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Economie

Des lieux et des liens. Essai sur les politiques du territoire à l'heure de la mondialisation

Couverture ouvrage

Pierre Veltz
L'Aube , 160 pages

Vade-mecum 'penser global, agir local' pour le technocrate
[jeudi 15 mai 2008]


Au carrefour de l’économie et de la géographie, une excellente présentation des nouvelles problématiques de la politique de l’aménagement du territoire.

Réédité quinze ans après sa première parution, Des lieux et des liens reste un livre d’une étonnante actualité. En cent cinquante pages, il illustre le basculement radical d’une conception à l’autre de l’aménagement du territoire, c’est-à-dire : "penser les politiques territoriales d’abord comme destinées à favoriser la création de ressources et de richesses nouvelles et non plus comme des politiques d’affectation ou de réaffectation de ressources et de richesses données" . De la DATAR (Délégation à l’Aménagement des Territoires et à l’Action Régionale) à la DIACT (Délégation Interministérielle pour l’Aménagement et la Compétitivité des Territoires), les sigles ne s’améliorent pas, mais la vision de ce qu’une politique nationale peut faire pour ses régions a connu une petite révolution, que Veltz a sans aucun doute accompagnée. Du point de vue de l’analyse, l’ambition ne peut qu’impressionner le lecteur.

En effet, les économistes parlent-ils tellement peu d’espace et de territoires dans leurs analyses qu’un auteur puisse se donner comme mission de dessiner un tableau géographique de toutes les évolutions majeures de notre économie depuis les trente glorieuses ? Si ce constat était vrai il y a quinze ans, la "Nouvelle Économie Géographique" popularisée par Paul Krugman a rappelé aux économistes que l’espace n’était pas seulement un cadre où étaient réparties les activités, mais jouait un rôle en soi comme déterminant de la croissance, de l’emploi ou des inégalités… Dans ce livre, la mondialisation, les nouvelles technologies, la transformation des firmes, de la société, du travail féminin, de l’État, etc.,  tout y passe. C’est d’ailleurs le principal reproche qu’on puisse faire à Veltz, d’avoir voulu trop embrasser, en montrant toutes les transformations subies ou agies par les territoires. Les chapitres tendent ainsi parfois à répéter une même structure : "ce phénomène vous était connu ? Hé bien non, une fois adopté le prisme géographique, les territoires prennent une importance indépendante, qui donne une nouvelle perspective". C’est souvent efficace, mais cela peut aussi être lassant, et surtout cela fait perdre de vue la question centrale, posée par Veltz en introduction : pourquoi et comment les territoires conservent-ils un rôle dans une mondialisation qui n’est apparemment sans sol ni frontière ? Comment la mobilité des firmes se conjugue-t-elle avec des centres, des périphéries, des espaces en croissance ou en déclassement ? En analysant ces phénomènes à plusieurs échelles et en prenant en compte les acteurs importants de la transformation globale, Veltz dresse finalement un tableau complet et utile.


Du désert français aux oasis urbains

En France, tout commence par les trente glorieuses, l’âge d’or, où les centres de décision à Paris pouvaient déplacer leurs pions dans le désert français, quelque peu fantasmé. La séparation tayloriste entre conception et exécution se retrouve dans l’espace : l’État négocie avec les grands industriels l’emplacement de leurs usines, pour contrer la polarisation, mais de ce fait la séparation passe davantage par une organisation centrale de cadres parisiens qui s’impose à des ouvriers provinciaux. Les années 1990 sont celles de la pérennisation du chômage de masse, mais marquent aussi un tournant concomitant vers une urbanisation accrue. La forte croissance des services au détriment de l’industrie s’inscrit complètement dans ce mouvement : les secteurs dynamiques ne sont plus issus de l’économie productive, mais résidentielle , c’est-à-dire celle qui dépend en lien direct de la demande locale (tourisme, services à la personne, etc.). Les inégalités dont l’aménagement du territoire s’occupe sont alors de moins en moins perceptibles à l’échelle régionale, mais augmentent à des échelles plus fines : entre les villes et leur région d’influence, et surtout à l’échelle intra-urbaine, dans les "quartiers de relégation". Même phénomène pour le système productif (qui est le centre d’intérêt de Veltz, davantage que le système social) : les indices de spécialisation des régions sur certains secteurs diminuent, mais augmentent en intra-régional. Ainsi, l’image classique du déséquilibre Paris/Province, que les manuels scolaires et les élus provinciaux tentent souvent de conserver, est de plus en plus fausse, progressivement remplacée par une forme "fractale" où chaque région connaît des disparités internes importantes. Ce tableau général dressé, Veltz passe à l’échelle inférieure, avec une question majeure : comment se fait-il que les territoires voient leur rôle croître alors que la mondialisation semble nous faire passer dans un univers où l'espace ne compte pas ?


