<p>Une exploration in&eacute;dite de l&rsquo;aire culturelle germanique et de l&rsquo;influence qu&rsquo;elle a exerc&eacute;e sur les autres univers linguistiques.</p>

Si, dans de nombreux domaines, l’Allemagne est à la mode (l’on pense notamment aux succès de différents artistes allemands qui incarnent à eux seuls un certain renouveau créatif européen), cela faisait bien longtemps que ce pays n’avait suscité une telle curiosité éditoriale. L’année dernière fut en effet marquée par la publication de deux ouvrages importants : la traduction des Lieux de mémoires allemands   et ce dictionnaire. Ce regain d’intérêt semble d’autant plus surprenant qu’il intervient dans un contexte difficile où il est question de baisse d’apprentissage de l’allemand, de mésententes diplomatiques patentes et d’indifférence cordiale généralisée de part et d’autre du Rhin. Les plus pessimistes diront que la concordance de ces parutions n’est que l’effet du hasard et ne cache en rien la forêt d’un désintérêt prenant l’apparence de l’inéluctable. Sans doute auront-ils raison. Mais cela n’enlève rien à l’importance des ouvrages en question dont la parution fait figure d’événement. Ainsi, le dictionnaire qui nous occupe mérite-t-il tout notre intérêt.


Un projet inédit

Une somme. Tel est le terme qui vient à l’esprit après avoir parcouru les nombreuses entrées de ce dictionnaire. Ce qualificatif ne fait pas uniquement référence au caractère imposant de ce dernier qui dépasse les mille pages, mais se rapporte aussi à l’ampleur du projet. Aboutissement d’un travail de plusieurs années auquel ont participé plus de 300 auteurs, le Dictionnaire du monde germanique a pour ambition de définir la particularité de cette aire culturelle dans ce qui fait son identité mais aussi dans ses rapports d’influence avec d’autres univers linguistiques. Dans cette perspective, ce dictionnaire signe le couronnement de l’Histoire culturelle, courant disciplinaire florissant depuis plusieurs années   et plus précisément de l’étude des transferts culturels. Rappelons, à ce sujet, que les initiateurs du projet, chercheurs au CNRS, sont membres du groupe de recherches sur les transferts culturels à l’École normale supérieure. Certains d’entre eux entendent ainsi, depuis la fin des années 1980, analyser "la manière dont les cultures occidentales importent et assimilent des comportements, des textes, des formes, des valeurs, des modes de penser étrangers [...]" et en faire "un véritable objet de recherche scientifique" . Le champ du franco-allemand a servi, depuis la naissance d’une telle "discipline", de modèle d’analyse. Aussi la publication de ce dictionnaire n’a-t-il rien d’étonnant. Il est fort probable qu’il ouvrira la voie à de nouvelles recherches qui aboutiront elles-mêmes à d’autres publications s’inspirant de celle-ci (dictionnaire du monde anglophone, du monde arabe…).


