A rebours de certains commentateurs, Myriam Anissimov revient sur la judéité indéniable de Romain Gary à partir d'une analyse de son roman « La danse de Gengis Cohn ».

Dans La Promesse de l’aube, Romain Gary écrit que sa mère était un peu comédienne, que son père putatif n’était autre que la star du cinéma muet Ivan Mosjoukine. L’écrivain usant de la licence romanesque, sait qu’il écrit pour des lecteurs français, seulement quinze ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Raconter l’infortune d’un enfant juif, né à Wilno, la Jérusalem de Lituanie, au sein d’une famille de négociants en pelleteries et de chapeliers, ne lui parait pas très vendeur. Mais laisser supposer que sa mère avait eu une aventure avec la star Ivan Mosjoukine, qui faisait se pâmer les dames et n’avait jamais de sa vie mis les pieds à Wilno, induire la possibilité qu’il était le fruit de leurs brûlantes amours, effaçant ainsi son père juif, Arieh Leib Kacew, lui semblait correspondre à l’attente de son éditeur et de ses lecteurs. Doté d’une forte appréciation du sens commun, il ne se trompait pas. Ce livre lui apporta la gloire et colporta d’autres légendes, dont les faits réels furent empruntés à ses amis, furent transformés pour faire pleurer dans les chaumières. Ainsi en fut-il à propos des prétendues lettres de sa mère se mourant d’un cancer dans une clinique de Nice. De fait, et c’est plus réaliste, ce n’est pas sa mère agonisante qui lui écrivit, mais Gary qui rédigea quelques dizaines de lettres, qu’il remit à Suzanne Agid, la chargeant de les donner à sa Mina au jour le jour, à la veille de rejoindre les Forces Françaises Libres. Il savait que Mina allait bientôt mourir, et craignait pour sa part de ne pas survivre à la guerre.

Revenu sain et sauf de ses missions héroïques dans les rangs des Forces Françaises libres, il voulut récupérer ses lettres, sans doute à des fins littéraires. Mais Suzanne Agid les avait égarées.

Gary assuma la judéité de sa mère, tout en lui prêtant d’erratiques velléités chrétiennes orthodoxes (« Paris vaut bien une messe ! »), mais pas celle de son père dont il niait, littérairement du moins, la paternité. Pourtant, il lui rendait visite à Varsovie pendant les vacances scolaires. Une photo prise par un photographe des rues à Varsovie en 1930, en témoigne. Pour être lu et plaire, toujours plaire, Gary joua avec les mots, laissant entendre dans La Nuit sera calme qu’il était un peu chrétien, puisque le Christ était juif ! Une pirouette que certains sont prêts à comprendre au premier degré. De là à conclure qu’il s’était converti au christianisme est aussi absurde que de croire que Marc Chagall s’était lui aussi converti parce il peignait le Christ en croix, avec un talith sur les hanches.

Pour le prendre au mot, il faut être de mauvaise foi, ou un peu tordu, ou bien penser que Gary serait plus aimable, plus talentueux, plus glorieux s’il n’avait pas été juif. Il y a au moins trois personnes qui refusent d’en démordre. Nancy Huston, Jean-François Hangouët, et Jean-Marie Rouart. Et aussi mon lecteur chez Gallimard, Georges Liebert, qui me somma de résumer en quelques lignes seulement l’enfance polonaise et juive de Gary et de supprimer la mention de sa circoncision. Une chose qu’il ne pouvait tolérer. Et qu’il trouvait infiniment choquante de comparer au baptême chrétien.

Hangouët voit en Gary un adepte du père Teilhard de Chardin, à cause de la dernière phrase des Racines du Ciel, mais la citation serait plutôt à mettre au compte d’André Biely dans l’admirable Petersbourg. Il faut se méfier de Gary, qui avait lu beaucoup de livres et qui, comme tout bon écrivain, puisait un peu partout dans ses admirations. Encore faut-il pour s’en apercevoir, avoir lu autant que lui.

Revenons à Gary qui va finalement faire volte-face avec La Danse de Gengis Cohn, publié en 1967, chef-d’œuvre brûlant, désespéré, qui ne lui portera pas bonheur en France. Incompris par les critiques parce que trop juif. Trop yiddish.

Il suffit d’en lire les premières phrases pour s’en convaincre. Gary ne prend pas de gants, utilise la langue yiddish quand elle surgit des cendres de son enfance. C’est du takhles, du solide. Même si le thème juif est central dans les quatre romans signés Emile Ajar, jamais Gary n’aura abordé son identité juive de façon aussi frontale et déchirante que dans Gengis Cohn.

