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Entretien avec Gilles Kepel
[mardi 29 avril 2008]



nonfiction.fr : Votre dernier ouvrage Terreur et Martyre vient de paraître en France. Comment ce livre s’insère-t-il dans la réflexion que vous menez, depuis 25 ans maintenant, sur l’islamisme radical ?

Gilles Kepel : Terreur et martyre constitue le troisième volet d’une trilogie commencée avec Jihad en 2000 et poursuivie avec Fitna en 2004. Il s’agissait pour moi à la fois de continuer l’examen du phénomène islamiste jusqu’à ces derniers mois, d’étudier notamment ses changements de forme, de théâtres d’opérations et de discours – le martyre étant désormais son topos central – tout en le replaçant dans une perspective de plus long terme, autorisée par le recul historique que nous commençons à avoir sur la question. Comme je l’écris dans le livre nous en sommes après tout à la troisième génération de la "guerre sainte", du Jihad !

Mais celui-ci ne saurait se comprendre que dans sa relation conflictuelle et dialectique avec son grand adversaire "la guerre globale contre la terreur" (Global War on Terror) lancée par le président Bush. En fait – c’est le thème central du livre – l’on a affaire à deux "grands récits", destinés à justifier les actes des deux camps, mais dont la visée est bien plus ambitieuse. Il s’agit rien moins, dans les deux cas, que de "dire le monde", son passé son présent et son avenir, bref son sens : le triomphe universel de l’islam pour l’un, de la démocratie pour l’autre. Leur structure est fondamentalement identique et repose sur un manichéisme absolu opposant les forces du Mal à celles du Bien – le Mal de l’un étant le Bien de l’autre ! L’un et l‘autre utilisent toutes les possibilités de la globalisation médiatique créée par Internet et les chaînes satellitaires : CNN d’un côté, Al-Djazeera de l’autre.


nonfiction.fr : Cet aspect "imaginaire" du conflit est en effet essentiel sur le plan de la propagande ; mais si l’on dresse un bilan factuel peut-on tenir la balance égale entre les deux adversaires ? Votre description du monde arabo-musulman contemporain montre la profonde déstructuration des sociétés locales et l’effet catastrophique du terrorisme islamiste pour le Moyen-Orient lui-même, à commencer par l’Irak, déchiré par la guerre civile.

Gilles Kepel : De livre en livre, je montre en effet comment les tactiques successives d’Al-Qaida ont toutes abouti à l’échec. Échec des Jihad locaux contre "l’ennemi proche" dans les années 90 en Égypte, Bosnie Algérie ; échec de la vague terroriste contre "l’ennemi lointain", Europe et États-Unis, des années 2000. Le "Jihad universel", voulu par les théoriciens d’Al-Qaida comme Zahawari et Souri, fondé sur le relais des médias globaux, censés démultiplier l’impact politique du "martyre" des combattants, se heurte à une impasse, comme si justement il restait prisonnier de cet univers virtuel, sans pouvoir engranger les bénéfices politiques concrets qu’il en escomptait. La "Pieuvre" s’est empêtrée dans "la Toile" ! Et partout, des Twin Towers aux faubourgs de Bagdad en passant par Jérusalem, les victimes civiles, souvent musulmanes, se comptent par milliers.

Toutefois, l’échec de la politique américaine est lui aussi patent : d’une part le rêve néo-conservateur de la "contagion démocratique" a tourné au cauchemar de la violence tous azimuts ; mais, plus encore, les deux grands objectifs constants de Washington depuis les années 1950, à savoir assurer la sécurité d’Israël et l’approvisionnement pétrolier de l’Occident, sont mis à mal par le fiasco irakien.

Le plus clair résultat géopolitique de l’affrontement des deux grands récits est l’irruption de l’Iran, à laquelle je consacre un chapitre du livre. Or l’Iran est l’ennemi juré, à défaut d’être commun, des deux camps, détesté de Ben Laden comme de Georges Bush. Le voici devenu l’acteur central des péripéties irakiennes et la menace principale aussi bien pour la sécurité d’Israël que pour celle des pétro-monarchies du golfe. 


nonfiction.fr : Justement à propos de l’Iran, vous analysez longuement les relations entre politique et religion dans la perspective chiite depuis les origines jusqu’à Ahmadinejad en passant par la révolution khomeiniste. Comment se présente ce modèle iranien ?

Gilles Kepel : C’est un double modèle, ou si l’on préfère un double tour de force théologique : d’une part la prise du pouvoir par les religieux en 1979 a bouleversé les relations traditionnelles entre religion et politique dans la tradition chiite. Surtout l’exaltation du "martyre", propre au chiisme, a fait tâche d’huile hors de sa sphère traditionnelle, via le Hezbollah libanais, mouvement chiite et client de l’Iran, qui a transporté le martyre au cœur du conflit israélo-palestinien ; dans ce cadre il a été repris par le Hamas avant d’être récupéré par Al-Qaida qui l’a théorisé comme la "réponse du faible au fort" dans son conflit avec l’Occident.

Pour expliquer l’extension universelle du phénomène – pourtant contraire à l’interdiction catégorique du suicide par le Coran – il faut comprendre le caractère décisif du conflit israélo-palestinien, dont la permanence est une cause majeure des dérives actuelles. Il y a là comme un foyer permanent de surinfection des plaies et de surdétermination des clivages régionaux. De plus, les retraits successifs d’Israël du Liban Sud et de la bande de Gaza ont été interprétés par de nombreux musulmans comme les victoires respectives du Hezbollah et du Hamas, contribuant grandement à légitimer et à populariser l’attentat-suicide comme forme à la fois spectaculaire et efficace du jihad.


nonfiction.fr : Dans une telle configuration, quelle est la place de l’Europe ?

