72 heures pour faire de l’histoire autrement

Nous autres
3 e édition : l’homme-monde
Direction Patrick Boucheron, Catherine Blondeau
Invitée d’honneur Natalie Zemon Davis

En choisissant de s’intéresser aux hommes-monde, cette édition rend hommage aux incarnations multiples de nos humanités. Entre fiction de soi et fiction de l’autre, entre tragédie de l’exil et jubilation de la rencontre, entre les géants enracinés de Pierre Michon et les existences créolisées d’Édouard Glissant, il s’agit toujours de creuser la question du Nous avec le même entêtement joyeux.

 

Nonfiction : Catherine Blondeau, vous dirigez le théâtre Grand T et – avec Patrick Boucheron qui en est le commissaire – le festival Nous autres. Qu’est-ce qui vous a amenée à fonder ce festival atypique ?

« Nous autres » recroise deux de mes passions, l’une pour le théâtre et pour les arts, l’autre pour les textes de toute nature et disciplines dont l’histoire. Au théâtre, aujourd’hui comme hier, beaucoup de pièces embrassent des sujets historiques. Or la création aborde ces sujets à sa manière, par le sensible, par la recherche d’une forme esthétique qui a pour effet de nourrir des questions plus que de formuler des réponses ou des récits.

Par ailleurs, il se trouve que mon parcours professionnel m’a amenée à alterner une activité de maître de conférence à l’université avec une autre de directrice de projets culturels, période pendant laquelle, alors que j’enseignais les littératures africaines et caribéennes de langue française et que je m’intéressais beaucoup aux questions d’anthropologie culturelle, j’ai découvert le travail de Patrick Boucheron sur l’histoire mondiale. Deux postes d’attachée culturelle m’avaient amenée à vivre en Afrique du sud et en Pologne, avant de revenir en France. J’en retirais le sentiment inquiétant que le monde était morcelé. Comment pourrions-nous faire pour construire un destin qui soit commun à l’humanité ? Un tel destin commun commence par une histoire commune. Mais comment raconter l’histoire sans épouser un point vue eurocentré, surplombant ? Comment donner leur place à la diversité des perspectives historiques et pour autant faire monde ? Patrick Boucheron me donnait le sentiment de travailler à cela avec son Histoire du monde au XVème siècle.
Quelques années plus tard, en 2011, j’ai pris la direction du Grand T. J’ai proposé à Wajdi Mouawad d’y être artiste associé. Il est traversé lui aussi par la question des origines et du destin. Nous en parlions beaucoup et comme j’évoquai Patrick Boucheron, il m’apprit qu’il avait travaillé avec lui au MUCEM. Il m’encouragea à l’appeler, ce que je fis, tout timidement, lui proposant une collaboration. Tout de suite il fut d’accord pour que nous nous rencontrions. C’était en 2013 ou 2014. De cette rencontre est sortie l’idée d’un festival d’histoire. La première édition date de 2015. Elle était très modeste. Nous tâtonnions un peu : nous n’avions pas défini de thème, mais nous avions monté le projet avec le château des ducs de Bretagne – le musée d’histoire de Nantes. C’était une seule journée, toute simple, de rencontres et de tables rondes. Pour la deuxième édition, en 2017, nous avions choisi le thème de « l’objet-monde », ce qui nous avait conduit à travailler beaucoup à partir des collections des deux musées partenaires, le musée d’histoire et le musée Dobrée.

 

Felwine Sarr

 

Pour cette troisième édition 2019 de notre « biennale », notre partenaire privilégié est cette fois l’université de Nantes : quatre professeurs se sont investis à fond ainsi que leurs étudiants, dont une quinzaine particulièrement actifs qui donnent une couleur toute nouvelle et très intéressante à l’événement. Cette fois-ci, vraiment, il s’agit d’un théâtre et d’une université qui travaillent ensemble sur un projet.

Au bout du compte, nous sommes soutenus par les trois musées, (le musée d’arts nous a rejoints) l’université, le jardin des Plantes, l’association « Nantes histoire », l’Institut des Etudes Avancées, le Centre chorégraphique, et tout le monde joue vraiment le jeu. Pour toutes ces personnes et ces institutions, le projet est amusant et libérateur : tout le monde est heureux de s’investir dans un projet important et gratuit. C’est un luxe de n’avoir pas d’autres enjeux que de plaire au public.