Revenons aux circonstances qui inspirèrent ce roman à l’écrivain. Il avait fait, au mois de mars 1966, un voyage en Pologne où ses livres étaient traduits et appréciés. Il erra sur le site du ghetto, où il ne restait rien des rues de son enfance. Gary a raconté que soudain, tel un spectre, il eut la vision de lui-même se détachant de lui, tel un double. Ce spectre, témoin du désastre, survivant de la Catastrophe, il l’appellerait d’abord Moïche Cohn, puis Gengis Cohen, futur héros de son roman. Le ghetto avait été incendié et rasé totalement jusqu’aux fondations par Jürgen Stroop, qui avait câblé à Hitler que « le quartier juif avait cessé d’exister ». L’esprit de Gary était uni aux Juifs assassinés. Il ne les voyait pas comme un souvenir, des fantômes du passé, mais tels qu’il les avait connus aux jours lointains de son enfance. Il était un dernier lambeau du Yiddishland. Une partie de son âme était morte à Varsovie, où jusqu’au jour de son suicide en novembre 1980, il reviendrait sans cesse.

En découvrant qu’il hébergeait cette part encore insoupçonnée de lui-même, il conçut le personnage de Gengis Cohn, dont il affirma : « Gengis Cohn, c’est moi ».

En cette année 1967, la campagne antisémite de Wladyslaw Gomulka battait son plein en Pologne. Il avait pensé à plusieurs titres, Kaddish pour un comique juif, Kaddish pour une nymphomane, Kaddish pour une princesse de légendes.

Dans un entretien avec Andrzej Jelenski pour la revue Livres de France, il lui confia :

« Je ne me suis plus senti le même depuis. Au cours d’un voyage à Varsovie, j’ai visité le musée de l’Insurrection. Je savais tout sur le meurtre des six millions de Juifs, j’avais lu tous les livres, j’avais vu les documents. Mais si je parlais ouvertement de mes origines juives, au fond, je ne me sentais pas juif, malgré mon attachement à la mémoire de ma mère. Or, devant la section du musée consacrée à la révolte du Ghetto, je me suis soudain écroulé et je suis resté évanoui vingt minutes. Je ne m’étais peut-être pas rendu compte du poids qu’avait eu pour moi, dans cette ville où j’ai été élevé, cette immense, cette massive absence : celle des Juifs. »

Il poursuit en affirmant qu’il a ensuite passé quarante-huit heures à l’hôpital, il raconte dans un entretien accordé au Figaro : « Les Juifs étaient la couleur de Varsovie. On les voyait partout. Maintenant, c’est leur absence qui frappe. J’ai écrit le plan de mon livre comme possédé, en quatorze jours. »

Voici comment Gary décrit dans son roman, son arrivée à Varsovie :

« - Qui est ce monsieur, Florian ? Celui qui est couché là-bas, dans la rue, au milieu de la foule et qui sourit les yeux fermés ?

- Hum. Ce n’est pas un monsieur, ma chérie. C’est un écrivain.

[...]

- Oh, regarde, Florian. Il y a un monsieur qui nous suit.

- Je le vois, moi aussi. Incurable ! Je suis heureux de savoir qu’il s’en est tiré encore une fois. Je voudrais me lever, aller à sa rencontre, l’aider, mais les forces me manquent encore, je ne sais depuis combien de temps je suis tombé ici, au pied de son monument, au milieu de la place, où se dressait jadis le ghetto qui l’a vu naître.

- J’entends des voix, une main tient la mienne, ma femme sûrement, elle a une main d’enfant.

- Ecartez-vous, laissez-le respirer…

- C’est sûrement le cœur…

- Voilà, voilà, il revient à lui, il sourit… Il va ouvrir les yeux…

- Il a peut-être perdu quelqu’un, dans le ghetto de Varsovie.

- Madame, est-ce que votre mari est… Est-ce qu’il est…

- Je l’avais supplié de ne pas revenir ici…

- Il a perdu quelqu’un dans le ghetto ?

- Oui.

- Qui ça ?

- Tout le monde.

- Comment ça, tout le monde ?

- Maman, qui est ce monsieur qui s’est trouvé mal ?

- Ce n’est pas un monsieur, ma chérie, c’est un écrivain…

- Ecartez-vous, je vous prie…

- Madame, croyez-vous qu’à la suite de cette expérience, il va nous donner un livre sur…

- Please, Romain, for Christ’s sake, don’t say things like that.

- Il a murmuré quelque chose…

- Kurva mac !

- Romain, please !

- Nous ne savions pas que votre mari parlait la langue de Mickiewicz…

- Il a fait ses humanités ici dans le ghetto...

- Ah ! Nous ne savions pas qu’il était juif…

- Lui non plus. »

La Danse de Gengis Cohn trouve sa source dans la fusion de deux légendes. L’une le dibbouk l’esprit d’un mort installé dans le corps d’un vivant , appartient à la tradition juive, l’autre est originaire de la Russie asiatique, l’histoire d’une belle princesse qui met ses prétendants à l’épreuve et fait exécuter ceux qui échouent.