Le territoire comme système social et l’économie en réseau


La mondialisation est très loin d’éliminer les frontières pour le commerce des biens, comme on le croit souvent. Les diversités culturelles (goûts et préférences), institutionnelles (règles, normes de qualité) conservent à l’espace national une signification indépendante. Les coûts de transports sont loin d’être négligeables, et les stratégies des firmes sont parfois de chercher la production à moindre coût, mais peuvent aussi s’articuler autour de circuits courts, réactifs à la demande, ou d’un contrôle de la qualité par la proximité, ou encore des compétences spécifiques. Ce sont ces déterminants qu’il s’agit de comprendre et d’utiliser dans l’objectif de l’aménagement du territoire. Pour Veltz, cette diversité peut se résumer à l’émergence de réseaux d’activités : industries et services, villes entre elles, etc. Ces réseaux s’attachent à des points forts qu’ils mettent en valeur, mais laissent de côté la majorité de l’espace. Ils sont aussi intimement liés aux nouvelles technologies de l’information et de la communication qu’à la mondialisation. Mais ces contraintes permettent, en contraste, de faire apparaître "le territoire, compris comme un système social, et non simplement spatial, un fournisseur privilégié de ces ressources relationnelles". La différence entre PME et groupes internationalisés consiste précisément en cette capacité à faire jouer des réseaux mondiaux de mobilité. Les territoires dynamiques peuvent fonder des compétences sur l’activité de PME "attachées" tout en attirant les firmes les plus mobiles.

Une des thèses centrales de l’auteur est de montrer que la révolution "en réseau" permet de donner une "seconde nature" aux territoires, fondée non plus sur des caractéristiques naturelles (matières premières, proximité d’un lieu de passage) mais sur des caractéristiques institutionnelles, la capacité à attirer et à retenir des firmes mobiles, mais aussi et surtout à faire émerger des secteurs de spécialisation et de création d’entreprises indépendantes. Ce double objectif est  passé au crible dans les derniers chapitres du livre. Veltz montre bien l’avantage naturel des villes, qui peuvent conjuguer diversité des secteurs et spécialisation, mais aussi des stratégies de niches, les célèbres "clusters" popularisés par le professeur de management à Harvard, Michael Porter. En effet, il y a une complémentarité paradoxale entre la "stabilité" de compétences développées localement et la "contraction" de l’espace-temps économique : les savoir-faire technologiques ne se partagent pas "comme ça", et l’apprentissage par la proximité est souvent beaucoup plus efficace. Ainsi, les études économétriques montrent que deux types de transmission de connaissances ont lieu, d’une part dans un cercle spatial très restreint pour les compétences technologiques "appliquées", et d’autre part entre les grandes villes pour la connaissance plus "pure" et de portée générale. Les savants, comme les marchands, ne peuvent pas toujours s’affranchir de certains liens matériels, et surtout n’y ont pas nécessairement intérêt. C’est ce monde en réseau, celui des métropoles mondiales qui concentrent les savoirs de pointe dans tous les domaines, auquel les territoires peuvent chercher à s’insérer en développant quelques aires de spécialisation.


Vers quelles politiques ?


Ce n’est pas parce que les territoires peuvent acquérir une dynamique indépendante que l’État perd tout contrôle de régulation des inégalités et des déséquilibres spatiaux et, de la même manière, il peut mettre en place une politique industrielle en donnant leur place aux déterminants locaux. On peut ainsi penser que la politique des pôles de compétitivité, dernier avatar de poids de l’aménagement du territoire, tient d’un mouvement auquel l'auteur a peut-être participé. Cette dernière consiste à développer sur un territoire autant "social" que "spatial" (c’est-à-dire où l’objectif est moins de mobiliser un espace géographique donné que de faire collaborer et mettre en réseau des acteurs) des compétences technologiques avancées. La question de l’efficacité de telles politiques reste soulevée par certains économistes, mais davantage sur le plan de l’application que sur celui des "principes" tels que présentés dans ce livre. D'autre part, le premier versant de l’aménagement, celui de la régulation des inégalités, ne peut pas non plus être abandonné. Comme le montrent les travaux de Laurent Davezies, certains mécanismes inattendus, comme l’augmentation de l’emploi public dans les régions en difficulté, participent indirectement de la solidarité géographique à l’échelle nationale. Au delà des politiques à l’échelle régionale, et en consensus avec la plupart des économistes-géographes, Veltz fait le constat que ce sont les inégalités intra-urbaines qui sont devenues les plus saillantes depuis une quinzaine d’années, et auxquelles les politiques doivent s’attaquer. Pour conclure, si ce livre n’apprendra qu’assez peu de choses à qui connaît déjà bien ces enjeux, il reste une présentation remarquablement claire des problématiques de l’aménagement du territoire au tournant du XXIe siècle, un vade-mecum du "penser global, agir local" pour le technocrate éclairé.


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Crédit photo : Chris230 / Flickr.com
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