Le point de vue d'un architecte sur la conception d'une nouvelle doctrine stratégique israélienne, issue d'un rapport renouvelé à l'espace urbain.

 

Architecte de formation, enseignant à Londres, Eyal Weizman s’est distingué en publiant une carte détaillée des implantations israéliennes en Cisjordanie pour le compte de l’organisation de défense des droits de l’homme B’Tselem. Il s’attache depuis plusieurs années à étudier le processus de morcellement de la Cisjordanie.
À travers les murs, qui constitue le chapitre VII d’un ouvrage intitulé Hollow Land , met en évidence l’apparente révolution copernicienne intervenue dans les méthodes de l’armée israélienne. Pilier de la réforme, l’Institut de recherches de théorie opérationnelle (OTRI), dirigé par Shimon Naveh et Dov Tamari, fondé en 1996, est l’un des nombreux think tanks participant à l’élaboration de la doctrine stratégique israélienne.


Lignes brisées

Les idées de Naveh reposent avant tout sur la conviction que l’approche traditionnelle des opérations militaires, fondée sur la progression linéaire à travers des axes de communication et l’établissement de lignes de front, se révèle inadaptée à l’environnement urbain du conflit israélo-palestinien. Les unités pénétrant dans un réseau dense de maisons doivent privilégier "l’essaimage", c’est-à-dire une progression décentrée, où des unités de dimension réduite demeurent en contact permanent. Les ajustements permanents permettent le tissage d’un réseau en constante adaptation. Un vocabulaire nouveau et surprenant vient à l’appui de cette vision stratégique : réseaux, chevauchement, déséquilibres, simultanéité, etc.

Les attaques des camps de Balata, Naplouse et Jénine, en 2002, furent les applications les plus abouties de ces idées. Attendues par les combattants palestiniens sur les axes de circulation, les unités parachutistes d’Aviv Koshavi se frayèrent un chemin à coups de masse ou d’explosif à travers les maisons. Koshavi explique : "[L’espace] n’est qu’une affaire d’interprétation. Nous, nous avons interprété la ruelle comme un endroit où il est interdit de passer, la porte comme un élément qu’il est interdit de franchir, la fenêtre comme un élément à travers lequel il est interdit de regarder, pour la simple raison qu’une arme nous attend dans la ruelle, un piège nous attend derrière les portes". Naveh comme Koshavi se réclament de la pensée de Deleuze ou de l’architecte Bernard Tschumi, voire des situationnistes, qui ont contribué à remettre en question les lectures traditionnelles de l’espace. Traduction concrète de ces considérations postmodernes, des soldats ont fait irruption dans les lieux mêmes où vivaient les familles palestiniennes avant de disparaître à grand fracas à travers le mur suivant, non sans avoir emmené les occupants à l’écart d’une pièce désormais "interdite". Les notions même d’intérieur et d’extérieur, d’espace privé et d’espace public, voire de civil et de combattants, se trouvaient ainsi subverties. Si les opérations de Balata et Naplouse furent, de ce point de vue, une réussite, en revanche l’attaque de Jénine rencontra des difficultés imprévues, en partie liées à la moins grande expérience des troupes employées. Devant la résistance acharnée des combattants palestiniens, l’armée choisit, solution plus radicale encore, de raser entièrement le centre du camp, n’hésitant pas à enterrer sous les décombres ceux qui n’avaient pu être évacués à temps. Ce "remodelage stratégique et tactique de l’environnement" eut pour résultat, sous les auspices de l’agence onusienne d’aide aux réfugiés palestiniens, la reconstitution d’artères suffisamment larges pour permettre la progression des tanks israéliens.

Les progrès de l’armement, suggère Eyal Weizman, permettront bientôt à ces stratèges de concevoir "un monde d’infinie fluidité, où l’espace urbain deviendrait aussi facilement navigable qu’un océan – ou qu’un jeu vidéo". Le combattant abrité derrière un mur pourra être repéré grâce à un système d’imagerie thermique puis éliminé par des cartouches de calibre assez puissant pour perforer la brique. Par une ironie que l’auteur ne manque pas de relever, les tentatives de subversion de l’espace urbain, de mise en question des limites naturelles comme le mur ou la fenêtre, initialement élaborées par les franges les plus contestataires de la pensée urbanistique, ont été mises au service d’un appareil militaire voué à la contre-insurrection.


De l’occupation au contrôle à distance

Eyal Weizman veille néanmoins à ne pas exagérer la portée de ces changements. D’une part, les stratégies d’évitement des frontières, d’extrême mobilité et de décentralisation du commandement, ont déjà été expérimentées au cours de l’histoire dans les contextes analogues de guerre urbaine, que ce soit par les agents de l’insurrection ou de la contre-insurrection . "L’idée de passer à travers les murs, comme le souligne l’architecte israélien Sharon Rotbard, a été réinventée dans pratiquement toutes les batailles urbaines de l’histoire". D’autre part, l’essaimage ne représente que "l’extrémité tactique d’un système fondamentalement hiérarchique". Autrement dit l’appareil militaire demeure organisé selon les règles classiques de commandement, mais surtout ce type d’opérations n’est rendu possible que par une supériorité logistique et technique écrasante. Ainsi, lors de l’opération menée en 2006 au Sud-Liban, où l’armée israélienne a rencontré les combattants mieux équipés, entraînés et organisés du Hezbollah, les vétérans de Naplouse et Balata, Hirsch et Koshavi, ont en quelque sorte payé le prix de leur hubris. Grâce à un efficace réseau de tunnels, l’ennemi s’est fait insaisissable, "essaimant" dans les décombres créés par les bombardements pour frapper les chars israéliens là où ils s’y attendaient le moins.