Le "monde germanique" : essai de définition

Le sujet abordé est à la mesure de l’ambition du projet puisque que ce dictionnaire n’entend pas définir un pays, ni une culture nationale, mais le monde germanique dans son ensemble. De quoi s’agit-il ? La définition pose problème et rendons grâce aux auteurs d’aborder cette question dès les premières lignes de l’introduction. L’expression "monde germanique" a en effet longtemps été l’apanage des nationalistes et a connu les pires emplois, notamment sous le IIIe Reich. Évidemment rien de tel ici. Cette expression est à comprendre dans sa dimension linguistique : "Le monde germanique désigne […] ce que l’on pourrait appeler la "germanophonie" par analogie avec la "francophonie"  . Il qualifie ainsi une réalité mouvante et qui dépasse largement l’étroitesse des frontières d’un pays. Mais là n’est pas tout. S’inscrivant comme nous l’avons dit dans une démarche qui est celle de l’étude des transferts culturels, les auteurs de ce dictionnaire cherchent aussi à analyser l’influence de cette zone linguistique sur les autres cultures et réciproquement. Cette dernière précision permet de comprendre la présence d’articles au premier abord étonnante, comme "Les ébénistes allemands à Paris", "Vienne et les Anglo-Saxons". Elle explique également le choix d’une chronologie faisant la part belle au Moyen-Âge, période importante dans l’histoire des représentations de l’Allemagne lors du romantisme, représentations qu’une nation en devenir se fait d’elle-même mais aussi image qu’elle tend aux autres. Elle interdit enfin toute exhaustivité. Des choix ont été faits. Définissant le monde germanique dans son acception linguistique, la part belle est par exemple faite aux domaines liés à l’usage et la diffusion de la langue allemande (littérature, édition, journalisme). Cette dimension arbitraire peut entraîner quelques déceptions. Le lecteur pourra de temps à autre s’étonner de l’absence de telle ou telle entrée (Theodor Heuss, premier président de la République fédérale d’Allemagne, de 1949 à 1959, n’est par exemple pas cité), regretter le manque de précisions, les difficultés à se repérer, le caractère parfois touffu de l’ouvrage… Mais la tâche est énorme. Alors, que trouvons-nous dans ce dictionnaire ? Des mots intraduisibles ("Heimat", "Bildung"), des concepts ("An sich/für sich», en-soi/pour soi), des personnalités, des mouvements historiques ("Aufklärung"), des courants littéraires, des querelles conceptuelles qui ont marqué telle ou telle discipline ("Comprendre ou expliquer", "Historisme/ historicisme)… La constitution, au cours des siècles, d’une culture entendue comme "la cohérence interne, évolutive, d’un groupe social lié à une langue et une histoire communes, se déployant originellement dans un espace géographique donné"  


Un dictionnaire, pour quel usage ?

Les particularités de ce dictionnaire conduisent à s’interroger sur son usage. À quelles fins a-t-il été écrit ? Si la question peut paraître un peu provocatrice, elle mérite cependant qu’on s’y arrête dans un contexte où les dictionnaires fleurissent à chaque coin de table des librairies. Car ce type d’ouvrage est à la mode. Il permet de meubler élégamment son intérieur, de peser tout à fait concrètement le poids de ses supposées connaissances et offre l’illusion de l’exhaustivité aux lecteurs paresseux. Mais s’il n’était que cela, point ne serait besoin d’en parler. Or, le dictionnaire est aussi un outil de travail. Il doit être clair, concis et d’un maniement simple. Pour celui-ci, la rigueur des index, la présence de cartes éclairantes qui témoignent du caractère mouvant de ce monde germanique, la bibliographie à la fin de chaque entrée ne font malheureusement pas oublier l’absence de renvois entre les entrées et parfois, d’articles sur telle ou telle personnalité, tel ou tel événement alors même qu’elle ou il est cité(e) dans un article précédent… Las. Cette dernière remarque nous fait revenir sur le problème de l’exhaustivité, insoluble et illusoire. Passons donc. Le dictionnaire peut également signaler un certain état de la recherche. Là est très clairement le cas ici et il s’agit sans conteste de l’aspect le plus intéressant de cette publication. Osons tout de même une impertinence : comment se fait-il que des chercheurs travaillant sur les transferts culturels ne daignent pas convoquer leurs collègues étrangers à diriger, à leur côté, cet ouvrage ? Soyons tout de même honnête : plusieurs scientifiques étrangers ont apposé leur signature à tel ou tel article. Là encore, il est question de choix. Mais peut-être un dictionnaire n’est-il toujours que cela : un choix, et un mirage dans la mesure où il semble réunir l’ensemble des connaissances sur un même sujet, ambition irréaliste qui ne résiste pas à l’expérience de la lecture. Alors, oui, le Dictionnaire du monde germanique est imparfait,  incomplet, arbitraire... Mais il a ce mérite de montrer à quel point la culture germanique s’est constituée dans le paradoxe et la complexité, à quel point elle a influencé et nourri les autres cultures. Didactique de l’échange et des transferts tout à fait essentielle aujourd’hui dans l’histoire intellectuelle de l’Europe. 

Ouvrage publié avec l'aide du Centre national du livre.


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crédit photo : dalbera/flickr.com