Toute critique radicale de la technique n’est pas nécessairement antimoderne. Humaniste et démocratique, celle que formule Lewis Mumford pourrait redevenir très actuelle.

Lewis Mumford (1895-1990) est à la fois un historien américain de l'histoire de la technique et de l'urbanisme, une figure de la critique sociale et un citoyen engagé sur le terrain de l’aménagement du territoire. Il est l'auteur d'une œuvre importante forgée hors du monde académique. Traduit en français, édité autrefois par de grandes maisons, il a été délaissé ces dernières décennies. On doit à quelques éditeurs marginaux ou militants, en particulier L’Encyclopédie des nuisances, que plusieurs de ses titres classiques soient encore disponibles en librairie. Ici, les éditions de La Lenteur réunissent, sur le thème de la technique, une conférence de 1963 et un article de 1972, deux textes épuisés suivis d’une utile biographie intellectuelle rédigée par la traductrice. C’est là l’occasion de redécouvrir une pensée et une incitation à se plonger dans Technique et civilisation (1934) ou dans Le mythe de la machine (1967-1970). Si les idées de Mumford prennent à revers l’opinion, toujours dominante, qui associe le progrès aux avancées des sciences et des techniques, elles pourraient cependant trouver un nouvel écho en raison des révisions considérables en cette matière que semble appeler une conscience aujourd’hui plus aiguë et beaucoup plus largement partagée des menaces écologiques.

Selon Mumford, deux grandes orientations techniques coexistent depuis les débuts de l’histoire de l’humanité. La première donne lieu à une technique à échelle humaine, celle de l’individu ou du groupe de petite taille. Elle est décentralisée, elle laisse les différences se manifester et elle favorise l’autonomie des êtres humains. Respectueuse de la nature, ses ambitions sont modérées et elle est durable et adaptable. Elle est donc favorable à la démocratie. La deuxième est, elle, marquée par le gigantisme et s’impose par un pouvoir de contrainte. Elle est animée par une volonté de puissance qui tend, comme à une fin en soi, à s’accroître sans limite. Centralisée et autoritaire, elle prend la forme d’une « mégamachine » dont la puissance productive est considérable. Elle soumet à sa logique anonyme exclusive une humanité massifiée qui en est dépendante dans tous les aspects de son existence. Si elle n’est plus, de nos jours, conduite par le pouvoir absolu d’une personne ou d’une oligarchie, elle s’est, en revanche, autonomisée en un pouvoir bureaucratique anonyme. Par l’ensemble de ses traits, elle met en danger la démocratie.

 

La technique et ses mythes

L’auteur, qui a élaboré, dans ses ouvrages, une périodisation originale des différents âges techniques de l’humanité, ne lie pas, comme on pourrait s’y attendre, l’apparition de la technique autoritaire à la révolution industrielle. C’est, selon lui, une réalité beaucoup plus ancienne, qui aurait vu le jour au cours du quatrième millénaire avant J.C. La première figure de la mégamachine, est, affirme-t-il, une « machine humaine » qui, comme pour la construction des pyramides d’Egypte, pouvait se passer pour ainsi dire de tout instrument technique. Cette affirmation conduit à un concept élargi de technique. Elle désigne alors, en effet, une organisation humaine du travail, une forme de coopération forcée mobilisant de très nombreux travailleurs pour des réalisations monumentales. C’est, au fond, une technique sociale de constitution d’un « collectif mécanique » entre les mains d’un autocrate ou d’une bureaucratie, selon une description analogue à celle que Marx avait donnée de l’organisation militarisée du travail dans la manufacture.

On le voit, les techniques ne sont, aux yeux de Mumford, pas séparables de la société dans laquelle elles prennent place. Il s’inscrit en faux contre l’idée de leur neutralité, qui demeure, aujourd’hui encore, une opinion largement répandue. Elles ont, en réalité, une portée éminemment politique. En outre, comme le faisait valoir Marcel Mauss, « les idées mythiques [sont] liées aux idées techniques »   et c’est donc légitimement que l’auteur propose de considérer les sources théologiques de la technique autoritaire. La machine n’est pas seulement, dans cette perspective, une réalité matérielle objective, elle incarne, en tant que telle, un mythe entretenu par une « prêtrise scientifique sacrée ». Pourtant, demandera-t-on, comment comprendre que cette orientation se soit imposée à l’humanité depuis plusieurs millénaires en dépit de toutes les différences qui séparent les sociétés et leurs cultures ? Sur ce point, dans les deux textes brefs de ce livre du moins, Mumford renvoie de manière peu convaincante à un facteur psychologique. Selon lui, la mégamachine s’enracinerait dans des pulsions et des fantasmes infantiles de l’être humain qui l’orienteraient de manière obsessionnelle vers la puissance et la domination. L’homme se comporterait de manière irrationnelle en cédant ainsi, trop souvent, à un mauvais penchant. Toutefois, il est difficile de saisir comment ce trait psychique peut bien faire que « le but de cette technique soit d’évincer la vie » en « transférant ses propriétés à la machine ».