Le roman raconte l’histoire de Moïche Cohn, un acteur du cabaret yiddish Die Schwarze Schikse, fusillé par Schatz, un SS membre d’un Einsaztkommando, qui a fait creuser leur tombe à des Juifs, avant de les exécuter. Au moment de tirer, il avait été stupéfait de voir une de ses victimes se déculotter et lui montrer son derrière. Quelques instants avant de tomber sous les balles de Schatz, Cohn avait demandé à son voisin une bonne définition de la culture, et celui-ci avait répondu : « La culture, c’est lorsque les mères qui tiennent leurs enfants dans leurs bras sont dispensées de creuser leurs tombes avant d’être fusillées. »

Prétendument « dénazifié » après la guerre, le SS, tourmenté par les souvenirs du génocide, devient commissaire de police dans une petite ville allemande. Mais voici que l’âme de Cohn prend possession de son esprit, l’obsède et le conduit au bord de la folie. Schatz a des visions, le dibbouk parle par sa bouche et ne manque pas une occasion de lui rappeler son passé. Il lui répond en yiddish. Pour se débarrasser de lui, Schatz se livre aux soins des psychiatres et pense au suicide.

On voit que Gary avait encore de l’espoir. Je ne sache pas que des membres des Einsatzkommandos, en proie au remords, se soient suicidés.

Ce livre est un cri véhément, cynique grotesque, un rire sardonique qui ne fut pas entendu en France.

« Il y a des morts qui ne meurent jamais ; Je dirais même que plus on les tue et plus ils reviennent. Prenez, par exemple, l’Allemagne. Aujourd’hui, ils n’ont pas de présence physique, mais comment dire ? Ils se font sentir. C’est très curieux, mais c’est comme ça : vous marchez dans les villes allemandes – et aussi à Varsovie, Lodz et ailleurs, et ça sent le Juif. Oui, les rues sont pleines de Juifs qui ne sont pas là. C’est une impression saisissante. Il y a d’ailleurs en yiddish une expression qui vient du droit romain : le mort saisit le vif. C’est tout à fait ça. Je ne veux pas faire de la peine à tout un peuple, mais l’Allemagne est un pays entièrement enjuivé. »

Ignoré en France, Gengis Cohn, traduit par Gary en anglais, connut un grand succès aux Etats-Unis. Le quotidien France-Soir publia dans son édition du 8 juillet 1967 la photo du livre de Gary sur le bureau du général de Gaulle.

Puisque nous commérons cette année le soixante-quinzième anniversaire de la libération d’Auschwitz, voici comment le dibbouk Gengis Cohn raconte son assassinat par le SS Schatz :

« … Je lui fais entendre des voix. C’est surtout aux voix des mères qu’il est le plus sensible. Nous étions une quarantaine, dans le trou que nous avions creusé, et il y avait naturellement des mères avec leurs enfants. Je lui fais donc écouter, avec un réalisme saisissant- en matière d’art, je suis pour le réalisme les cris des mères juives une seconde avant les rafales des mitraillettes, lorsqu’elles comprennent enfin que leurs enfants ne seraient pas épargnés… »

Yakov Gabbay, survivant du Sonderkommando d’Auschwitz, raconte qu’en août 1944, un grand convoi arriva de Lodz. La plupart n’étaient pas capables de marcher jusqu’à la chambre à gaz, et le SS Moll voulu les exécuter personnellement. Il commença à leur donner des coups avec une barre de fer, celle que les Juifs du Kommando utilisaient pour écraser les os qui avaient résisté à la crémation. Puis il prit un fusil et des balles, et commença à tirer. Alors qu’il avait abattu cinq victimes, un Juif l’interpella : « Commandant ? »

Moll répondit : « Oui ? »

« J’ai une sollicitation. »

« Que veux-tu ? »

« Pendant que tu tires sur mes camarades, je voudrais chanter la valse Le Beau Danube bleu. »

« Je t’en prie, très bien ! Tirer au son de la musique, c’est encore mieux ! répondit Moll. Le Juif chanta et Moll tira sur tous, jusqu’à ce qu’arrive le tour du chanteur. La dernière balle fut pour lui. »

Les critiques américains et israéliens, contrairement aux Français, avaient compris que Gengis Cohn, c’était lui.

Peu reconnurent une phrase de Franz Kafka glissée par Gary dans La Danse de Gengis Cohn : « Le pouvoir des cris est si grand qu’il brisera les rigueurs décrétées contre l’homme. »

 

Ce texte a été initialement publié dans Continuum. Revue des écrivains israéliens de langue française à l'occasion du 75ème anniversaire de la libération d'Auschwitz. Il est ici reproduit dans sa version intégrale d'origine. Sur le même sujet, Myriam Anissimov a publié une biographie de Romain Gary (Romain Gary le caméléon, Denoël, 2004/Folio-Gallimard, 2006) et, à l'occasion des 25 ans de sa mort, l'album Romain Gary l'enchanteur (Textuel, 2010).