Que scrutons-nous en lisant ?

Apprendre à lire

Savoir lire n’est pas simplement un acquis de notre enfance et ne se résume pas au gain évident d’une capacité stable. Il ne suffit pas d’ouvrir l’œil pour lire. Le geste de tourner les pages oublie parfois son poids et sa prise. Dans Sous le regard de la Bible, Jean-Louis Chrétien, professeur de philosophie à l’université de la Sorbonne, poursuivant sa méditation riche et endurante des promesses de la parole, montre qu’apprendre à lire ne connaît pas de fin, "lire" n’étant rien d’autre qu’ "apprendre à lire plus vivement toujours", selon les mots de l’avant-propos. Plus exactement, une fin peut être approchée qui est celle de notre finitude. Si le Livre permet de dégager de manière insigne ce trait, reste que tout lire doit apprendre à se lire et ce précisément pour ne pas se réduire à un acte solitaire et purement conquérant.

En effet, comme le marque l’avant-propos expliquant ce qui préside aux huit études de l’ouvrage, lire comme "vive patience" et "active ascèse qui consiste à se dessaisir de notre arrogance" signifie se laisser lire par ce que l’on lit. Il ne s’agit pas pour autant de faire table rase pour recevoir enfin l’empreinte du lu mais d’apprendre à se lire en se laissant lire. Lire ne s’arrête pas au déchiffrement de caractères sur une page. Le "lecteur lu", de plus, n’est pas le vainqueur vaincu par ce qu’il croyait dominer du regard et la mise à nu n’a rien d’obscène, accusant "au contraire ce qu’il y a en nous d’opaque et qui demeure irrédimé par la lecture même". Se tenir sous le regard de la Bible, loin de signifier la domination d’un Argus, signifie que la lecture du Livre passe par le dessillement et une impréparation radicale. Qu’elle soit cursive, érudite ou inspirée, la lecture dit le lecteur. À première vue, tel semble le sens de cet ouvrage mais les premières vues ne sont pas toujours les meilleures, Jean-Louis Chrétien reprenant la réflexion piquante de Lichtenberg, selon laquelle "un livre est comme un miroir ; si un singe s’y regarde, d’évidence il n’y verra pas un apôtre", et estimant "que tout commentateur pourrait encadrer au-dessus de sa table de travail"  cette phrase. Mais cette reprise va plus loin qu’une notation de moraliste. Elle illustre le thème plus général de ces études s’efforçant de montrer le miroir que peut tendre le Livre.


Les yeux du Livre

Pour entendre le lire comme un voir et être vu, un pouvoir de "voyant", au sens que donne Rimbaud à ce terme, n’est pas nécessairement requis mais une telle intelligence du lire peut se dire dans la rigueur. Si lire le Livre signifie se placer sous son regard, c’est dans la mesure où "la parole a des yeux" : pour qui se tient dans le "se laisser lire avec autorité par les Saintes Écritures", "titre le plus précis" qui aurait été donné à l’ouvrage, "n’eût été sa longueur" , il y a une "réflexivité de l’Écriture" signifiant son actualité au moment unique de toute lecture. C’est en considérant sa lecture comme sui generis qu’il est possible de voir les yeux du Livre et cette considération n’est pas le seul fait de l’érudition théologique. Que cette prise en vue du sens de cette lecture existe ou non, cet ouvrage permet de penser le caractère critique et vivant du lire, c’est-à-dire comment un texte peut constituer une parole à écouter.

Le travail polyphonique accompli dans cet ouvrage, s’appuyant sur des auteurs variés, donne à voir ce qu’est se mettre à l’écoute de ce qui est lu. C’est ainsi que le chapitre IV, "Kierkegaard et le miroir de l’Écriture", médite l’accès de la lecture au "point versif" du se reconnaître dans ce qui est lu, aboutissant au : "C’est de toi qu’il s’agit."  L’ouvrage s’efforce de restituer au lire son caractère d’événement, restitution d’autant plus décisive dans l’attitude de la foi ne lisant pas des histoires mais des événements, comme l’exprime le chapitre VII sur l’espérance, lire devenant un être-concerné. En somme, la clôture de ce livre et de chacun de ses chapitres entend ne pas clore des sujets mais rendre compréhensible leur avenir toujours ouvert.


La transparence illusoire

Ainsi, le sens de la lecture ne se trouve pas dans la transparence, dont la première partie de La voix nue avait critiqué le primat dans l’approche philosophique du corps, du langage ou de la décision. Il n’en va pas cependant d’un goût pour l’opaque mais de l’épreuve phénoménologique de la lisibilité comme ne pouvant pas être immédiate et sans reste. Toute lecture, comme toute parole, a un ici et un maintenant ne marquant pas sa perte dans l’instant mais l’acuité de son surgissement toujours neuf. De même qu’il ne suffit pas d’un livre pour épuiser une question, Jean-Louis Chrétien poursuivant dans cet ouvrage sa méditation de la joie après lui avoir consacré un ouvrage, La joie spacieuse, toute lecture, qu’elle soit silencieuse ou proférée, a un aujourd’hui auquel elle peut ne pas prêter attention mais dont elle peut également sentir l’allant vierge, vivace et beau pour tenter de se comprendre. Comment dire le temps de la lecture dans l’aujourd’hui ?

Quant à savoir si la Bible peut délivrer des philosophèmes, le chapitre VIII le montrant pour le "concept chrétien de témoignage", ou si la philosophie peut rencontrer le Livre, de telles questions ne se tranchent pas sans aller plus avant. Lorsque Heidegger, dans l’Introduction à la métaphysique, dit la possibilité d’une "philosophie chrétienne" comme "cercle carré" et "malentendu", le tranchant de la réponse ne se veut pas évacuation facile mais vise à "courir le risque de questionner jusqu’au bout"  l’étant. Pour aller plus avant, c’est à tout lecteur qu’il appartient de se lire pour répondre. La parole pouvant se manifester à la phénoménologie comme étant de nature responsive, il convient de saisir de et à quoi répond une lecture. Apprendre à dire une lecture est encore apprendre à lire. Mais il ne s’agit pas, comme le gentilhomme de La Manche, de vivre de lectures. La lumière, quelle qu’en soit la source, est parfois mince et opaque comme du papier bible.


--
Crédit photo : dalbera / flickr.com