Les stratèges de l’OTRI, proches de la gauche sioniste, préféraient à l’occupation militaire un contrôle distant des territoires qui consistait à conserver la possibilité de frapper à tout moment – Koshavi a d’ailleurs dirigé l’évacuation des colonies de Gaza. Après l’échec du Liban, les éléments les plus conservateurs du commandement israélien ont eu beau jeu de railler leur langage parfois abscons pour obtenir la fermeture de l’OTRI.
Les théories en apparence révolutionnaires développées par ces officiers "de gauche" ne doivent pas dissimuler, conclut Weizman, les effets pervers d’une stratégie s’appuyant sur le raid militaire conçu comme un moindre mal. Si les opérations ponctuelles apparaissent plus économes en vies humaines qu’une occupation permanente, elles contribuent également à banaliser la violence. Le caractère limité dans le temps et dans l’espace de ces opérations permet de les répéter indéfiniment. De plus, la capacité de frapper à tout moment, que l’armée israélienne est déterminée à conserver, rend illusoire la création d’une véritable entité territoriale indépendante. Dans cette perspective, la "clôture de sécurité" qui sépare Israël de la Cisjordanie apparaît comme un mur d’un nouveau genre. Analogue à un miroir sans tain, il est infranchissable d’un côté mais parfaitement perméable de l’autre.


Un constat particulièrement sombre

Cet ouvrage – ou plutôt ce texte, qui ne constitue qu’un chapitre de Hollow Land – se distingue par sa clarté et ses références extrêmement fournies (plus de 80 notes pour un texte guère plus long qu’un article). Il s’appuie également sur des entretiens avec les principaux dirigeants de l’OTRI et les officiers qui ont mis en œuvre ces idées novatrices. On peut également savoir gré à l’auteur de ne pas céder à la fascination de son sujet – le détournement d’une pensée critique à des fins militaires. Il prend soin, en particulier, de ne pas surestimer l’influence des théoriciens de l’OTRI au sein de la hiérarchie israélienne et de remettre en perspective le caractère novateur de leurs idées. Abordant le conflit israélo-palestinien sous l’angle original de la stratégie militaire, Eyal Weizman apporte un point de vue très sombre sur les aspects politiques du conflit. Sa conclusion suggère en effet que, quelles que soient les intentions des parties en présence, l’armée israélienne ne renoncera pas à son objectif sécuritaire.

Ces considérations sont développées dans les autres chapitres de Hollow Land. Le morcellement de la Cisjordanie par la colonisation prélude à une entité territoriale d’un nouveau genre, où les populations seront séparées non plus horizontalement mais verticalement. Les Israéliens conserveront le contrôle de la ressource stratégique qu’est l’eau, et occuperont la partie supérieure des territoires, les collines au sommet desquelles sont installées les colonies de peuplement. Les Palestiniens seront cantonnés dans les vallées. On assistera ainsi à la naissance d’un territoire stratifié, les différents noyaux d’habitation étant reliés par des tunnels et des ponts.

Dans une perspective plus large, la réflexion d’Eyal Weizman fait notamment écho aux travaux de Mike Davis. Elle décrit une forme de cauchemar postmoderne, où une puissance surarmée et dotée de moyens de surveillance sans précédent fait face à une résistance multiforme et insaisissable, dans un contexte de guerre urbaine mondialisée . Dans un tel monde, l’espace urbain est repensé et remodelé en fonction des nécessités de la surveillance et du contrôle répressif .

Quoi que l’on pense de ces prédictions quelque peu apocalyptiques d’un futur à la Blade Runner, quoi que l’on pense du conflit israélo-palestinien, l’analyse d’Eyal Weizman ne saurait être ignorée. Elle permet de comprendre l’importance stratégique des colonies, devenues des avant-postes de surveillance dont le gouvernement travailliste a poursuivi la construction après les accords d’Oslo. Elle rappelle également comment la perspective d’une coexistence sinon harmonieuse, du moins pacifique, qui semblait envisageable entre 1993 et 2000, s’est perdue dans l’enchevêtrement des territoires surveillés, morcelés et stratifiés de la Cisjordanie. En somme, le politique, soit la définition des conditions de possibilité d’une vie en commun, s’est effacé devant la perspective sécuritaire , où l’Autre n’est envisagé que sous l’angle de sa capacité de nuisance.


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Crédit photo: Flickr.com/ michaelramallah