Musiques

L'Eglise comme lieu de concert. Pratiques musicales et usages de l'espace (Paris, 1830-1905)

Couverture ouvrage

Fanny Gribenski
Actes Sud , 436 pages

L’église, l’autre scène musicale
[dimanche 30 juin 2019]


Les églises parisiennes ont occupé une place centrale dans la vie musicale de la capitale tout au long du XIXe siècle.

Ancienne élève de l’ENS de Lyon, agrégée de musique, diplômée du Conservatoire de Paris, Fanny Gribenski fait paraître aux éditions Actes Sud / palazzetto Bru Zane l’adaptation de sa thèse soutenue à l’EHESS en 2015. Consacrer un travail doctoral à la place qu’occupe la musique dans les églises parisiennes au XIXe siècle suppose en premier lieu de croiser les champs disciplinaires en reliant la musicologie à l’histoire religieuse et, par-delà, à l’histoire culturelle. Par ailleurs, l’éclairage que Fanny Gribenski porte sur les répertoires d’église complète l’historiographie trop exclusivement attachée à ce que la postérité a bien voulu retenir des sommets musicaux du passé. La présente étude est donc d’autant plus précieuse qu’elle met à jour un répertoire et des pratiques musicales jusqu’à présent négligés. Or, toute la rigueur scientifique consiste à s’extraire du jugement de valeur et à estimer la part historique qui revient à l’espace ecclésial parisien trop longtemps réduit à quantité négligeable. Loin d’être cloisonné à une part lointaine du paysage musical, l’espace du sanctuaire est bien au centre de la vie artistique. Les paroisses ont joué un rôle central dans la manière dont Paris s’est imposée en tant que capitale culturelle au XIXe siècle. L’intérêt du remarquable travail de Fanny Gribenski est de réévaluer ce dynamisme musical des paroisses parisiennes dont la « musicalisation » doit beaucoup aux fêtes chrétiennes (notamment grâce au culte marial) mais aussi à la vie patronale, aux exercices de dévotion, aux prières publiques, aux manifestations politiques ou civiles et aux inaugurations d’orgue.

L’espace musical qu’est l’église se soumet à de multiples transformations éphémères liées aux événements nationaux tels que le sacre de Napoléon à Notre-Dame le 2 décembre 1804. La polyvalence des églises les destine à devenir ponctuellement des lieux politiques, des espaces touristiques, des salles de concert ou encore des salons mondains. Cette superposition des fonctions place le sanctuaire au centre d’enjeux sociaux et économiques où s’affrontent les tenants d’un moralisme ecclésial et les partisans d’une ouverture des églises aux pratiques musicales non liturgiques. Fréquenter les lieux de culte « à cause de la musique » témoigne de la diversification des usages de l’espace religieux. Si cette tendance n’est pas propre au XIXe siècle, l’époque contraint davantage les édifices religieux à s’adapter à cette mixité des usages en un temps où l’État et l’Église sont liés par le Concordat. Dès lors, la musique transforme et dynamise un espace ecclésial et concordataire parcouru par de multiples acteurs laïcs ou religieux, riches ou modestes.

L’approche thématique en cinq chapitres se fonde sur des études de cas (en guise de sondage) qui prennent autant en compte la diversité sociale des paroisses parisiennes que la multiplicité des pratiques musicales dont l’analyse synthétique est fournie dans un premier temps. Deux chapitres portent sur la riche dimension économique du phénomène musical à l’église. L’avant-dernière étape de l’ouvrage revient vers la fusion des pratiques religieuses et musicales tandis que le dernier chapitre examine la notion de musique sacrée telle qu’elle se manifeste à l’extrême fin du XIXe siècle et au début du XXe dans l’effort institutionnel et pontifical de « restauration » de la musique d’église.

Le dépouillement de différents fonds d’archives (diocèse de Paris, Archives de Paris, Archives nationales) et de périodiques a été complété par la consultation de documents du Département de la Musique de la BnF. Une rigoureuse bibliographie d’une quinzaine de pages complète une série de tableaux et de chronologies détaillant les programmes musicaux d’un certain nombre de manifestations liturgiques prises en exemple par l’auteur dans le courant de son ouvrage. Fanny Gribenski joint à son précieux livre une version en ligne (bruzanemediabase.com) qui précise aux chercheurs le résultat précis du croisement des sources. Une quarantaine d’illustrations appuie pertinemment ses propos ainsi que des tableaux et schémas de qualité.

 

Par son travail magistral, Fanny Gribenski donne à la musique une incarnation en pierre : celle des églises parisiennes à un âge que l’on croyait réduit à la déchristianisation et à une essentialisation de la musique. Cette double contribution à l’histoire religieuse et à celle de la musique est exemplaire par son traitement et par le croisement des sources. Notre regard sur les églises s’en trouve définitivement changé : lieux par excellence de la médiation, espaces de vie aux enjeux politico-religieux et socio-économiques, les églises apparaissent comme des « scènes alternatives » et comme des lieux privilégiés de la philanthropie musicale dont les femmes sont souvent les promoteurs. Les églises figurent comme des tremplins de carrière et des espaces de mondanité ; elles permettent à l’orgue moderne de triompher et se distinguent par l’alchimie qu’elles opèrent entre le sacré et le profane.

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