Sigila a pour objectif de prendre en compte et de susciter des approches pluridisciplinaires du secret.

La revue transdisciplinaire franco-portugaise Sigila aborde, comme son nom l'indique, la question du « secret » sous ses diverses formes et apparitions. Travail qui approche par la synonymie le sens d'un terme et en construit le concept. C'est ainsi qu'ont été abordés, dans chaque numéro, des mots relevant du secret : la transparence, le silence, l'espion, l'attente, l'archive... Le dernier numéro (n°43) est consacré à la question de  « l'anonyme ». Que nous révèlent ces approches de l'anonyme ? Qu'il est fondamentalement situé là où on ne l'attend pas, comme le donne à lire Marcel Cohen dans sa nouvelle, Bar des Saints Pères . Edmond Jabès, le héros de cette histoire, choisit, dans le secret de sa décision, l'incinération plutôt que le don de ses organes comme prévu, après sa mort. Une attitude qui s'explique par la profanation du cimetière juif de Carpentras. Son choix initial, un don anonyme, pour lequel il ne cesse de se justifier publiquement, se transforme en secret, nous renvoyant à l'indicible de la vérité de la Shoah. L'anonymat du don a du sens, au contraire de son dernier choix qui rappelle l'insensé de l'extermination des Juifs. Le secret n'est pas l'anonyme bavard.


L'anonymat : une stratégie

Si l'anonyme est « ce dont on ignore le nom propre » , Franck Mermier montre l'insuffisance de cette définition pour l'anthropologue qui examine les langues. Certaines langues ne possèdent pas dans leur vocabulaire le mot d'« anonymat ». Il s'avère toutefois que, dans la plupart des langues, l'anonymat, même s'il n'existe pas en tant que mot, n'est pas tant un intraduisible qu'une pluralité de mots introduisant une frontière entre ce qui est visible et ce qui doit être caché. Dans le cas de l'espace social, l'anonymat apparaît dans sa combinatoire avec l'individuation comme « cet intrus », cet indésirable. Il « obéit à différentes stratégies »  dont la parole contestataire valorise l'expression collective. En revanche, dans les grandes villes ou dans certains pays, il peut désigner l'indifférenciation des individus qui se dépouillent de leurs oripeaux sociaux dans des espaces communs mettant de côté censure morale et sociale. Sylvette Dufour, professeure d'arts plastiques, le montre dans son article consacré à l'artiste Présence Panchounette , réalisant dans son oeuvre, à proximité de celle de Duchamp, ce qu'écrit Agamben dans Création et anarchie :

« Ce qui doit être supprimé, c'est l'oeuvre, au nom de quelque chose qui, dans l'art lui-même, va au-delà de l'oeuvre et exige d'être réalisé, non pas dans une oeuvre mais dans la vie... »

L'anonymat renouvelle ici le rôle de l'artiste dans le fait artistique.

 

 

Un lieu

 

L'examen du nom propre par Daniel Koren, psychanalyste à Paris, membre de la Société de psychanalyse freudienne, cherche à produire une autre topologie, cette fois-ci psychanalytique, en inscrivant l'anonyme dans l'acte de nomination. Or, le nom propre n'est ni dénotation, ni simplement désignation de quelqu'un. Le nom propre localise quelqu'un. Nous sommes tous rattachés à une filiation, à notre naissance, à une histoire familiale. Être nommé fait entrer l'homme dans la culture, le détache de la nature. Même la sépulture nomme en le localisant le défunt. Ainsi, nommer c'est humaniser. C'est une des raisons pour lesquelles les actes de barbarie tendent toujours à retirer à l'homme son nom, avant même de lui retirer la vie. Un sujet est ce qui se nomme, et ce qui importe pour la clinique psychanalytique, selon Daniel Koren, est ce qui se passe au moment originaire de la nomination, au moment où l'anonymat est levé. L'auteur conclut que la nomination est « une des formes possibles que peut prendre une fin d'analyse » .


