Une étude novatrice de la philosophie du langage à l'âge classique et à l'époque des Lumières.

Observant de l’avion qui décolle de l’île de Djerba le 5 janvier 1965 « le basculement du sol à la limite de la mer », Michel Foucault griffonne sur une carte postale quelques mots, qui formeront la dernière phrase des Mots et les Choses : « Si ces dispositions venaient à disparaître comme elles sont apparues (…), alors on peut bien parier que l’homme s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage sur le sable ». L’ouvrage qui paraîtra l’année suivante, et dont 20 000 exemplaires seront vendus en quelques mois, s’organisait autour de plusieurs thèses fameuses, qu’Éric Marquer résume dans les termes suivants   : l’âge de la représentation comme critique de la ressemblance ; l’homme comme invention récente ; l’effacement de l’homme. L’ouvrage a fait date, et constitue jusqu’aujourd’hui l’un des fleurons de l’œuvre du philosophe disparu en 1984.   

L’ambition du livre que vient de publier Éric Marquer aux éditions Classiques Garnier n’est pas de polémiquer avec l’ouvrage de Michel Foucault qui a désormais plus d’un demi-siècle, dont au contraire il n’a de cesse de saluer la force et les grands mérites, mais de mettre en lumière, sur le cas particulier de l’étude du langage aux XVIIe et XVIIIe siècles, les limites de la méthode qui y était mise en œuvre. De manière générale, il est frappant de voir que, si l’on excepte le long commentaire des Ménines de Vélasquez, sur lequel s’ouvre Les Mots et les Choses, ainsi que l’importance accordée au Don Quichotte de Cervantès au chapitre III, les références de Foucault concernant l’étude du langage à l’époque classique et aux Lumières sont essentiellement françaises et qu’elles appartiennent en outre à un champ particulier, celui de la grammaire : Port-Royal, Abbé Sicard, François-Urbain Domergue, Sylvestre de Saci, Court de Gébelin, De Brosses, Du Marsais, Rousseau, Condillac. La même tendance se laisse observer pour l’histoire naturelle au chapitre V (Tournefort, Buffon, Belon) et l’analyse des richesses au chapitre VI (Melon, Cantillon, Dutot).

L’absence d’auteurs comme Locke ou Leibniz dans Les Mots et les Choses est d’autant plus surprenante que le premier se pose expressément la question de savoir comment le langage peut permettre de connaître les choses alors qu’il n’y a pas de relation naturelle entre les mots et les choses, et que le second a signé en 1677 un Dialogue sur la connexion des mots et des choses. Comme le montre de manière convaincante Éric Marquer, c’est surtout l'absence de Locke qui est la plus embarrassante en ce qu’elle contribue à donner de la philosophie du langage à l’âge classique une idée erronée. Si Foucault mentionne en passant la célèbre formule de l’Essai sur l’entendement humain selon laquelle « les mots sont les signes des idées de celui qui parle », il a nettement tendance à rabattre la philosophie du langage de Locke sur celle élaborée par Arnaud et Nicole dans La Logique ou l’Art de Penser, en réduisant le philosophe anglais à n’être qu’un intermédiaire dans la ligne qui conduit de Port-Royal à Condillac. Moyennant quoi, c’est à la fois toute l’originalité de la réflexion de Locke qui est purement et simplement oblitérée, et la grande diversité de la philosophie du langage de cette époque qui est méconnue. L’ouvrage de Foucault propose, au final, une conception très « classique » de l’âge classique, fondée sur l’idée d’un siècle dominé par le rationalisme cartésien, en ne tenant aucun compte de l’empirisme lockéen et de ses avatars . La théorie de l’épistémé (c’est-à-dire de cette forme historique du savoir préalable à l’acquisition de connaissances particulières et leur fixant à l’avance l’espace dans lequel elles prennent place, en même temps qu’elles trouvent leurs significations et leurs objets) fonctionne en fait à la manière d’un filtre ne retenant de la période historique étudiée que ce qui se conforme à un schéma d’interprétation global et laissant de côté tout ce qui dérange cette belle construction – c’est-à-dire, en l’occurrence, à peu près tout ce qui a pu être pensé et écrit en philosophie du langage sur près de deux siècles.

De là le projet d’Éric Marquer de reprendre l’examen ab ovo, en prenant son point de départ dans les écrits, plus nombreux qu’on ne pourrait le penser, de Hobbes sur le langage et en se donnant pour point d’arrivée la théorie de la fiction de Hume, en passant par Locke et Leibniz, bien entendu, Wilkins, Descartes, Arnauld, Lancelot, Lamy, Malebranche, Spinoza, Du Marais, Vico, Berkeley, Condillac, Rousseau, De Gerando, Warburton, sans oublier des Anciens, tels que Platon, Aristote, Cicéron, saint Augustin, des modernes tels que Saussure, Wittgenstein, Chomsky, Austin, et des auteurs de la Renaissance tels que Montaigne et Bacon. Il en résulte un ouvrage éblouissant d’érudition, comme il n’en a pas été écrit depuis longtemps sur un tel sujet. Au-delà de l’ampleur de la perspective embrassée, il faut encore saluer la finesse et l’originalité des interprétations avancées, l’audace des rapprochements effectués, comme c’est le cas pour la linguistique de Hobbes lue à la lumière de la théorie des actes de langage de John Austin ainsi qu’à celle des actes de communication de Pierre Bourdieu.

Le chapitre le plus novateur, nous semble-t-il, et qui est également le plus long (près de de 150 pages), est celui qui porte sur la philosophie du langage de Locke, dont l’auteur montre fort bien qu’elle ne saurait se réduire à une variante de la linguistique cartésienne pour laquelle les signes linguistiques ne sont qu’un vêtement ou un véhicule des pensées, et le langage lui-même qu’un instrument de communication. Éric Marquer démontre que, en reprenant la distinction hobbesienne entre les « marques » et les « signes », et en soulignant le rôle que jouent les mots pour fixer nos pensées, Locke est l’un des premiers à comprendre que l’insuffisance du modèle cartésien ne tient pas au fait qu’il se méprendrait sur les fonctions du langage qu’à ceci qu’il refuse de voir en quoi ces fonctions sont partie prenante de la formation de la pensée comme telle. Le langage n’est pas seulement ni fondamentalement l’instrument de la communication de la pensée, il est le médium du développement et de la formation des pensées.

Notons pour finir que l’ouvrage réserve une longue partie, extrêmement riche, à l’étude de la philosophie des tropes tout à fait passionnante, dont, une fois encore, il n’existe pas d’équivalent dans la littérature récente, et où l’auteur met notamment en lumière le lien méconnu entre les réflexions sur la métaphore de Rousseau dans l’Essai sur l’origine des langues et le paradoxe de l’imagination dans les œuvres de fiction si souvent discuté à l’époque des Lumières.