Par ailleurs, sur le plan financier, c’est l’université qui est notre premier partenaire. Quant au théâtre le Grand T, il est subventionné, en premier lieu et loin devant tous les autres soutiens (ceux de la ville de Nantes et de la Région), par le département de Loire-Atlantique. Même s’il reçoit le soutien du ministère de la culture, puisqu’il est scène conventionnée avec la mention Art et territoire, il développe son activité un peu en dehors des grands référentiels (ceux des Scènes Nationales, par exemple). C'est ce qui lui permet d’expérimenter hors des sentiers battus et de monter des événements aussi atypiques que celui-là.

Je crois que pour cette édition le festival est dans son bel épanouissement. Une espèce d’équilibre s’est trouvé entre la présence de géants comme Natalie Zemon Davis ou Pierre Michon d’un côté, et de l’autre de tout jeunes artistes en cours de création, en passant par des intervenants du monde entier. C’est un grand motif d’encouragement.


Votre programmation semble se fonder sur des rencontres ou des mises en situations singulières. Sur quels principes vous réglez-vous pour la monter ?

Nous réunissons des chercheurs, des artistes et des conservateurs de musée. L’équipe de pilotage rassemble en effet les trois musées, le théâtre et l’université. S’y ajoutent Patrick Boucheron et l’association des historiens amateurs de Nantes, ce qui produit une quinzaine de personnes qui doivent trouver ensemble de bonnes idées. Il s’agit de mettre en scène la rencontre des genres historiques : la recherche, la création littéraire, poétique, théâtrale et la bande dessinée.

 

Natalie Zemon Davis

 

Ces idées demandent une bonne dose d’intuition. Par exemple demander à Mélanie Traversier, qui est historienne et comédienne, qui enseigne à Lille, qui travaille sur le genre, sur les femmes, de  rencontrer Marie-Laure Crochant, qui est une comédienne nantaise dont j’admire beaucoup le travail et que ces questions-là intéresse, en leur donnant carte blanche pour faire une petite forme de trente minutes. Un moment plus tard elles me reviennent avec des « capsules féministes ».  Ou bien proposer à Etienne Minoungou, qui est comédien et metteur en scène burkinabé, de s’emparer de l’œuvre de Glissant et de travailler avec la même comédienne Marie-Laure Crochant, qu’il ne connaît pas du tout. Ou encore de croiser l’autrice et metteuse en scène Anaïs Allais, qui travaille beaucoup sur la façon dont l’histoire traverse la vie de sa famille, et de lui proposer à brûle pourpoint d’animer un atelier d’écriture avec le public sur ce thème.

Patrick Boucheron choisit les historiens. On réfléchit alors aux moyens de les mettre dans une situation de tout petit déséquilibre pour que naissent des formes qui soient moins académiques, un peu plus performatives, un peu plus « adressées », afin de sortir des grandes formes rituelles de l’exposition des savoirs que sont l’entretien, la table ronde, la conférence. Bien sûr, nous programmons aussi des conférences, des entretiens, on ne va pas bouder notre plaisir ! Nous aimons aussi entendre la pensée vivante en train de se construire, ce qui peut être aussi un plaisir de théâtre. Mais ce peut être tout simplement leur imposer des conférences ne dépassant pas dix minutes – une contrainte les réduisant à trouver une parole performative. Nous aimons aussi aller chercher les idées par des biais différents. Par exemple je vais animer une rencontre entre Patrick et Felwine Sarr (l’auteur de l’étude récemment remise au Président de la République sur la restitution du patrimoine africain spolié pendant la colonisation), en les invitant à chercher dans quelle mesure leur goût pour la poésie, le théâtre, la musique, vient nourrir leur travail de savant et de chercheur.

 

Patrick Boucheron sur le plateau du TNB

 

Le fait de faire des commandes spécifiques à des duos ou des trios d’artistes et de chercheurs, ainsi que notre gouvernance collective, est notre vraie marque distinctive. Nous n’imposons que le thème, l’homme-monde, et si les intervenants me demandent ce que c’est qu’un homme-monde, je leur réponds que je ne sais pas – en les invitant à laisser leur imagination s’emparer de ce thème. C’est eux qui trouvent une idée, qu’ils n’auraient jamais eu sans ce dialogue que nous avons avec eux, cette école d’idées et d’images qui forge un propos.