Gilles Kepel : Celle-ci se trouve prise entre le marteau du grand récit néoconservateur et l’enclume de celui des islamistes, à la fois objet de leur discours et enjeu de leur conflit. Il est frappant de voir – autre similitude – à quel point l’Europe est perçue des deux côtés comme le maillon faible de la chaîne géopolitique mondiale qui va de l’Amérique à l’Extrême Orient ; c’est le thème de la "vieille Europe", chère à Dick Cheney, qu’il faut réveiller et entraîner, avec armes et consciences, dans la guerre globale contre la terreur ; c’est, symétriquement, celui de  l’ "Europe décadente" des prédicateurs du jihad, que l’Islam doit conquérir – ou reconquérir, comme dans le cas de l’Espagne, al Andalus dans la mémoire arabe. Ce caractère central de l’Europe dans le grand affrontement en cours, tragiquement démontré par les attentats de Madrid et de Londres, peut aussi être retournée positivement : par son histoire et sa géographie, toutes deux aussi liées à l’Amérique qu’au Moyen-Orient, par la présence de dix millions de musulmans sur son sol, il appartient à l’Europe de relever ce que j’appelle le "défi de civilisation" qui est le grand enjeu des années à venir.


nonfiction.fr : "Défi de civilisation" ? À en juger par le meurtre de Théo van Gogh, l’implication de jeunes d’origine immigrés dans les attentats de Madrid et de Londres ou encore les émeutes des banlieues françaises de 2005, on a plutôt l’impression d’un "déni de civilisation"…

Gilles Kepel : Je consacre un chapitre au théâtre européen et aborde, davantage que dans Fitna, les sociétés européennes autres que la France. Je crois justement qu’une étude comparative s’impose, tant l’amalgame règne entre tous ces événements : un amalgame recherché d’ailleurs, tant par les tenants du grand récit du Jihad que par ceux de la guerre contre la terreur, qui veulent imposer ici aussi leur grille de lecture unique. À mon sens il faut replacer ces événements – d’ailleurs très différents dans leur déroulement – dans les contextes respectifs des différentes sociétés européennes. On voit alors se distinguer le modèle multiculturaliste britannique et néerlandais du modèle français de l’intégration. Le premier propose aux populations immigrées une identité alternative ; le second insiste sur le devoir de citoyenneté. Or il est indéniable que le premier bute sur une impasse, démontrée par l’implication de jeunes musulmans, nés et élevés en Europe, dans les attentats islamistes ; mais aussi, inversement, par des "allochtones", comme on dit aux Pays-Bas, invoquant contre les pesanteurs de leur culture d’origine les valeurs de la société d’accueil, et plongeant du coup celle-ci dans le plus grand embarras… Le cas d’Ayaan Hirsi Ali, que j’analyse dans mon livre, en est un bon exemple.

Le second modèle, celui de "l’intégration républicaine" connaît également de graves difficultés, démontrées par la crise des banlieues. Mais la grande différence tient à l’absence de la revendication islamique chez les acteurs des événements français. En fait tous nos pays connaissent de graves problèmes d’intégration sociale ; mais ceux-ci s’énoncent en France en termes sociaux (formation, logement) et au nom des principes mêmes de la société française (l’égalité au premier chef) ; en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas, ils adoptent un vocabulaire religieux et prononcent le divorce avec la société d’accueil. Des études récentes, anglaises et américaines, montrent d’ailleurs la bien meilleure intégration psychologique des musulmans français : à toutes les questions posées (compatibilité entre islam et société moderne, opinion sur les chrétiens et les juifs, attribution des attentats du 11 septembre à des terroristes arabes), ils répondent de façon nettement plus positive que leurs coreligionnaires allemands, anglais ou espagnols.
 
Dans tous les cas, le défi de l’intégration passe et par l’affirmation claire de valeurs communes aux "autochtones" comme aux "allochtones" comme on dit aux Pays-Bas et par la promotion sociale des jeunes issus de ces minorités.


nonfiction.fr : Ces jeunes dans lesquels vous voyez en conclusion de Terreur et Martyre un atout décisif pour l’émergence d’un nouveau pôle géopolitique allant de la Mer du Nord au Golfe…

Gilles Kepel: Oui. Le tissage intensif de liens à l’échelle de cette région me paraît la clef de la paix et de la prospérité. L’Europe détient la science et la technologie, la Méditerranée, une main d’œuvre abondante et un immense marché potentiel et les pays du Golfe, des capitaux colossaux. Cette complémentarité peut et doit être exploitée pour apporter enfin au Proche-Orient le développement économique et humain, toujours promis et toujours remis, et dont l’absence alimente toutes les frustrations. Celles-ci à leur tour nourrissent le terrorisme. Il faut d’urgence réanimer l’espace méditerranéen en l’incluant dans cette nouvelle région de l’ "euro-golfe". Les jeunes, issus de l’immigration, par la maîtrise des deux cultures, arabe et européenne, peuvent en être les précieux vecteurs.


nonfiction.fr : De sorte que ce livre, où abondent les images d’horreur et de sauvagerie, s’achève sur une note d’espoir…

Gilles Kepel : Que voulez-vous ? Comme Montaigne, je suis un providentialiste athée !


Propos recueillis par Christophe de Voogd

* À lire également, la critique du dernier livre de Gilles Kepel, Terreur et Martyre (Flammarion), par Frédéric Martel.

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Crédit photo : ©Ulf Andersen
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