aurait pu être vaincue à de nombreuses reprises par une action conjuguée des alliés français et autrichiens, l’Autriche s’empresse à chaque fois de délaisser les Français dans l’Empire pour attaquer la Silésie.

En 1757, il tient aussi l’Autriche pour responsable du désastre de Rossbach, même si le prince de Soubise a sa part de responsabilité aussi selon lui. Au fil des batailles, Bernis est le plus clairvoyant : il n’y a plus d’argent, et beaucoup s’engraissent sur les fournitures, dont les Pâris, proches de la Pompadour, la défaite est inéluctable, car on ne peut contrer la puissance maritime anglaise. Choiseul pense au contraire que l’alliance avec l’Espagne peut tout renverser, c’est ce qui lui permet d’accéder au ministériat en 1758 à la place de Bernis, promu cardinal mais exilé.

Entre 1758 et 1761, il prend la tête des Affaires étrangères, de la Guerre et de la Marine. Quelle est alors sa stratégie face à l’Angleterre et la Prusse ? Vous soulignez que ses réformes dans l’armée et la marine ne portent leurs fruits qu’à long terme.

La Prusse n’est pas sa préoccupation première, car l’Autriche, aidée un temps par la Russie et la Suède, tient la dragée haute à Frédéric II. Le principal souci de Choiseul est l’Angleterre et sa puissance navale qui a réduit les possessions royales ultramarines au néant : l’Inde, les îles à sucre, le Canada menacent de chuter. D’où une idée de génie : envahir l’Angleterre pour la mettre à genoux. C’est le souvenir de la surprise de Minorque de 1756 où la flotte française avait pris l’île aux Anglais par surprise. Mais c’est un échec cinglant : le désastre des Cardinaux (20 novembre 1759), dans la baie de Quiberon, condamne la politique de Choiseul : l’Angleterre réduit la flotte française au néant.

Ainsi s’impose l’idée de l’alliance avec l’Espagne qui dispose d’une flotte imposante et qui reste la seule puissance en Europe capable de menacer l’Angleterre. Malheureusement, dans cette guerre, ni l’Autriche sur terre face à la Prusse, ni l’Espagne sur mer face à l’Angleterre, ne furent à la hauteur des espérances de Choiseul. Dans les deux cas, le ministre doit se résoudre finalement à la défaite dans une négociation cependant plus qu’habile, alors que tout était perdu.

Après la paix de 1763, Choiseul n’a qu’une obsession : la revanche. Elle ne peut passer que par de profondes réformes dans l’armée (on prend pour modèle l’armée prussienne) et dans la marine où on multiplie les constructions de navires et la rénovation des arsenaux. Choiseul ne gagnera plus, mais il prépare les victoires des années 1780.

Vous situez son apogée en 1763-1765, et durant cette période, un point s’avère particulièrement intéressant : sa capacité à manipuler l’opinion et à contrôler l’information. Mais dans le cas présent, dès 1761, il joue la transparence en pleine guerre de Sept Ans avec sa revue Les Papiers anglais, en livrant des informations, qui certes le servent, mais sont authentiques. Continue-t-il ainsi après la guerre de Sept Ans ?

L’une des principales qualités de Choiseul est sa modernité qui fait de lui un vrai animal politique : il est pragmatique, il sait détourner l’attention par des scandales à l’intérieur quand la situation extérieure est désespérée et rejeter la faute des négociations sur l’Angleterre alors qu’il sait que ses demandes sont inacceptables. C’est justement ce qui se passe à la fin de la guerre de Sept Ans, où les négociations sont âpres dès 1761. La querelle avec les philosophes (1761) et l’expulsion des Jésuites (1762) détournent l’opinion des difficultés militaires. Face à l’intransigeance du premier ministre anglais Pitt, Choiseul publie les négociations in extenso, pour montrer sa bonne foi et surtout la mauvaise foi anglaise à ne pas vouloir terminer la guerre. C’est un bon tour joué aux Anglais puisque Pitt perd le pouvoir en octobre 1761 ; désormais en négociations avec des modérés qui subissent la pression des planteurs jamaïcains, Choiseul peut ainsi récupérer les îles à sucre et les comptoirs anglais, cédant définitivement le Canada.

Il poursuit évidemment cette politique après 1763 et stipendie de nombreuses plumes comme Voltaire ou Fréron pour le promouvoir. Choiseul sait aussi se faire désirer : en 1765, au faîte de sa puissance, il donne sa démission au roi en lui laissant un Mémoire récapitulatif de sa politique. Louis XV refuse bien sûr et il démontre ainsi à tout le royaume qu’il est indispensable au roi.

Le chapitre que vous consacrez à sa disgrâce est passionnant, car si Choiseul a bien conscience du pouvoir de ses ennemis, il apprend avec surprise l’ordre du roi qui l’oblige à remettre sa démission. Louis XV l’assurait pourtant de son soutien quelques heures auparavant. Pourquoi le roi décide-t-il de le remplacer ?

A partir de 1765, les cabales se multiplient contre la toute-puissance du duc, notamment chez les dévots qui ne lui pardonnent pas le sacrifice des Jésuites. C’est l’arrivée de Madame du Barry qui change la donne. Derrière la nouvelle maîtresse royale se rejoignent toutes les oppositions. L’année 1770 est cruciale : Choiseul réussit à marier le Dauphin Louis à Marie-Antoinette et on pense son pouvoir encore affermi, mais deux données finissent par décider Louis XV : d’abord l’hostilité permanente de son ministre pour sa nouvelle maîtresse. Choiseul ne sait contenir sa haine, s’attirant les foudres du roi.

Mais surtout la question de la guerre. Louis XV y est opposé. Choiseul souhaite la faire début 1770 mais l’Espagne n’est pas prête. Au fil de l’année, Choiseul est persuadé par l’Autriche de l’incapacité de la France, tant militaire que financière. Ramené à la raison, il temporise donc mais l’Espagne, quant à elle, grisée par ses succès aux Malouines contre l’Angleterre est déterminée, à partir de septembre 1770, à réduire Albion. Choiseul est pris au piège : il ne veut plus la guerre mais ne peut se désengager du pacte de famille avec l’Espagne. C’est cette occasion que saisissent ses ennemis, notamment le chancelier Maupeou, qui fait accuser Choiseul de vouloir embraser l’Europe. Au conseil, le 20 décembre 1770, Choiseul est désavoué et sa disgrâce est effective le 24 : il quitte Paris pour Chanteloup. Il ne revient jamais au pouvoir, mais connaît la victoire contre les Anglais par procuration par l’action de son successeur, Vergennes.