Le visage d'autrui

Voir quelqu'un, c'est d'abord le séparer de sa situation sociale, explique Diane Luttway, professeure de philosophie. Associant sa réflexion aux analyses de Lévinas, elle explique le paradoxe de l'anonymat nécessaire pour qui veut vraiment rencontrer l'autre, le voir en tant qu'humain. Il faut sortir de l'identification du nom et du visage. Le visage n'a pas de qualité autre que l'apparition de l'appel au respect. C'est ainsi que Diane Luttway propose une lecture des portraits d'« anonymes » de Titien – L'homme aux gants ou L'homme aux yeux gris – comme des visages dans leur apparaître, au sens où Lévinas écrit :  « C'est lorsque vous voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire, que vous vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleure manière de rencontrer autrui, c'est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux » . L'anonymat révèle bien plus qu'il ne dissimule. Il est ce qui rend possible la relation morale ou encore métaphysique si on interroge cette fois le rapport de l'animal à l'homme. Il ne s'agit pas d'anthropomorphisme mais de voir dans l'attitude animale une reconnaissance de la dignité humaine, comme le sont par exemple les retrouvailles d'Ulysse et de son chien. Certains portraits d'animaux, comme La tête de cheval Blanc de Théodore Géricault, ou de plantes, sont des attracteurs du monde, explique encore Diane Luttway. Le visage s'ouvre au monde dans la présence de sa beauté.


L'anonyme, contraire du secret

La foule, parce qu'elle est dans l'espace public, ne peut qu'être anonyme, à la fois dans l'ombre et la lumière certes, mais sous contrôle d'un régime politique qui veille sur les secrets du pouvoir afin que celle-ci ne renverse pas l'ordre établi. Sarah Carton de Grammont, anthropologue, étudie le Bal National, en présence du Roi des Belges, prélude à la fête Nationale du lendemain, à Bruxelles. Entretenir le secret autour de l'institution royale et laisser le peuple y aller de ses conjectures sur la vie privée de la royauté entretiennent le lien fondant ce peuple. Si l'anonymat est propre à ce dernier dans le grand charivari du Bal, même si certains en sortent, pour se mettre un moment au premier plan dans la lumière, les secrets du roi ne sont pas anonymes.


Exclus et anonymes

Chacune à leur façon, les historiennes Arlette Farge et Agnès Lévécot présentent ces anonymes « oubliés de l'histoire ». Pour la première, ce sont surtout des oubliés de la Déclaration des Droits de l'Homme. Si on prête attention à ce qui se déroule depuis le XVIIIe siècle, on suit ce fil conducteur qui nous mène des « malheureux » aux « sans-papiers ». Une des raisons qui amène aujourd'hui à une idéalisation nostalgique de la royauté est, selon Arlette Farge, la réduction de l'histoire à la chronologie événementielle qui néglige les apports récents, par exemple celui de l'histoire des mentalités.

Agnès Lévécot, quant à elle, lit et étudie l'oeuvre du romancier portugais J. Saramago, en particulier Le Dieu Manchot, premier pas vers le Prix Nobel qui lui sera attribué en 1998. L'historienne réfléchit à la façon dont l'écrivain fait sortir de l'ombre les ouvriers anonymes qui ont contribué à l'enrichissement des classes sociales supérieures. Le personnage de « Julien Mauvais Temps » devient dans l'oeuvre le représentant de l'ouvrier victime de l'arbitraire des « puissants », introduisant l'universel dans le cas particulier, le sortant ainsi de son anonymat.


L'anonymat : une marge de protection... pour qui ?

Le monde des cafés baigne dans les mots, écrivent Josué Gimel et Virginie Milliot, respectivement sociologue et anthropologue. Enquêtant sur les échanges singuliers dans les cafés du quartier des Quatre-Chemins à Aubervilliers-Pantin en Seine-Saint-Denis, ils donnent à comprendre en quoi l'anonymat est une protection pour des hommes ouvriers et immigrés. Ils échappent ainsi à l'imaginaire, « à cette injonction qui partout leur demande de montrer qu'ils ne sont pas en trop » . Si l'anonyme est aussi une protection, il ne cesse de faire vaciller la vérité, dont il ne se soucie que peu.

Et s'il y a / Une foule / De gens / Lucides / Personne ne vient / Le relever / De sa chute. (José Afonso)