Et puis surtout nous avons la chance de recevoir Natalie Zemon Davis, notre invitée d’honneur, une femme incroyable de 90 ans, vive comme si elle en avait 25, qui va se prêter à trois exercices : le grand entretien avec Patrick Boucheron le premier jour, une rencontre avec les étudiants de l’université de Nantes le deuxième et puis une rencontre avec Charlotte Farcet, la dramaturge de Tous des Oiseaux  .  La rencontre de cette historienne de 90 ans avec des étudiants de 25 sera édifiante. C’est une proposition qui résulte de notre pilotage collectif, parfois un peu tumultueux et qui finit toujours par aboutir.

Le clou du spectacle sera la Battle, le jeu télévisé, avec Sébastien Barrier en grand animateur, une douzaine de participants qui vont défendre leur personnage comme étant le seul vrai homme-monde ou femme-monde, avec jingle et ardoise de notation. Sébastien est un improvisateur génial. Il sait mettre tout en résonnance, il est comme l’âme du festival. Par ailleurs, comme on le verra dans l’Ode au curé de Morlaix, il se promène toujours avec sa propre fragilité. Son travail est émouvant. Il nous fait rire mais on n’est jamais très très loin d’être en larmes. Il a sa profondeur, c’est un artiste formidable. Sans lui le festival ne serait pas le même.


Avec cette belle profusion de petits rendez-vous, comment s’y prendra le festivalier ? Devra-t-il construire son propre parcours ?

Le vendredi et le samedi, il y a une espèce de foisonnement sur le site du grand T, mais on peut à peu près tout voir : les performances s’enchaînent au grand plateau, au restaurant, dans la petite salle de la Chapelle, dans le grand hall. Il suffit de se laisser porter, de suivre le mouvement. Cette multitude de petites commandes de formes courtes nous permet de construire un ensemble « cousu main », une dentelle qui figure – on ne sait trop comment ! – cette idée de l’homme-monde. En revanche, on fait une pause dans l’après-midi du samedi, après laquelle le public devra se répartir sur plusieurs propositions différentes pendant deux heures.

Au bout du compte, c’est un peu, comme le dirait Deleuze, ou plutôt Edouard Glissant, pour moi une figure tutélaire qui m’inspire au quotidien, une structure en rhizome : ça part un peu dans tous les sens, mais tout est relié, tout se répond.

 

Pierre Michon

 

Le dimanche se structure autrement. Il se passe en ville, sur un espace réduit, entre trois établissements : le château des ducs de Bretagne, le jardin des Plantes –  un beau jardin botanique dépositaire d’une histoire longue et d’une histoire coloniale certaine, et puis le musée d’arts de Nantes. Ils sont à cinq minutes à pied les uns des autres.  On y trouvera tout un éventail de propositions qui vont de la visite guidée de la grande exposition Amazonie   jusqu’à un éventail de visites-surprise dans les musées – on se présente à l’entrée sans savoir qui va nous emmener, où il va nous emmener ni ce qu’il va nous raconter – en passant par la table ronde autour de la question du collectionneur – est-ce qu’on peut dire qu’un collectionneur ou une collectionneuse est un homme-monde, quel est son rapport aux objets, aux choses du monde. Et puis il y aura deux visites guidées du jardin avec Samuel Boumedienne où, en herborisant, on partira en quête de l’histoire de Nantes, à travers les plantes qui ont été acclimatées dans ce très beau jardin, au fil des siècles. C’est dans la serre de ce même jardin que Victor de Oliveira viendra lire Pessoa.

De sorte qu’une grande partie de notre proposition concentre tous les spectateurs en même temps dans la grande salle du Grand T (qui peut en recevoir 850), mais qu’elle les disperse aussi le dimanche, puisqu’il y a alors aux mêmes heures plusieurs propositions différentes, pour 300-350 places disponibles, qui pourront absorber plus de monde puisque les gens ne viennent pas aux mêmes heures de la journée. Ces petites jauges du dimanche sont compensées par la multiplicité des propositions parallèles. Tout le monde devrait pouvoir assister à ce qui l’intéresse.

