Après avoir découvert l’existence d’Hassiba Benbouali, poseuse de bombe pour le FLN, Anaïs Allais se saisit de la vie de sa grande cousine disparue pour rêver le fil de son histoire.

* Cet entretien a été réalisé dans le cadre du partenariat de Nonfiction avec le festival Nous Autres de Nantes (14-16 juin 2019) qui réunit artistes, historiens, conservateurs et amateurs pour proposer une autre manière de faire de l'histoire. Retrouvez tous nos articles sur le sujet ici.

 

Après avoir découvert l’existence d’Hassiba Benbouali, poseuse de bombe pour le FLN, Anaïs Allais se saisit de la vie de sa grande cousine disparue pour rêver le fil de son histoire. De ce personnage naît Lubna Cadiot (x7), l’histoire de sept femmes qui n’ont de cesse de questionner leurs souvenirs et leur héritage familial.

 

Nonfiction : Anaïs Allais, pourquoi reprendre Lubna Cadio x7 au festival Nous Autres ?

Anaïs Allais : L’idée de cette lecture dans le cadre de Nous Autres vient de Catherine Blondeau, directrice du Grand T. Elle connaît ce texte pour l’avoir programmé et sait qu’il m’accompagne toujours, comme une maison d’enfance dont j’aurais toujours la clé et qu’il m’arrive de visiter quand j’ai besoin de revenir aux fondations de mon écriture.

C’est avec ce texte que j’ai commencé ma recherche autour de la collision entre petite et grande histoire. Comment des destins individuels peuvent-ils être percutés par un événement historique jusqu’à devoir changer de trajectoires pour plusieurs générations (en prenant un bateau sur la Méditerranée par exemple…) ? Comment, par le fait même de notre existence, de nos héritages et de nos interactions avec nos contemporains, nous inscrivons-nous dans une histoire commune ? Ces questions sont au cœur de la notion « d’homme/femme monde ».

 

 

Lubna Cadiot x7  présente 7 variations d’histoires féminines singulières. Comment le spectacle est-il organisé ?

La pièce a été montée il y a sept ans par une seule comédienne qui prenait en charge tous les personnages. Elle est construite comme un puzzle qui se révèle au fil du récit. Des monologues intérieurs s’entrelacent sans cohérence chronologique. Pour ne pas perdre le spectateur/auditeur, il est important, dans le contexte particulier d’une lecture, que les personnages soient instantanément identifiables par un visage et une voix qui leur est propre. J’ai donc voulu que chaque voix soit incarnée par une voix singulière : je porterai la voix de Lubna et j’ai demandé à plusieurs comédiennes nantaises de se joindre à moi pour créer cette polyphonie – Gaelle Clérivet, Amandine Dolé, Philomène Ralambondrainy, Sophie Merceron, et la participation de Saber Jendoubi.

Chaque personnage aura son pupitre et Amandine Dolé accompagnera le récit au violoncelle. L’objectif est de faire entendre le texte le plus simplement possible, sans effet de mise en scène. Nous voyagerons entre les deux rives de la Méditerranée, uniquement par le flot des mots et des notes de musique.

 

La pièce n’est pas le récit d’un destin de terroriste, ni même celui d’une guerre. Elle semble construire une polyphonie autour de la violence. Comment en êtes-vous venue à prendre ce parti esthétique ?

Au commencement, je pensais écrire une pièce autour d’Hassiba Benbouali, cousine de ma mère et poseuse de bombe pendant la bataille d’Alger. Il y avait quelque chose qui me fascinait dans cette histoire. Un fil à tirer, une enquête à mener. A défaut d’éléments fournis, je me suis mis à la rêver, à émettre des hypothèses sur le pourquoi de son engagement qui lui a fait perdre la vie à 19 ans, après en avoir fait perdre beaucoup à d’autres personnes. La sombre logique de la guerre.

 

Filles du « réseau bombe » de Yacef Saâdi, de gauche à droite : Samia Lakhdari, Zohra Drif, Djamila Bouhired et Hassiba Ben Bouali à droite.(Photo prise dans la Casbah en 1957). (Source Wikipédia)

 

Mais plus j’écrivais et plus d’autres femmes s’invitaient autour de ma table de travail pour converser et se raconter, des femmes d’une même famille qui auraient vécu entre la France et l’Algérie, entre 1950 et 2010. Il s’agissait alors de parler plus largement d’une féminité métissée et de transmission, de générations en générations, d’un héritage inconscient, de secrets de famille en secret d’État.

 

S’agit-il de soigner des blessures ? Est-ce là la fonction du récit lorsque la visée de l’historien verse dans la créativité de l’artiste ?

Pour moi l'écriture n'est pas directement "thérapeutique". Il s'agit de questions déployées sur le papier, des questions partant effectivement de blessures, de déchirements. Des questions qui me sont en premier lieu intimes mais qui me semblent être symptomatiques d'une époque partagée. Le théâtre est un endroit de questionnements et ce que je cherche, c'est la sensation d'être ensemble dans ces questionnements, de les partager. En ce sens, le théâtre ne "soigne" pas, mais il permet de se reconnaître en l'autre en nommant des blessures communes.

C'est une recherche que je mène depuis 2012, précisément avec ce texte, autour de la notion mouvante d’identité. Je n’ai de cesse de questionner l’endroit où le passé refuse de mourir en se nichant dans le présent comme une cellule cancéreuse et comment le théâtre peut devenir le lieu, si ce n’est de la réconciliation ou de la guérison, au moins de la consolation#nf#

 

Lubna Cadiot x7. Lecture musicale d’une pièce d’Anaïs Allais.

Dimanche 16 juin 2019, 16h00, au Château des ducs de Bretagne, Tour du Fer à Cheval

Bio : Autrice, comédienne et metteuse en scène, artiste associée au Grand T, Anaïs Allais est nantaise. Mais aussi algérienne (par sa mère), pourquoi pas libanaise (à force d’immersion dans les textes de Wajdi Mouawad), et peut-être même un peu belge (pour avoir étudié le théâtre à Bruxelles). Riche de ces trajectoires multiples qui la portent et l’inspirent, archéologue de sa généalogie familiale, auteure, comédienne et metteuse en scène, Anaïs Allais pratique une écriture sensible qui puise dans un patient travail documentaire de quoi tisser des liens entre fiction, autofiction et histoire.

Elle a présenté au Grand T Lubna Cadiot (X7) (2012), Le Silence des chauves-souris (2015) et Au milieu de l’hiver, j’ai découvert en moi un invincible été (2018) repris à La Colline théâtre national à l’automne 2018. Au milieu de l’hiver j’ai découvert en moi un invincible été est en tournée en France en 2018-2019 et 2019-2020.