L'analyse d'une société contemporaine qui ressemble de plus en plus à un grand discours où prévalent marketing et politiquement correct.

Au fil de sa chronique hebdomadaire dans le journal L'Humanité, François Taillandier s'est donné pour mission depuis cinq ans, ainsi qu'il l'énonce dans sa préface, "d'augmenter le son" ; mais le son de quoi, précisément ? Celui de notre époque en ce début de XXIe siècle. Augmenter le son : élever le volume de la machine linguistique pour mieux entendre ce que nous raconte notre époque - car elle parle, et mieux, elle nous  parle sans cesse, usant pour cela de tous les stratagèmes imaginables. Et puisque ces moyens divers se multiplient proportionnellement à la vitesse d'évolution des techniques de la communication – télévision, radio, Internet – il s’agit alors de décortiquer les mots, de les comprendre, de les mettre en résonnance avec leur temps, voire d'en inventer de nouveaux qui sauront mieux définir notre époque. La fin (d'une époque) justifie toujours les moyens (linguistiques).

Le sous-titre du livre, Dictionnaire personnel de l'époque, pose le premier jalon du projet de Taillandier : écrire non pas un dictionnaire objectif, universel, mais bien son dictionnaire, un manuel du discours contemporain – et de son absurdité – où  il nous livrerait avec une mordante ironie sa propre interprétation des mots et du langage. Ouvrir ce livre c'est donc, aussi, entrer un peu dans l'esprit de son auteur, en même temps que dans celui de l’époque où nous baignons.

Ingénieux magicien du langage, amoureux des mots et des résonances (Taillandier a récemment consacré un ouvrage à un autre grand jongleur du langage, l’écrivain argentin Borges  ), l’auteur nous propose un voyage à travers les sens et l’essence des choses. Son analyse au vitriol de la société passe par différentes interprétations du langage courant, que l’on pourrait aisément diviser en trois catégories bien définies : la manière dont notre époque s’adresse à nous au travers de moyens toujours plus insolites ; l’évolution de la langue française au regard des changements politiques, sociaux, économiques de notre société ; et le constat (déprimant) de la disparition de quelques mots, du surgissement de certains autres, ainsi que les glissements sémantiques inévitables que la politique a su employer avec talent.

Réunies en un volume, ces chroniques linguistiques forment donc un véritable parcours, un trajet labyrinthique dans lequel le lecteur peut pénétrer et voyager à sa guise, choisissant sa porte d’entrée, son propre chemin, et bien sûr l’une des multiples sorties possibles – si tant est qu’il en existe. Chez Taillandier, l’analyse et l’interprétation d’une série de mots ("Taux de satisfaction" par exemple) renvoie automatiquement, en fin de texte, à une autre série ("Best-seller"), qui elle-même renverra à une autre, liant ainsi ses entrées de manière inextricable, cousant entre les mots un réseau infini de fils d’Ariane. Ce parcours est émaillé de nombreuses rencontres sémantiques : avec la langue et le langage ("Babel", "Babylone"), avec les interdictions de tous bords, sournoisement entretenues par un simple déplacement linguistique (dans "Choquer", l’auteur évoque un avertissement publié sur un célèbre site Internet à propos du film de Martin Scorsese, Les infiltrés : "Des images ou des idées peuvent choquer"), ou encore avec le marketing galopant qui, non content d’utiliser de plus en plus de termes anglo-saxons pour être plus "in", n’a de cesse de nous interpeler sur notre santé et notre condition d’être humain moderne – en cela, on pourra rire ou s’effrayer de l’agressivité des affiches publicitaires du métro et même des paquets de céréales qui s’en prennent désormais à notre "capital osseux" !

À travers le regard acide d’un Taillandier à la fois chroniqueur et interprète des signaux linguistiques, parfois à la limite de la caricature mais toujours pertinent, acerbe mais drôle en même temps, la société tout entière devient une nouvelle forme de discours, chacun de ses éléments venant s’imbriquer sur le long mur du lexique contemporain. Jeu politique, émissions télévisées, fait-divers, expressions à la mode lui servent de catalyseur pour mieux diagnostiquer le mal de la société d’aujourd’hui – qui ne serait plus la société du spectacle mais celle, plus insidieuse, de la syntaxe et du politiquement correct. Un seul exemple, extraordinaire : un officier américain de Guantanamo qui, face au suicide de trois détenus soupçonnés de terrorisme, parle non pas d’action désespérée mais "d’acte de guerre asymétrique" ; soit la guerre contre les États-Unis, donc contre la première puissance militaire mondiale, non plus les armes à la main, non plus avec le courage comme valeur humaine, non plus basée sur l’honneur du combat, mais à l’aide d’un acte nihiliste extrême, celui du suicide par pendaison ; soit la guerre, dixit l’officier, menée de façon "asymétrique" et non plus "symétrique", comme toute bonne guerre, sans doute, devrait l’être.

À la lecture des définitions proposées par l’auteur au fil de ses chroniques, on découvre rapidement que cette conception d’un acte asymétrique baigne notre langage de tous les jours : ce sera toujours nous contre le discours corrompu, nous contre la réclame rampante, nous contre les débordements syntaxiques. À chacun de se battre pour que le langage résiste et persiste, pour que "Gourgandines" s’utilise encore en lieu et place des sobriquets modernes et infantilisants employés par la jeunesse, pour que les publicitaires cessent de nous bombarder de termes anglais sous prétexte qu’ils sont à la mode. Nos mots contre les maux de l’époque, en un sens.

Autres propositions à François Taillandier – pour un second volume ? – piochées au hasard : "Shake ta life" (réclame pour un nouveau téléphone portable), "Bling-bling" (réclame pour un nouveau genre de président), "Armes de destruction massive" (réclame pour une campagne militaire au Moyen-Orient).