Dans un roman autobiographique associant réalité et fiction, Santiago H. Amigoréna  poursuit sa route en quête du sens des silences qui n'ont pas dit la Shoah.

Santiago H. Amigorena est écrivain et également scénariste. En 1994, il a notamment participé au scénario du Péril jeune. Vingt-cinq ans plus tard, avec Le Ghetto intérieur, il livre un récit autobiographique qui mêle fiction et réalité. Son travail porte ici sur l'héritage familial : « Il y a vingt-cinq ans, j’ai commencé un livre pour combattre le silence qui m’étouffe depuis que je suis né ». Le ghetto intérieur est l’histoire de l’origine de ce silence. Si on sort de la classification des genres - ce qui est le parti-pris de l'auteur qui refuse les genres littéraires figés -  on peut le lire comme un roman autobiographique associant réalité et fiction.

« Si cela ne tenait qu'à moi, dit Santiago H. Amigorena, je ne mettrais rien sur les couvertures. Je trouve cela ridicule. Mais, comme pour les quatrièmes de couverture, c'est une bataille que j'ai abandonnée il y a très longtemps. Mais « roman » me semble beaucoup plus neutre que tous les autres genres littéraires qu'on peut mentionner sur un livre. « Mémoires » et « Confessions », ce serait prendre parti à l'égard de quelque chose ; j'écris et des mémoires, et des confessions et, en même temps, je pense que j'écris sur les confessions, sur les mémoires. »

Vicente, le grand-père de Santiago H. Amigoréna, a abandonné sa mère dans le ghetto à Varsovie, alors que lui est à l'abri en Argentine avec sa femme Rosita et ses trois enfants. Le roman développe la culpabilité qui va l'étouffer au point de l'enfermer dans l'intimité de son silence. Vicente se forge un « ghetto intérieur », double inversé du ghetto de Varsovie,  qui le rend incapable de communiquer sa souffrance avec les autres. Le silence devient, de façon de plus en plus imposante, l'objet du livre, occasion pour l'auteur de penser l'impuissance du langage, le poids des mots... et les héritages que l'on n'a pas choisis. Ainsi en va-t-il du Yiddish ou encore de la langue allemande, langues avec lesquelles il va rompre. Il reconstruit, par la fiction, l'imagination, cet « impensable »  qui s'est passé. Innommable qu'il faut penser pour ne pas le revivre : « Je ne sais pas si Vicente, avant de mourir, a compris que se taire n'était pas la solution. » 

 

Fiction réaliste ?

« Lorsqu'il marchait, il aspirait à ce que les mots s'absentent tellement de son esprit que la pensée elle-même disparaisse. Mais malheureusement, si l'immobilité est le contraire de la mobilité, si le silence est le contraire de la parole, rien n'est le contraire de la pensée, rien ne s'oppose à cette activité de l'esprit » .

Il cherche à fuir la trahison, la lâcheté qu'il se reproche d'avoir commis et surtout la trahison du langage. La sincérité aurait ce prix : les mots justes. Mais ces mots ne viennent pas. Santiago H. Amigoréna les liste pourtant ces mots : solution finale, génocide, holocauste, shoah... « Pendant des années » ce qui se passait en Europe « a été ce qui arrivait et qui ne s'appelait pas. » L'écrivain se méfie dès lors des mots. Ainsi peut se comprendre le silence de Vicente, en écho à ce que dira le philosophe Adorno, après la guerre, dans sa propre formulation :

« Je suis prêt à concéder que, tout comme j’ai dit que, après Auschwitz, on ne pouvait plus écrire de poèmes — formule par laquelle je voulais indiquer que la culture ressuscitée me semblait creuse —, on doit dire par ailleurs qu’il faut écrire des poèmes, au sens où Hegel explique, dans l’Esthétique, que, aussi longtemps qu’il existe une conscience de la souffrance parmi les hommes, il doit aussi exister de l’art comme forme objective de cette conscience » (La Métaphysique. Concept et problèmes).

Adorno poursuit : « Toute culture consécutive à Auschwitz, y compris sa critique urgente, n’est qu’un tas d’ordure. [...] Pas même le silence ne sort de ce cercle ; il ne fait, se servant de l’état de la vérité objective, que rationaliser sa propre incapacité subjective, rabaissant de nouveau cette vérité au mensonge » (Métaphysique et culture).

 

Illusoire pacte autobiographique

S'il a recours à la réalité, ce roman le fait uniquement pour en souligner la dépendance vis-à-vis de la fiction. La réalité reste incomplète comme le montrent les journaux : « La réalité en Europe, en juillet 1942, était encore pire que ce que décrivait l'article du Daily Telegraph » . Les chiffres cités par la presse abondent dans le roman comme si leur accumulation suffisait à dire l'impensable. La réalité échappe au dire et la presse n'est somme toute qu'une illusoire parole d'un réel insaisissable. C'est à l'écrivain de mettre en forme le sens de ce qui sinon resterait éparpillé... ou silencieux.