 

Vous encouragez une sorte d’hybridation entre les arts et les sciences humaines. Pour autant s’agit-il de « recherche création » ?

Nous défendons notre conviction qu’il est possible de faire l’histoire du « Nous », c’est-à-dire d’inventer du commun, au milieu de toutes les fracturations que nous vivons. Du commun non-uniforme, du commun habité d’une multiplicité vivante, sans assignation, sans récit réducteur. Cette invention-là peut passer par la création de formes qui croisent les sciences humaines et les arts pour donner une sorte de gai savoir.

Pour autant il ne s’agit ni de « recherche création » ni de « recherche action » à proprement parler, qui toutes deux supposent le temps long, un véritable protocole de recherche de la part de l’artiste et une investigation théâtrale de laboratoires, ou bien, pour la recherche action, une immersion des chercheurs dans le travail d’une équipe artistique.

Notre intérêt, dans ce festival, s’est tourné vers la performance. Par exemple, la rencontre entre Patrick Boucheron et Mohamed el Khatib, toujours dans ce même esprit qui est le nôtre, a consisté pour moi à leur proposer un projet en commun sans leur en dire plus. Ils nous reviennent avec une Controverse de la boule à neige et c’est tout ce qu’on en peut savoir – avant d’y avoir assisté. Une expérience sur le vif, qui comprend à la fois du travail de préparation, de répétition et d’improvisation – nous ne sommes pas dans la recherche au sens académique du terme, ni même dans la recherche création.

 

Catherine Blondeau

 

Maintenant, la présentation de Marine Bachelot Nguyen, par exemple, Circulations capitales, est une création actuellement en devenir, destinée à être une pièce de théâtre, et toutefois son sous-texte sensible, dans la forme d’une autofiction écrite, nous apporte une connaissance renouvelée des faits de l’histoire coloniale. Les conséquences des grandes idéologies (Christianisme, Colonialisme, Capitalisme) sur la vie des individus, sur leur sensibilité, sur leurs émotions, telles que présentées sur le plateau avec toute la matière et toute la forme théâtrales, augmentent, complètent et approfondissent le savoir historique. Le vécu et la connaissance seraient-ils deux régimes d’existence étanches l’un à l’autre et faudrait-il privilégier le rationnel objectif pour mettre à part tout ce qui relève de l’art, de l’imagination, de l’invention et du rêve ? En réalité, si l’on veut bien y regarder de plus près, on s’aperçoit qu’il y a beaucoup de porosités entre ces mondes-là et qu’on trouve dans les ouvrages savants d’un Patrick Boucheron des incursions du sensible, de l’émotion et des arts qui sont convoqués, au coeur de la recherche, comme des façons de construire du savoir d’une autre manière.


Cette exigence d’harmonie des facultés de la connaissance, mise à mal au fond par notre longue tradition positiviste, rencontre-t-elle un intérêt pour l’expression du « droit culturel » ?


C’est en tout cas une philosophie qui me parle.  Je dirais que notre expression de ce droit se loge  dans la gouvernance que j’ai évoquée : ce n’est pas moi toute seule qui décide des commandes que nous passons aux artistes. Nous mettons des personnes de tous horizons en relation, historiens, artistes, étudiants, historiens amateurs… Le dialogue s’engage, on laisse venir les idées. On se débarrasse des conflits de légitimité qui dessèchent tout lorsqu’on met d’un côté les sachants, qu’ils soient de grands chercheurs ou des directeurs d’institutions, et de l’autre des consommateurs.

Par exemple, ça m’intéresse de savoir ce qu’un étudiant pense et ce qu’il a envie de faire. Je sais que je ne peux pas deviner ni prévoir l’idée qu’il va avoir, car je n’ai plus son âge, je ne suis plus à un même endroit dans ma vie et le monde n’est plus le même. De plus, un étudiant qui participe à la construction du festival en amène dix pour le fréquenter. C’est donc ce qui nous permet aussi de travailler sur la mixité du public.

D’une certaine manière, se mettre en situation d’exercer son droit culturel pourrait revenir à cette sorte d’injonction adressée à chacun d’entre nous : toi, aujourd’hui, dans ta vie, de l’endroit d’où tu parles, qu’est-ce que tu as à dire, qu’est-ce que tu as envie de faire ?