Si l’esprit, si ce n’est la réalité, de la mégamachine remonte à la plus haute Antiquité, comment faut-il concevoir les temps modernes, nés en grande part de la révolution scientifique du XVIIe siècle et de la révolution industrielle des XVIIIe et XIXe siècles ? Ses capacités de domination de la nature s’en sont trouvé naturellement décuplées, mais l’auteur insiste, avant tout, sur le fait que la technique a alors commencé d’échapper au contrôle des hommes. Ils ont alors « capitulés sans condition devant leur propre technique », tous piégés désormais, y compris l’élite scientifique et technologique qui prétendait la diriger. Depuis, la mégamachine fonctionne sur le mode d’un système irrationnel autorégulé. C’est là une thèse avec laquelle le lecteur français est sans doute déjà familier depuis le diagnostic similaire que formulait, en 1954, Jacques Ellul dans La Technique ou l’enjeu du siècle.

 

Réorienter la technique

Mumford reconnaît, par ailleurs, que la technique actuelle « a accepté le principe démocratique » en ce sens où « chaque membre de la société est censé bénéficier de ses bienfaits ». De là une emprise sans précédent. Ne lui doit-on pas « la corne d’abondance dont l’humanité rêvait depuis si longtemps » ? L’auteur invite ici à mettre les coûts de la mégamachine en regard de ses bienfaits. Elle n’a, d’abord, pas seulement libéré des forces productrices considérables, car elle possède aussi, sur son versant militaro-industriel, un immense pouvoir destructeur. Ce que Mumford décrit ensuite ressemble fort à ce « pouvoir immense et tutélaire… prévoyant et doux » qu’imaginait Tocqueville, qui aliène l’être humain en lui garantissant ses jouissances privées. Certes, l’auteur ne nie pas que la technique autoritaire ait apporté aux hommes, par ses « nombreux produits admirables », des biens fort utiles. Ce sont ceux dont une technique démocratique pourrait elle-même faire usage dès lors qu’elle « introduirait, à chaque étape du processus, les aspects de la personnalité humaine qui en ont été exclus », si l’homme était de nouveau considéré comme fin. Dans le tableau qu’il en dresse, cette autre technique, que la première est selon lui en train d’éliminer entièrement, opposerait la qualité à la quantité, la diversité et la complexité à l’uniformité et à la standardisation, l’autolimitation à l’extension, la sobriété en harmonie avec la nature à une abondance dénuée de sens et de valeur. Le concept d’autonomie que Mumford mobilise ici est souvent synonyme d’indépendance, celle de l’individu, la personne, ou du petit groupe d’interconnaissance. Elle appelle, à cette échelle, « l’autosuffisance ». Il ne conçoit donc pas, semble-t-il, une autonomie de la société globale comme telle. De ce fait, son humanisme − « remettre l’homme au centre », écrit-il − rejoint les thèses de Small is beautiful d’Ernst F. Schumacher (1973) et aussi l’esprit du mouvement Do it yourself de l’après-guerre   . Cette là une conception individualiste et antipolitique de l’autonomie que l’on retrouvera bien plus tard dans les ouvrages d’André Gorz, auteur également fâché avec le macrosocial   .

 

La critique de la technique de Mumford n’est ni réactionnaire ni même conservatrice. Elle s’inscrit dans une tradition qui, dès le XVIIIe siècle, à rebours du discours dominant des Lumières, s’exprimait à travers la voix de Rousseau. Elle est inspirée par un humanisme foncier et répond à des exigences démocratiques. Il ne faudrait donc pas la confondre avec la critique antimoderne de Heidegger ou, même, de son épigone Hans Jonas. A vrai dire, l’auteur n’aborde pas la question philosophique de savoir si la technique alternative qu’il appelle de ses vœux exigerait l’élaboration d’une autre science, si, donc, le caractère autoritaire de la technique existante est enraciné dans les fondements mêmes de la science qui l’inspire ou s’il s’agirait, de manière plus réaliste, de réaliser d’autres techniques concrètes sur la base des mêmes procédés de base ou encore de s’abstenir de convertir tout le savoir scientifique disponible en applications techniques. Il faudrait pouvoir « revenir en arrière », juge-t-il, mais ce serait pour se placer en « un point où l’homme pourrait avoir le choix » de fixer d’autres objectifs aux possibilités techniques. Le chemin que Mumford invite son lecteur à suivre dessine en fait l’image d’une autre modernité, ayant mesuré les effets destructeurs de notre monde technique, en particulier au plan environnemental, dont l’auteur avait dès l’après-guerre une pleine conscience, et réalisé aussi sa démesure et sa relative insignifiance. Aujourd’hui, plus d’un demi-siècle plus tard, une telle transformation semble bien incertaine. Certes, la conscience des menaces écologiques et des immenses dangers qu’elles font courir à l’humanité a considérablement progressé et invite à l’autolimitation, mais, malgré tout, la dynamique d’innovation technoscientifique bat plus que jamais son plein. C’est que celle-ci est puissamment aiguillonnée par la concurrence à la fois économique et technique entre les nations, sanctionnée par les marchés et leurs effets sociaux délétères, de telle sorte qu’une réorientation substantielle de notre univers technique, qui ne pourrait se décider que par des accords à l’échelle internationale, semble pour l’instant bien improbable.